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Un Wagner

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Xgramont

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Mon carnet de chèques n’est plus qu’un talon. Je le jette à la poubelle. J’aurais dû soutirer des thunes à l’état. Fierté ridicule de ne pas l’avoir fait. Je ne me suis pas encore mis à boire. Quelques types crasseux sont venus me proposer des gorgées. J’ai refusé, cordial mais ferme. Il ne faut pas que j’apparaisse trop faible. Impitoyable loi de la rue. Mon regard reste dissuasif. C’est vrai qu’une semaine sur ce banc, place Dauphine, ça intrigue. Je pue mais pas encore assez pour que ce soit significatif. Deux mecs m’ont proposé des petites combines qui sentent l’arnaque. Je suis un bleu de la désocialisation. Mais je sais que je n’y échapperai pas au bizutage, qu’on me piquera mes godasses et la polaire que j’ai trouvée sur les escaliers du palais de justice.
Dans l’immédiat, je préfère regarder les parties de pétanques. Il y a tous les niveaux, de ceux, novices, qui savent à peine lancer les boules à ceux, intouchables, qui font ce qu’ils veulent à chaque coup. C’est bon enfant. Ils boivent des bières, mangent du saucisson et me lancent parfois des regards dédaigneux comme à une bête sauvage qu’on ne peut déloger, avec qui on cohabite en restant méfiant. Sinon je vais chaque jour à la bouche de métro la plus proche me servir de journaux gratuits. Ils m’occupent une grande partie de la matinée. Je les déguste comme des ouvrages complexes. Ce ne sont que des dépêches de l’AFP illustrées mais heureusement qu’il existe ce journalisme de gare pour faire lire mes yeux.
Rester en phase. Ne pas me débrancher du courant. Je suis sur la balustrade d’un pont. J’hésite. Je saute ? Ou je redescends sur le tablier, traverser la Seine pour me retrouver sur l’autre rive ? Grande ou petite mort ? On s’accroche à la vie parce qu’on y est bien. Pas forcément. C’est ce que je viens de comprendre. C’est beau de se dire que même dans le dénuement le plus total la vie semble vouloir la peine d’être vécue. Me suicider serait contredire tous mes principes. Pourtant je respecte ceux qui font ce choix. La solitude est une argumentation envers soi, le plus terrible adversaire. J’ai toujours aimé grandir depuis tout petit. Toujours eu l’impression que la croissance du cerveau ne s’arrêterait qu’à la mort.
J’ai faim. Il est loin le temps des coquillettes. Mon ventre parle. On dirait les mises en route des premières connexions internet. Je commence à comprendre pourquoi les clochards apparaissent voûtés. Ce n’est pas le fardeau de la dureté d’une vie qu’ils supportent difficilement sur leurs épaules. C’est la manifestation de la faim. Ils en sont enceints. Contrairement aux femmes véritablement enceintes qui exposent un ventre déployé, leur fierté, les clochards se courbent autour de ce ventre qui appelle à l’aide. L’estomac devient un fœtus affamé, un esclavage dont on voudrait s’affranchir. Je ne rêve plus de confort, de gloire, de sécurité ou de réussite. Je rêve de manger comme un naufragé sur une île peuplée. Et c’est pire que sur une île déserte. Car ici les victuailles et les boissons me snobent. Le désespoir m’envahit surtout à la sortie des supermarchés ou aux abords des terrasses de cafés et des restaurants. La folie guette. Féroce. Prévisible.
Je me suis mis en tête d’aller manger dans le bar-tabac de René comme si de rien n’était. Paraître cynique comme toujours. En entrant je salue les piliers que je n’avais jamais salués avant. René me toise derrière son bar en essuyant un verre. Je m’assois à une table avec l’attitude d’un client lambda.
— Ça fait longtemps qu’on t’a pas vu ! me lance René inquisiteur.
— Je n’étais pas sur Paris ces derniers temps, tenté-je d’éviter la conversation.
— Ah bon ? insiste-t-il. C’est pas ce que m’a dit Grégoire...
— Qui ?
— Le menuisier de la rue Madame. Ça fait une semaine qu’il te voit place Dauphine avec ton baluchon.
— Et alors ?
— C’est bizarre, non ? Il paraît que tu traines avec des types louches.
— Je ne traine avec personne.
Il s’amuse à gratter le vernis, à parler exagérément fort pour que tous les clients écoutent. Il vient à ma table en gonflant les muscles.
— Qu’est-ce que tu veux Arto ?
— Manger !
— C’est pas la soupe populaire ici. T’as de quoi payer ?
— T’es vraiment un connard ! dis-je en me levant.
Il se recule, laissant un mètre de sécurité comme avec une bête atteinte de la rage qui menacerait de le mordre.
— C’est un village ici, tu sais. Tout le monde connaît ta situation. Ton appartement est en vente. Je ne travaille pas pour les restos du cœur. C’est un commerce que je dois faire tourner...
Il me tend un quignon de pain que je refuse. Je m’en vais en crachant par terre.
J’ai encore la naïveté de croire en mes projets.

