Un village au dessus de tout soupçon

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Après dissipation des brouillards matinaux, la journée sera ensoleillée. Allez plutôt vous balade  [+]

Image de Eté 2016
Ça a commencé par le vol du vélo du grand Seurin. Nous étions cent-cinquante-six habitants dans le village. Nous nous connaissions tous. De mémoire d’homme, aucun vol n’avait jamais eu lieu dans le village. Personne n’aurait pensé à attacher son vélo, à verrouiller sa voiture, à fermer sa porte ou sa fenêtre. Personne n’aurait eu l’idée de voler quoi que ce soit à son voisin, à un concitoyen. Bien sûr, certains étaient plus pauvres que d’autres mais personne n’était riche. Certains avaient de ces appareils modernes, pleins d’électronique, qui suscitent l’envie voire la convoitise, mais personne ne manquait du nécessaire. Il y avait aussi les enfants, de six à quatorze ans, une dizaine, que le car scolaire ramassait le matin, et qui, après l’école, faisaient quelques larcins et quelques mauvaises plaisanteries comme dépendre le linge qui séchait dans le jardin de la mère Vanier pour l’échanger avec celui qui séchait dans le jardin de Grobut, le premier adjoint. Mais ils n’auraient pas forcé la porte du garage des Seurin pour voler un vélo. C’était trop grave pour être une mauvaise plaisanterie. Le vélo du grand Seurin, c’était le plus beau du village, même qu’il avait économisé deux ans pour se l’acheter et qu’il passait ses samedis à le bichonner pour participer les dimanches à toutes les courses cyclistes du département et même des départements limitrophes.
Le grand Seurin, Michel – on l’appelait comme ça, parce qu’il mesurait plus d’un mètre quatre-vingt-dix et que c’était le plus grand du village – est allé déposer plainte à la gendarmerie de Graulhet. On a parlé de l’affaire dans les rues du village et au conseil municipal. On a partagé des soupçons, on a échafaudé des hypothèses et on a conclu qu’il ne pouvait s’agir que d’un étranger. Mais des étrangers il en passait si peu au village et, quand il en passait un, on le remarquait aussitôt ; il ne pouvait pas faire un geste sans que deux ou trois personnes ne l’observent. On a donc accusé l’étranger même si tout le monde savait qu’il n’y avait pas eu d’étranger et qu’une telle accusation ne tenait pas debout.
Et on a attendu pour voir. Pour voir si le vélo réapparaîtrait, si on surprendrait un jour quelqu’un sur le vélo du grand Seurin. Mais on n’a surpris personne. Seurin s’est racheté un vélo, le même, et l’affaire a commencé à s’oublier.

Puis, un matin, il devait être vers sept ou huit heures, on a entendu Bragelet crier « on a volé mon tracteur, on a volé mon tracteur avec sa remorque ! ». Les gens sont sortis sur le seuil de leur porte et comme Bragelet continuait à hurler « on a volé mon tracteur ! », ils se sont dirigés vers la ferme de Bragelet. Au bout de quelques minutes tout le village était rassemblé devant la ferme, incrédule. Et Bragelet était là avec sa femme, son gars et sa bru, tout agité, excité, impuissant, hurlant « bon dieu, je l’avais rangé encore hier sous la remise et ce matin il est plus là ! ». On n’y croyait pas, un tracteur de quatre-vingt-dix chevaux, dont le moteur crachait les décibels et dont les cliquetis résonnaient d’un bout à l’autre du village lorsque la remorque était attelée, ne pouvait pas disparaître comme ça, sans que personne ne l’entende. Et il avait fallu ouvrir le portail, le refermer. Et pour manœuvrer un engin de cette taille et de cette puissance, il fallait avoir l’habitude. Et, aussi, il fallait connaître le clou auquel Bragelet suspendait la clé de contact. Le regard effaré de Bragelet allait de l’un à l’autre et il se demandait : c’est lui, c’est lui, ou c’est lui ? On soupçonnait tout le monde tout en sachant qu’on ne pouvait soupçonner personne. Qui aurait pu avoir l’idée de voler le tracteur de Bragelet et sa remorque ?
Le conseil municipal se réunit en urgence. Mais en fait ce fut tout le village qui se réunit dans la grande salle de la mairie, qui était bien trop petite pour recevoir tout le monde, et on devait se tenir debout et serré. Notre mairie, notre maison commune, son toit avait bien besoin d’être refait et le mot fraternité de sa devise fière ne se devinait plus qu’à peine au dessus de la porte. On appela les gendarmes, on appela l’assureur. On décida, comment faire autrement, de visiter toutes les granges et tous les hangars du village où il aurait été possible de dissimuler le tracteur et sa remorque. Et pendant qu’un premier groupe inspectait les remises, un second groupe partait ratisser les routes et les chemins, les taillis et les sous-bois, tous les endroits où il aurait été possible de les cacher.
Le brigadier Bigot et deux gendarmes arrivèrent dans leur fourgonnette. Ils firent ce qu’on attendait d’eux, un procès-verbal. Ils promirent d’ouvrir et de mener une enquête diligente, d’avertir toutes les brigades du département, d’envoyer le signalement du matériel volé à tous les revendeurs de matériel agricole d’occasion.
À midi, les képis repartirent. À quatre heures, le premier groupe qui avait visité les hangars et le second groupe qui avait inspecté les chemins étaient revenus bredouilles. Le courtier de l’assureur avait demandé un double de la déclaration de vol et des factures du tracteur et de la remorque pour les transmettre à la compagnie.
Bragelet était passé successivement par tous les stades qui vont de la colère à l’abattement.
Et ce soir-là, au dîner, dans toutes les maisons du village, nous étions trop occupés à discuter de l’affaire pour penser à allumer la télé. Et cette nuit-là beaucoup ne dormirent pas en pensant au tracteur de Bragelet.
La compagnie indemnisa le tracteur, elle indemnisa même la remorque qui avait au moins vingt ans et dont Bragelet n’avait pas retrouvé la facture. Les gendarmes repassèrent deux fois, pour demander si on n’avait rien remarqué, si rien de nouveau n’était à signaler.
Et six mois passèrent. Bragelet avait remplacé son tracteur rouge par un vert et la remorque rouillée par une fraîchement repeinte. On parlait encore parfois du vol du tracteur, du vol du vélo du grand Seurin. On faisait encore parfois des hypothèses invraisemblables. On regardait encore parfois un voisin d’un œil soupçonneux tout en se disant que ce n’était pas possible. On se disait qu’on ne saurait jamais ce qui s’était vraiment passé, la nuit où le tracteur de Bragelet avait disparu.

