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Un vieil homme sur un banc

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Albine

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Je m’agenouille sur le stuc froid de sa tombe. Les larmes coulent en torrent sur mes joues, roulent et s’écrasent au sol, où elles rejoignent les flaques que la pluie a formées. Aujourd’hui, il est enterré dans ce cimetière, à quelques pas de la femme qu’il a tendrement aimée. Sa mort remonte pourtant à plusieurs mois. Mais ce n’est qu’hier que je l’ai appris. Jusqu’à hier, je ne savais pas qu’il était mort. Je ne savais même pas qu’il avait existé.


Maman m’a élevée seule. C’était une femme aimante et joyeuse. Elle parvenait très bien à cacher son amertume face à la vie, pour me préserver des peines un peu plus longtemps encore. Un jour, ma mère ne s’est pas réveillée. Elle est morte dans son sommeil, à quarante-cinq ans, disparaissant comme elle avait toujours vécu : en toute discrétion. J’avais dix-sept ans.

Pendant la majeure partie de ma courte vie, j’avais imaginé que j’avais été conçue par magie, par la simple volonté de ma mère. Je savais qu’il fallait un homme afin que l’enfantement soit possible et, malgré les ricanements de mes camarades, je m’entêtais. Je n’avais pas de père. Ma mère ne m’en avait d’ailleurs jamais parlé. J’ignorais tout de lui. Il pouvait être Marocain, Serbe ou Mexicain ; petit, gros, grand ou svelte ; j’imaginais ne tenir que de ma génitrice.

Lorsqu’on ensevelit ma mère, je me retrouvais seule. J’étais mineure, mais débrouillarde, je pus donc poursuivre mes études en vivant de petits boulots. De toute façon, aucune famille n’était présente pour m’accueillir. Je me rendais chaque jour à la supérette qui faisait le coin de la rue. Je balayais, nettoyais les vitres et les toilettes, et parfois, quand le gérant devait s’absenter quelques minutes, je tenais la caisse. Pour aller au travail, je devais traverser un parc. Je marchais rapidement de chez moi au magasin, sans m’arrêter, jetant à peine un coup d’œil, car je débutais mon emploi en hiver. L’été venu, je découvrais l’ombre prodiguée par les saules et les chênes, la fontaine abreuvant les moineaux, et les bancs en fer forgé. Lorsque je n’étais pas trop pressée, je jetais les miettes de pain que j’avais gardées pour les donner aux oiseaux. Ce lieu était un ravissement, un véritable havre de paix et de calme.

Le 15 juillet, je fêtais mes dix-huit ans. Je ne fis rien de particulier ce jour-là, c’eût été pour moi trop triste de me réjouir seule de mon anniversaire. Cependant, puisque mon patron m’avait donné congé, je décidais de sortir un peu. Je n’avais pas d’argent à dépenser, nulle part où aller, aucun but. Je laissais mes pas me guider, la tête perdue dans mes rêveries. Je me rendis compte que je m’étais égarée. Il me fallut quinze bonnes minutes pour trouver un arrêt de bus. Et je perdis une demi-heure supplémentaire afin de retourner dans mon quartier. Depuis lors, je ne sortis plus jamais très loin de mon appartement.

Quand je souhaitais respirer et voir du monde, j’allais dans le parc près de chez moi. Les enfants aimaient faire de la balançoire, glisser sur le toboggan, ou patauger dans le bac à sable, au grand dam de leurs mamans. J’aimais plus que tout entendre le rire des bambins. Parfois, je lisais un peu pour me passer le temps.

Un soir d’automne, alors que je songeais sérieusement à déserter le parc jusqu’au printemps suivant, je remarquais un vieil homme. Il était assis sur un banc, le regard perdu dans le vague. Ses yeux bleus presque translucides semblaient refléter une immense souffrance. On eût dit qu’il attendait la mort, qu’il la priait de venir le chercher. J’envisageais l’éventualité d’aller lui parler, mais je ne le fis pas. Le jour suivant, alors que je traversais le square pour revenir du travail, j’aperçus le même homme, au même endroit. Son expression était identique. Je passais devant lui sans rien dire. Ce manège dura tout l’automne, et tout l’hiver.