*

S’ils soupçonnaient comme je les déteste ! Mes sourires et mes plaintes ne cherchent que leurs monnaies ! Qu’ils n’essayent même pas de discuter, je les mordrais ! Taisez-vous ! Donnez-moi votre fric et partez ! Gardez votre salive pour raconter à vos proches votre bonne action ! Je ne veux pas de votre pitié et de vos yeux de cocker.
Je brûle. Et ce sont eux qui m’ont mis sur ce bucher. Ils peuvent m’expliquer que des gens, des associations, des structures pourraient m’aider, je vais continuer à salir la rue. Je suis ici pour rester...
Je l’ai signifié : rue Poliveau. Je me suis octroyé une entrée d’immeuble : chaise longue, coussin Pokémon, morceaux de tôles pour délimiter l’espace. J’ai même trouvé un pot de peinture de couleur crème et un pinceau. J’ai repeins l’endroit pour accéder à une certaine forme de propriété. J’ai aussi trouvé un reste de miroir dans lequel je m’observe souvent. J’ai déjà pris 10 ans. L’alcool me donne ce bronzage rougeâtre qui semble incrusté sur ma peau pour très longtemps. La rue Poliveau c’est la rue des personnes âgées qui font faire leurs crottes à leurs animaux de compagnie. Il y a ce chat, que j’ai prénommé INSECTE et qui vient me rendre visite régulièrement. Il est d’un gris perle magnifique. Parfois je lui donne plus à manger qu’à moi. Comme ça, après il vient se lover contre moi et c’est la dernière matière douce que je touche. J’essaye de ne pas trop lui refiler de puces. Vers la rue des Ecoles je trouve beaucoup de livres abandonnés comme moi. On se comprend. J’hume l’odeur de leurs pages. J’ai une préférence pour ceux bien cuits, jaunes, cornés, aux papiers cassants. Il y a un peu de tout : du roman à l’eau de rose au traité économique. Je ne les choisis pas, ce sont eux qui me choisissent. Je les déguste. J’ai tout mon temps.
Aujourd’hui c’est spectacle ! Une autre activité que celle des voitures allant rejoindre le boulevard de l’Hôpital. Un déménagement ! La chance est avec eux, il fait beau ! Presque trop chaud. Ils garent leur estafette devant l’entrée du 17. En face de moi ! Je ne peux quand même pas apercevoir s’il y a un ascenseur ou pas et à quel étage ils vont. Deux filles et trois garçons, de 25 ans maximum, vident le véhicule d’un tas de cartons, de planches, de lampes et de tableaux. La chorégraphie dure un bon 3 heures accompagnée de rires, de cris et de tapes sur l’épaule. Vers 17 heures, le garçon, qui doit être celui qui déménage, vient vers moi avec un futon. Très brun, se donnant un style vestimentaire sans en avoir les moyens, il me tend le matelas. Je me lève de mon transat pour aller à sa rencontre.
— Si ça peut vous aider... Je vous le donne, me dit-il un peu apeuré.
Erreur fatale ! Il ne sait pas qu’il ne faut pas me parler.
— J’suis pas un primaire ! J’suis un Wagner ! réponds-je distinctement en guise de défi.
Notre face-à-face pourrait sortir tout droit d’un western. Mais un western moderne. Derrière lui, pour accentuer le suspens, une canette vide roule au sol. Il finit par baisser les yeux en premier, se retourne et dépose le matelas à côté d’une poubelle.

