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Un Voyage...

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Karl Quartino

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Quand j’entrais dans la salle réservée aux voyageurs, mon premier regard fut pour l’horloge. Encore dix minutes avant le départ. Il faisait froid, et ma chemisette en lin bleu ne m’était d’aucun secours.
L’embarquement s’était déroulé sans anicroches. : Passage du portique en chaussettes, quelques palpations professionnelles sobrement exécutées, et j’étais officiellement apte au départ.
J’avais choisi la destination au hasard. Pour tout dire, je ne l’avais même pas vraiment choisie. Je partais loin et en aller simple, ma conscience n’en savait guère davantage.

Dans l’aéroport, je me fondais au milieu d’une foule bigarrée. Des hommes, des femmes, des enfants de tous âges et de toutes nationalités...
La couleur de leurs vêtement à tous me paraissaient étrangement dépareillés : certaines personnes n’hésitaient pas à assembler une veste jaune avec un pantalon bleu vif sur une paire de chaussure rouge, des femmes tout sourire affichaient sans complexe leurs robes roses assorties de collants marrons.

Je ne savais pas vraiment quelles conclusions en tirer. Une petite fille aux cheveux jaunes fixés comme par une tonne de gel se planta devant moi sans parler et me fixa dura de longues minutes sans que je sache pourquoi, puis repartit avec un grand rictus de satisfaction vers ses parents qui poirotaient à côté du landau de leur nouveau né.
Là non plus, je ne cherchais pas à comprendre.

Je regardais l’horloge à nouveau. Elle n’avait pas bougée. J’en étais certain : les aiguilles ne tournaient pas !
J’étais stupéfait. Dans une aérogare, là où des milliers de voyageurs transitent chaque minute, il n’y en avait pas un pour se plaindre ou ronchonner ; Ils restaient tous là, stoïques, et ne disaient rien. Je remarquais même qu’ils souriaient tous benoîtement de la même façon ; du plus jeune au plus sénile.
Comme la gamine, personne ne m’adressa la parole lorsque je pris mon tour pour monter enfin à bord de l’engin.
Les hôtesses nous accueillirent en arborant ce rictus devenu caractéristique et nous accompagnèrent à notre siège. J’avais le numéro 22A, prés du hublot. La petite fille aux cheveux jaunes et sa mère s’installèrent à mes côtés. Le confort des fauteuils était spartiate, mais je m’en fichais un peu.

Mesdames et messieurs, merci d’avoir choisi notre compagnie. Je suis Jean-Michel Rivette votre commandant de bord. Le décollage est imminent, la température au sol est de 12° et les conditions météorologiques nous réservent quelques mauvaises surprises.
Tout l’équipage vous souhaite un bon voyage...

Après une bonne demi-heure de trajet, il se passa alors une chose étrange : un bonhomme aux vêtements fluo se dirigea en claudiquant vers une femme toute vêtue de vert.
Une fois arrivée à sa hauteur, il lui décocha un grand coup de bras en pleine face et se rassit à sa place comme s’il ne s’était rien produit.
La femme n’en pris apparemment pas ombrage puisque qu’elle conserva son sourire figé et se rassit calmement pour reprendre sa conversation interrompue...
Dans la carlingue, c’était le calme plat. J’ai voulu intervenir, mais je n’ai pas pu. Je me sentais si rigide sur mon siège. Corps solide mais sans force. Exsangue de réaction.

Et puis les prédictions pessimistes du commandant de bord se révélèrent fondées. Alors que nous avions la permission de nous détacher, les néons de sécurité rougirent en clignotant avec un son alarmant.

Nous étions nombreux à avoir conservé nos ceintures. La minorité restante était devenue à cet instant vulnérable.

Mesdames et messieurs, nous traversons actuellement une satanée tempête ! Je crois que nos jours sont comptés. Je vous promets de faire le maximum ! Bonne chance à tous...

C’était quoi çà ? Une blague ? Ebahi, je tournais la tête en tout sens afin de retrouver l’angoisse qui montait en moi dans le regard d’un autre. Echec total.
Même la petite fille à ma gauche ne réagissait pas. Assise droite comme un i, elle semblait fixer un point imaginaire loin devant le sourire incompréhensible qu’elle affichait.

La première secousse parut si légère face à ses grandes sœurs à venir. Elle suffit cependant à envoyer valser la minorité imprudente et détachée (au sens propre comme au figuré).
Les trois ou quatre victimes du trou d’air s’affalèrent de tout leurs poids dans l’allée. Ensuite, le chaos s’installa brutalement dans la carlingue.
Les bourrasques étaient si puissantes que j’avais la certitude de voir bientôt avec effroi le planeur se déchirer de part en part.

Les masques à air pendouillaient lamentablement au dessus de nos têtes avec une cadence apocalyptique qui scandait la valse des valises expulsées de leurs coffres.
J’étais terrorisé. J’ai senti monter du fond de ma gorge le plus terrifiant des cris. J’ai tourné la tête vers ma petite voisine qui m’observait calmement de ses yeux fixes.
Elle souriait toujours malgré la fin du monde. C’est à ce moment précis, en l’observant, incrédule, que j’hurlais de toutes mes forces. J’ai du m’évanouir peu de temps après.

Je n’ai pas vécu consciemment le crash de l’avion en mer. C’est l’eau qui s’engouffrait de partout qui me sortit de ma léthargie. Elle était chaude et il fumait dans la carlingue un brouillard improbable.

Je détachais ma ceinture en remerciant le ciel d’être encore de cette terre et je m’empressais d’enfiler le gilet de sauvetage orange fluo qui se cachait sous mon fauteuil.

Dans la carlingue explosée où le débit de l’eau passait du ruisseau au torrent, je percevais avec effroi de nombreux corps qui flottaient déjà dans la brume.
Dans deux minutes, l’avion serait de par le fond.
Avec une grande nervosité, je détachais la ceinture de la petite fille.
Elle ne paniquait pas le moins du monde. Elle restait là, assise, rictus en coin, et laissait l’eau arriver jusqu’à son menton.
Je rassemblais tout mon courage, et la prenant dans mes bras, j’arrachais le levier d’urgence qui fit exploser la porte de secours.

Enfin, nous étions à l’air libre. Au dessus de nos têtes tournait un hélicoptère rouge des gardes-côtes. Les secours nous avaient repérés. La fin d’un cauchemar éveillé.

Du haut de leur vol stationnaire, ils nous jetèrent un câble pourvu d’un baudrier. Je regardais les gouttes qui s’écoulaient de nos corps à mesure de l’extraction. Nous étions sauvés.
Et soudain, l’horreur à nouveau. L’hélicoptère perdit le contrôle sans aucune raison. Il se cabra d’avant en arrière et finit par tourner sur lui-même.
Suspendus à ce maigre fil, nos chances de survie étaient anéanties. La petite fille aux cheveux jaune n’avait toujours pas ouvert la bouche.
Elle se laissait balloter, tournebouler sans aucune émotion apparente. Je n’en revenais pas. Je n’en reviendrais pas...

Nous atteignîmes la surface de l’eau quatre secondes avant que l’hélico ne nous rejoigne.
J’avais eu le temps de compter...

Benjamin mon chéri, le bain est terminé. Tu ranges tes Playmobils, tu te sèches et tu descends. On passe à table...
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Karl Quartino · il y a
Ah, Ah...
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