Quand le beau temps fut de retour, je repris mes habitudes. Je m’asseyais à l’ombre, je lisais ou laissais simplement le temps s’écouler autour de moi. Je voyais toujours le vieil homme. Il ne bougeait pas, était déjà présent à mon arrivée, toujours là lorsque je rentrais chez moi. On aurait dit qu’il tentait de se fondre dans le métal du banc, invisible aux yeux de tous, sauf aux miens. Un soir, alors que je passais devant lui, je trébuchai sur des billes oubliées par un enfant distrait. Je chutai lourdement, et me blessai au poignet. Le vieillard vint m’aider à me relever. J’avais honte d’en être réduite à me faire soulever par un corps si frêle et vouté. Je le remerciai tout en lui demandant de me pardonner.

— Mais je ne vois rien que vous ayez à vous faire excuser !

Sa voix tremblait presque autant que ses doigts noueux. J’esquissai un sourire et m’assis à côté du vieil homme. Mon poignet était encore douloureux, j’étais bonne pour me rendre chez le médecin le lendemain. Je ramassai l’objet du délit, l’inspectai et la fis rouler entre mes doigts.

— C’est une agate.

— Pardon ?

— C’est une habitude que vous avez de demander pardon à tous bouts de champs ?

J’allais m’excuser à nouveau, mais m’abstins.

— La bille, je vous disais que c’est une agate. J’y jouais souvent quand j’étais minot.

Voilà, j’étais bonne pour une leçon sur comment c’était quand il était jeune, et c’était mieux avant... Mais non ! Son regard se perdit au loin, ses yeux s’embrumèrent de larmes difficilement contenues. Je le laissai seul avec ses souvenirs, je ne voulais pas le déranger.

Le lendemain, je me rendis aux urgences afin de passer une radiographie. Mon poignet n’était pas cassé, j’avais seulement une entorse. Il allait tout de même me falloir quelques jours de repos afin que cela guérisse. Le médecin m’arrêta cinq jours. C’était les vacances et je n’allais pas me rendre au travail, comme le temps allait me paraître long ! Afin de passer ces quelques journées, je courus chez le libraire où je dénichai trois livres d’occasion. Pour certains, les livres sont des biens qui ne se cèdent pas. J’étais heureuse que tous ne pensent pas ainsi. J’aimais les livres neufs, les anciens plus encore. Les pages légèrement cornées, l’odeur si particulière du papier vieilli me transportaient en enfance, dans la bibliothèque de ma grand-mère. En grande romantique que j’étais alors, j’imaginais quels lecteurs avaient tenus dans leurs mains ces ouvrages, quelle vie était la leur. Armée de mes nouvelles trouvailles, je rentrai chez moi pour profiter de la fraîcheur de mon appartement.

Plus tard ce jour-là, l’envie de sortir me prit. C’est naturellement que j’empruntai le chemin qui me mena au square du quartier. Je ne vis pas le vieil homme. C’était si inhabituel que cela m’inquiéta. J’attendis plusieurs minutes, je ne parvenais pas à me plonger dans ma lecture pourtant passionnante. Le lendemain, je me dépêchai de retrouver ma place sur le banc. Le vieillard était revenu. Je me permis de le rejoindre, et m’assis sans rien dire.

— Votre poignet, ça va ? me demanda-t-il.

Je le rassurai, et demandai à mon tour de ses nouvelles. Il m’expliqua avoir eu une légère insolation la veille. Il est vrai que la chaleur était torride, et sortir à son âge était bien peu prudent ! Nous laissâmes là notre discussion. Mais la glace était brisée.

Je le revis chaque jour de l’été, et de l’automne également. Lorsqu’il se mit à faire trop froid, je ne sortis plus. J’avais de toute façon abandonné mon travail afin de me concentrer sur mes études. J’espérais secrètement qu’une fois les beaux jours revenus, je retrouverais le vieillard, à sa place sur le banc qu’il s’était attribué. Au fond de moi, je le considérais comme un ami ; mon seul ami.