*

Pourquoi croyais-tu que je voulais prendre ta place ? Des conneries, je t’assure... On se marrait franchement tous les deux. C’était simple, sans arrières pensées. J’y croyais à cette aventure professionnelle, pas sans toi évidemment. Je n’aurais jamais cru que tu puisses en arriver là. Comment as-tu pu douter de moi à ce point-là ? Toi qui m’avais accueilli à bras ouverts, à qui j’avais tout confié. Tu connaissais mes peurs, mes échecs, mon manque de confiance en moi. Je n’ai pas compris pourquoi tu te refermais sur toi. Pourquoi m’avoir tant dénigré ? J’étais nu, impuissant. Je t’ai alors détesté, plus que personne. Tu étais devenue ma hantise. J’avais chaque matin... Chaque matin, j’avais cette boule au ventre... Celle qui te torture les boyaux. Celle qui te culpabilise. Et toi, me voyant m’enfoncer, ployer sous tes reproches, périr, tu continuais... Comme par amour du sadisme. J’étais ta proie, le taureau avec lequel tu jouais. C’était ton spectacle, avant le véritable... Le jour où tu as décidé de te tuer devant moi. C’était pour me maudire éternellement, que je garde à l’esprit ta mort comme une blessure originelle. Que croyais-tu que j’allais faire ? Te vouer un culte ? Me tuer moi-aussi ? Et bien... j’ai vécu... et je vis encore ! C’est ma traversée du désert. J’ai goûté la gloire. Je l’ai perdue... Ce n’est pas parce que ça m’a tourné la tête mais parce qu’ils ne m’ont pas compris... comme toi. Comment ne pas croire que tu m’as poursuivi ? Jeté un sort ? C’est pour ça que je suis ici. C’est pour ça que je suis devant ton urne, à détailler les gravures de ton patronyme sur le marbre comme si je défiais ton visage. Je bois à la mienne ! Moi qui suis encore sur mes deux jambes. Solide. Ton opération va foirer. Je me le jure ! N’hésite pas à t’agiter dans ton urne. Tu ne seras jamais tranquille.
Après avoir vidé ma dernière cannette de 8-6, je m’allonge et m’endors sur la tombe d’un certain Alphonse Berger.