Et puis, ce que nous attendions est arrivé une nouvelle fois. Le père Prunet a annoncé qu’on lui avait volé sa collection d’étains. Il avait quatre-vingt-deux ans le père Prunet et ça faisait soixante-dix ans qu’il collectionnait les étains. Depuis que, gamin, il avait aidé un vieux du village, qui partait finir sa vie en maison, à vider ses affaires et à déménager. Quand tout avait été vidé, entassé sur une carriole, le vieux lui avait dit « merci gamin » ; dans son bric-à-brac, il avait choisi une mesure en étain, l’avait contemplée un instant, qui avait paru très long à l’enfant qui regardait, la lui avait tendue en disant « pour toi ». C’était la première fois qu’on lui donnait quelque chose, qu’il avait quelque chose à lui. C’est ce jour là que la passion du père Prunet pour les étains était née. Depuis lors, il faisait toutes les brocantes, tous les vides greniers, de la fin du printemps au début de l’automne, à la recherche d’étains. Il avait lu des livres, accumulé les savoirs. Il était devenu un collectionneur incollable qui, au premier coup d’œil, savait dater et reconnaître la provenance des vaisselles d’étain. Et, peu à peu, il avait constitué sa collection. Une cinquantaine de pièces, triées une à une, car il en avait échangé, revendu pour ne garder que les plus remarquables. Certaines étaient des ustensiles de la vie quotidienne et populaire, d’autres des plats et des aiguières armoriés qui avaient servi pour des festins. Mais elles étaient toutes belles et certaines exceptionnelles. Les plus vieilles avaient trois ou quatre siècles. Tout le monde au village savait qu’il y en avait pour au moins trente à quarante-mille euros. Comme il n’avait pas d’enfant, pas de famille non plus, il avait dit que, sa collection, ce serait pour la commune. Alors le vol de sa collection, c’était un peu comme si on avait volé la commune et tous ses habitants. Mais, cette fois encore, on ne comprenait pas comment le vol avait pu se faire, en cassant simplement un carreau, en enjambant l’appui de la fenêtre et en repartant avec ces objets qui, tous ensemble, étaient encombrants, lourds et bruyants, sans que personne ne remarque rien. Un carreau qu’on casse, la nuit, ça s’entend ; on ne transporte pas cinquante étains sans faire du bruit, sans réveiller les quelques habitants qui ont le sommeil léger et sans attirer l’attention de ceux qui, rongés par l’insomnie, ne dorment pas. Les gendarmes revinrent. Les objets étaient répertoriés, photographiés. Leur vol fut signalé et enregistré sur le fichier des objets volés. Le père Prunet tourna toute une semaine en rond dans son séjour dévasté à contempler son vaisselier et ses vitrines vides. Et puis il ressortit quelques pièces qu’il avait dû conserver en réserve, pour ses échanges, qui lui rappelaient celles qui avaient disparues et qui, pour certaines, leur ressemblaient.

Six mois sont encore passés. Alors on a pensé qu’on pouvait refaire le toit de la mairie et on a pu repeindre aussi la façade et l’intérieur.
Une chance qu’elle ait été assurée la collection du père Prunet, comme le tracteur et la remorque, et le vélo du grand Seurin.

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