Une nouvelle année pointa le bout de ses frimas. Puis un nouveau printemps, avec ses fleurs colorées et odorantes. Je sortais à nouveau. Le premier jour, je me dépêchai tant pour aller au parc que j’en oubliai de prendre de la lecture. Quand le vieil homme me vit arriver, il me fit un signe afin que je le rejoigne. Alors lui aussi devait être attaché à moi !

— Tiens, vous n’avez pas de livre aujourd’hui ? Cette lubie vous est donc passée ?

— La lecture, une lubie ? Non jamais ! J’aime lire et rien ne changera cela.

— Vous me faites penser à une jeune femme que j’ai connue il y a plusieurs années. Elle aussi ne sortait jamais sans lecture. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue...

Je compris que cette dernière remarque devait être pour lui seul, qu’il l’avait prononcée à voix haute sans même s’en rendre compte. Je ne me permis pas de l’interroger à son propos, cependant ma curiosité était piquée. J’estimais alors que les ancêtres avaient beaucoup à nous apprendre ! Leurs récits étaient pour moi empreints de nostalgie et de sagesse. Lorsqu’ils parlaient, j’avais l’impression de voir défiler leur vie en sépia sous mes yeux.

Il me fallut longtemps pour savoir qui était cette mystérieuse inconnue. J’étais devenue adulte. Mon vieillard et son banc avaient souffert des années. Ils cassaient, se délabraient, semblaient prêts à dépérir. Mais ils étaient toujours présents, mois après mois. Dès que je le pouvais, je revenais m’asseoir près de l’homme, et nous parlions.

Un soir de septembre, alors que j’allais me lever afin de regagner ma voiture récemment acquise, il me demanda de rester un peu plus encore.

— J’ai une faveur à te demander. Cela va te sembler très étonnant au bout de tant d’années, et tu ne me réponds que si tu le souhaites bien sûr. Acceptes-tu de me dire comment tu t’appelles ?

Il est vrai que jamais nous ne nous étions présentés. J’étais sa « petiote », comme il m’appelait. Quant à moi, je ne le désignais dans ma tête que comme le vieillard du parc.

— Amandine, pour vous servir, lui répondis-je en effectuant une courbette qui le fit bien rire.

— Amandine ! Quel merveilleux prénom ! J’ai connu il y a longtemps une femme qui était excessivement gourmande. Elle aimait toutes les pâtisseries, mais avait un vrai faible pour les tartes poire-amandine. Si tu as quelques minutes devant toi, et que tu le souhaites, je pourrais te parler d’elle. Il est sans doute temps ! Et si je ne m’ouvre pas à toi, à qui d’autre le ferai-je ?

Et le vieillard me raconta. Quand je le quittai ce soir-là, j’étais en larmes. Et même une fois ma peine moins vive et mes pleurs taris, mon cœur continuait à souffrir pour le vieil homme. Je ne l’avais toujours vu que comme il se présentait à moi : un ancêtre jovial, parfois songeur, et toujours gentil. Jamais je n’avais imaginé qu’il ait pu être un enfant, un jeune homme, un quinquagénaire. Jamais je n’avais songé que son cœur desséché avait aimé, et aimé follement.

Allongée dans mon lit, dans le noir, je repensais à ce qu’il m’avait confié.

Son épouse et lui tenaient une boulangerie-pâtisserie dans une autre ville. Il aimait son métier, façonner le pain, disposer les gourmandises dans la vitrine, et surtout accueillir et discuter avec les clients. Son commerce se trouvait près d’un collège, aussi voyait-il souvent passer de jeunes gens. Une adolescente en particulier attirait son attention. Elle était toujours plongée dans un bouquin, parlait d’une voix douce et timide, et ne semblait pas fréquenter d’autres élèves. Chaque matin, elle venait acheter un croissant avant les cours. Sauf le jeudi, où elle entrait dans la boulangerie après avoir quitté le collège, et commandait une tarte poires-amandine. C’était un rituel.

Les années passèrent, le boulanger divorça et sa jeune cliente partit poursuivre ses études ailleurs. Malgré tout, une tarte aux poires attendait dans la vitrine toutes les semaines.