*

Je chemine considérablement aujourd’hui. J’arpente la ville, décidé à faire halte dans les lieux de ma vie. C’est un parcours à l’envers, un pèlerinage régressif. Je commence par la rue du Dragon. Il n’y a pas encore de plaque célébrant mon nom. L’appartement arbore toujours une pancarte « A vendre ». Mon dernier logement semble invendable telle une maison hantée. Endroit effectivement maudit où j’ai conçu le spectacle du Stade de France, le faux pas qui me précipita à cette clochardisation. Mais aucuns scrupules, aucuns regrets, je supporte moyennement les fréquentations de cette rue. Ce ne sont que des têtes bien faites pour le fric, qui ne donnent à des associations caritatives que pour payer moins d’impôts. L’air est vicié d’astuces fiscales, de combines compétitives. En allant vers la rue de Bagnolet, je m’accorde un détour vers la rue Jean-Pierre Timbaud. C’est un sentiment partagé qui m’enveloppe : à la fois l’austérité caractérielle de Pal Frenak et son enseignement de la souplesse. Oscillation contrariée entre la rugosité et la fluidité. Cité Aubry, à deux pas de la rue de Bagnolet, je retrouve cette vieille bâtisse, hautement symbolique, de tous les contrastes. C’était notre achat commun avec Nausicaa, Philippe y a effectué ses premiers pas, j’y ai exécuté les plus beaux dessins des plus belles collections de la Box Haydée. Ce fut aussi le théâtre de notre séparation. Comme c’est loin ! Comme je suis nostalgique ! J’étais quelqu’un, un chef de famille et d’entreprise. L’apogée ! La maison abrite aujourd’hui un complexe de fitness.
Je continue mon périple, écœuré déjà. J’hésite et passe finalement en coup de vent à la galerie de Valois. Vénus y reçoit un client. Je m’en vais sans avoir croisé son regard. J’ai envie de boire. Je tremble. J’ai mal aux dents. Je rêve d’une douche. La folie me guette. J’hésite à revenir sur mes pas, tout casser dans la boutique, simplement montrer que j’existe. Mais le courage me manque.
Au théâtre de la Montagne Sainte-Geneviève des mauvaises herbes s’élèvent du sol, des graffitis délavés décorent la devanture en bois. Le bois, lui-même, présente un stade avancé de pourriture, comme s’il trempait dans l’eau depuis des dizaines d’années. Cette façade en ruines apparaît comme mon sale reflet dans un miroir.
J’atteins enfin le départ de cette aventure : la rue Auguste Perret. Tout en haut du 17, de cette chambre de bonnes sous les toits, je nourrissais mon manque d’ambition, j’y travaillais une solitude choisie. J’y éprouvais l’audace comme un mal qu’il ne fallait pas aborder. Comme j’avais raison ! Rester tranquille. Gagner son pain. Ne pas faire de vagues. J’avais le nez fin à l’époque. Je ne connaissais pas la suite. Je me sens quand même mieux maintenant. Déchargé de l’espoir.
En face du 17, il y a une margelle qui délimite un espace vert qu’il faut contourner pour accéder à l’immense parvis devant l’immeuble du Monoprix. Sur cette margelle y est posé un paquetage assez curieux. Il y a d’abord un rasoir, un blaireau, de la mousse à raser et une serviette. Je m’empresse de réduire à néant ma barbe, tout content de pouvoir le faire pour la première fois depuis plus de 6 mois. A côté sont disposés une chemise rayée blanche et bleue, un pantalon bordeaux, des bretelles marrons, des chaussettes noires et des chaussures vernies noires. La chemise et le pantalon sont finement repassés et pliés. J’enfile le costume, appréciant la douceur des fibres et le parfum à la lavande de la lessive. « Tu es beau comme un sou neuf », entends-je la voix de ma mère. La dernière offrande qui vient de je ne sais où, de je ne sais qui, se matérialise en un walkman et son casque. Je parviens difficilement à ouvrir l’appareil, une cassette y est insérée. Je la retire. Rien n’est inscrit dessus. Je la remets dans le walkman, referme le boitier, positionne le casque sur mes oreilles et range mes haillons dans le sac-à-dos.
Tout en marchant sur le parvis du Monoprix, j’appuie sur le bouton lecture de la machine. Grésillements... un morceau de musique démarre, qui swingue, prometteur. Immédiatement mon cerveau se connecte au rythme. Cette joie qui accroche mes neurones se propage dans le reste de mon corps. Soul irrésistible. Et la voix chaude qui vient se plaquer dessus m’envoûte définitivement. When I wake up the morning, love. Je marche toujours mais d’un pas cadencé... Sans rien rechercher. Abandonné à la musique. La honte fuit. J’oublie la faim et la soif. Il n’y a plus que l’amour des beaux gestes accordés aux sons qui accèdent à mes oreilles. Lovely day... lovely day... lovely day... love, love, love, lovely day...
Je me détends. La musique s’insinue en moi. Ce parvis devient ma scène. Je laisse monter en moi l’euphorie. C’est maintenant perceptible, j’épouse le rythme de la musique. Quel swing ! C’est irrésistible. Je ne danse que pour moi et célébrer ce morceau de bravoure qui m’extasie tout entier. Les yeux rieurs des passants ne m’intimident plus. Ils ne savent pas ce qui enchante mes oreilles. Ils me prennent surement pour un ahuri. Comme je les plains de ne pas comprendre ma joie ! Mais, cette fois, je ne danse plus pour amuser la galerie, donner envie qu’on m’imite ou provoquer un malaise. Je ne sais pas pourquoi je m’agite. Les yeux bien ouverts, je n’en attends rien. Je n’oublie rien non plus. Je suis au présent, au firmament de moi-même, répondant à la musique par la danse : le premier réflexe.

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