Un jour, une magnifique jeune femme entra dans la boutique. Le pâtissier fut soufflé par sa grâce et la douceur de ses traits. Il s’empourpra, gêné par ses émois d’adolescent. Le trouble s’accentua davantage lorsque la demoiselle se présenta. La collégienne timide et réservée était de retour.

Toute la nuit, l’homme qui avait largement dépassé la cinquantaine tenta de se raisonner. Il ne pouvait céder aux élans de son cœur ! C’était immoral et indécent tant la différence d’âge était flagrante. Le sommeil ne vint pas, le visage de la jeune femme flottait derrière les paupières closes du quinquagénaire. C’est fourbu et épuisé qu’il se rendit au travail le matin suivant. L’objet de sa nouvelle obsession ne reparut pas de la semaine. Le boulanger songea qu’il allait pouvoir passer à autre chose.

Le repos de son esprit fut de courte durée. La demoiselle revint la semaine suivante. Elle expliqua qu’elle venait de déménager, et habitait à nouveau le quartier. Le cœur du boulanger défaillit. Il lui faudrait soutenir la vue d’une femme pour laquelle il en pinçait réellement, tout en sachant que cet amour serait à sens unique.

Les mois défilèrent. Le boulanger voyait celle qu’il aimait de plus en plus chaque jour. Ils papotaient quelques minutes, puis elle sortait de la pâtisserie avec une démarche qui aurait fait damner un saint. Elle était à tomber, c’est d’ailleurs pourquoi il ne se faisait pas d’illusions. Elle avait certainement un amoureux. Et même si cela n’était pas le cas, elle n’aurait pas pu s’intéresser à lui, si vieux et si peu attirant. C’est du moins ce qu’il pensait.

L’homme changea d’avis un dimanche. La jeune femme était entrée dans la boulangerie et avait commandé sa traditionnelle tarte.

— Et pour vous, ce sera quoi ? demanda-t-elle en souriant.

Le boulanger ne comprenait pas bien cette question.

— J’aimerais vous offrir un gâteau, et que nous les dégustions ensemble à la terrasse d’un café. Vous devriez prendre une pause !

L’homme ne savait que répondre. Il se reprit assez vite, et accepta la proposition qui lui était faite. C’était l’occasion de passer un bon moment en compagnie de celle pour qui son cœur battait. Ce fut une très agréable demi-heure. Le pâtissier pensait que ce serait une jolie trêve dans une vie bien morne, mais l’expérience se reproduisit. La demoiselle multipliait les invitations, restait plus longtemps dans la boutique, et se maquillait de manière plus prononcée. S’il avait été jeune, l’homme aurait vu les signes d’un intérêt de la part de la jeune femme. C’était pourtant impossible !

Des mois durant, le boulanger combattit ses penchants. Il souffrait de ne pas laisser ses mains caresser le corps dont il rêvait tant, de ne pas oser déposer un doux baiser sur les lèvres de la jeune femme. Il avait mal de tant l’aimer, mais songeait qu’il agissait au mieux. Qu’avait-il à lui offrir ? Elle aurait gâché sa jeunesse avec lui ! Elle finirait bien par l’oublier, et trouverait un homme de son âge avec qui elle pourrait fonder une famille.

La demoiselle pleurait souvent de voir ses espoirs contrariés. Elle versait de grosses larmes, seule dans son grand lit froid. Elle pressentait que son affection était réciproque. Cependant, le doute l’assaillait régulièrement. Chaque fois qu’elle voyait le boulanger s’autoriser davantage d’intimité, elle constatait ensuite un recul et une froideur à son égard la fois suivante. Malgré toute la peine qui lui vrillait le cœur, menaçant de le faire exploser par trop de douleur, la jeune femme continuait à lui prouver son attirance. Quand bien même elle aurait souhaité l’oublier, elle ne le pouvait pas. C’était lui qu’elle voulait, et personne d’autre, pour toujours.

Un soir d’hiver, elle fit preuve de davantage d’audace que d’habitude. Elle invita le quinquagénaire à dîner. Une fois le repas pris, la demoiselle proposa de boire un dernier verre à son domicile. Se laissant porter par l’ivresse des sentiments partagés, il la suivit chez elle.

Assis côte à côte sur le canapé, la jeune femme posa sa main sur la joue du boulanger. Puis elle tourna délicatement sa tête et posa ses lèvres douces sur les siennes. Le baiser fut tendre, mais intense. Naturellement, ils poursuivirent leurs ébats dans la chambre. Le pâtissier éteignit la lumière. Il avait honte de montrer son corps qu’il voyait déjà fripé et usé pas l’âge, ses muscles qui commençaient à pendre, son ventre ridé. Elle était si jeune et belle ! La courbe de ses seins, ses hanches harmonieuses, la chute de ses reins ; rien n’était disgracieux.

Après cette première nuit, les amants se retrouvèrent régulièrement. Ils vivaient une douce passion, plus rien d’autre ne comptait. Ce ne fut pourtant pas toujours facile ! Les regards étaient mauvais la plupart du temps. On chuchotait dans leur dos. À n'en pas douter, les gens la prenaient pour une poule de luxe, lui pour un vieux cochon. Personne ne comprenait ce qui les liait. Le boulanger lui-même peinait parfois à y croire.

Au bout de cinq ans d’idylle parfaite, la demoiselle annonça qu’elle avait une bonne nouvelle. Lui fut totalement dévasté par cette annonce : elle était tombée enceinte. Comment cela avait-il pu se produire ? Quelle vie aurait cet enfant avec de tels parents ? Malgré les semaines qui passaient et le ventre de la jeune femme qui s’arrondissait, le pâtissier ne parvenait pas à trouver le bonheur.

Un jour, il quitta l’appartement de celle qu’il aimait et se rendit à son commerce. Il en baissa le rideau afin de le fermer définitivement, et s’en fut à jamais.

— Tu comprends, m’avait révélé le vieil homme, je ne pouvais pas rester ! J’aurais gâché la vie de cet enfant. C’était la plus sage décision. Ainsi il a pu grandir avec sa mère, qui a sûrement trouvé chaussure à son pied rapidement.

J’avais demandé au vieillard s’il l’avait revu un jour, s’il savait comment se portait son enfant.

— Je suis venu ici car j’ai appris qu’elle y résidait. Voilà plusieurs années désormais, mais je n’ai pas eu la chance de la croiser, non. Et c’est peut-être mieux ainsi !

Le lendemain, et alors que j’étais en route vers le square afin de retrouver mon vieil ami, j’eus un mauvais pressentiment. Cela fut confirmé quand j’y arrivais : le vieillard n’était pas là. Je ne le revis pas le lendemain, ni le jour d’après ni le suivant. Le vieil homme m’avait livré ses secrets et ses blessures et, par pudeur ou par honte, il n’osait plus reparaître devant moi.

J’attendis plusieurs jours ainsi, à la recherche de mon seul ami, un homme gentil et à l’écoute. Je songeais qu’il venait à peine de me raconter une partie de sa vie, la plus importante peut-être, et j’en voulais encore. Jamais mon ami ne revint.


Aujourd’hui, je repense à cet homme que j’ai tant aimé, d’un amour tendre, presque filial. Là, sur la tombe du père que je viens de retrouver, je songe à quel point la vie peut parfois jouer de sales tours.

Avant-hier, alors que je faisais mes courses, j’ai reçu un coup de fil d’un numéro que je ne connaissais pas. Je ne réponds jamais dans de tels cas. Je terminai donc mes courses sans plus m’en préoccuper. En rentrant chez moi, je rangeai mes emplettes, ouvris une bière et m’installa devant la télévision. Mon esprit ne parvient pas à accrocher à l’histoire du film. Je repensais au vieillard que j’avais perdu de vue quelques mois auparavant, après plusieurs années passées à le voir quasiment chaque jour. Je sentis une nouvelle fois mon portable vibrer dans ma poche. Numéro inconnu, encore. Je décrochai, prête à incendier celui qui me dérangeait.

— Allo ! Vous allez arrêter de...

— Mademoiselle ? Je suis navré de vous déranger, mais j’ai quelque chose d’important à vous dire. Je me présente, Maître Janesson. J’ai été mandaté afin de vous retrouver. Vous pourriez venir à mon bureau demain ?

Sans savoir ce que cachait ce rendez-vous, j’acceptai. Je me rendis donc chez le notaire le lendemain. Son bureau était impersonnel, et rempli de dossiers entassés de manière plus ou moins hasardeuse. Je dus attendre qu’il soit libre de me recevoir, ce qui me laissa le temps de réfléchir à un éventuel problème. Plus je me demandais ce que je faisais ici, moins je comprenais, et plus je stressais. Quand la porte s’ouvrit enfin, un petit homme chauve me pria d’entrer. Nous nous assîmes chacun d’un côté du bureau, en silence. L’homme assermenté se tordait les mains d’embarras. Mon stress se transforma en angoisse pure.

— Comme je vous l’ai dit hier au téléphone, j’ai été engagé pour vous retrouver. Nous allons commencer par vérifier votre identité, puis je vous expliquerai.

Je dus présenter ma carte d’identité, simple formalité. J’attendais à présent que le notaire me délivre de mon inquiétude en me révélant l’objet de ma visite.

— Bien ! Si je vous ai fait venir aujourd’hui, c’est afin de vous faire signer quelques papiers. Vous avez reçu un héritage assez conséquent.

— Je ne comprends pas. De qui ? Je n’ai plus de famille.

— De votre père. C’est assez compliqué, c’est pourquoi vous avez raté son enterrement de plusieurs mois. Il m’a fallu retrouver son ancienne compagne, votre mère. Puisque aujourd’hui elle est elle aussi décédée, je vous ai contacté.

— Pouvez-vous me dire qui c’était, mon père ? Jamais je n’ai su son nom, ce qu’il faisait, qui il était.

— Attendez que je retrouve mes notes. Votre père se nommait Henri Marchand. Il était retraité du commerce depuis quelque temps déjà.
Ma peine était immense. Je perdais mon père alors que je ne l’avais jamais connu. J’aurais encore préféré ne pas savoir qu’il était mort, ne pas savoir qu’il avait existé.

— De... de quoi est-il mort ? demandai-je entre deux sanglots contenus.

— Il est mort de vieillesse. Le pauvre avait plus de quatre-vingts ans ! Avant de débloquer l’argent de votre héritage, je vais vous remettre ses effets personnels. Demandez à ma secrétaire avant de partir qu’elle vous donne ce qui vous appartient désormais.

Je n’ai pas eu le courage de déballer ces souvenirs. C’était trop étrange ! On me donnait des affaires qui appartenaient à un homme qui n’était pas mon père, mais plutôt mon géniteur. Je n’avais pas de père, juste une mère. Ce matin pourtant, j’ai dû ouvrir le sac que l’on m’avait remis. La curiosité m’avait tenue éveillée une bonne partie de la nuit.

Le sac était petit, il me fallut peu de temps pour faire l’inventaire de ce qu’il contenait : une médaille argentée représentant un quelconque saint, une demi-douzaine de clefs retenues par un porte-clés en forme de pain, des papiers d’identité et enfin une photo. Je regardais d’abord l’arrière du cliché. La date indiquée remontait à plus de trente ans. Sur cette photo, ma mère, jeune, belle et souriante posait à côté d’un homme plus âgé. Sans doute mon géniteur ! Les traits de l’homme me disaient vaguement quelque chose, mais je ne parvenais pas à savoir où j’avais pu le voir. J’ai ensuite inspecté le reste : un vieux permis à moitié arraché, une carte bleue sans doute bloquée par la banque, et enfin une carte d’identité. En voyant la photo récente, mon sang n’a fait qu’un tour. Je me suis écroulée à terre en maudissant le sort. En une fraction de seconde, ma vie venait de basculer. J’ai pleuré plusieurs heures. Puis je me suis ressaisie, et j’ai passé de l’eau froide sur mon visage bouffi par les larmes. Je suis sortie pour un dernier hommage, un ultime au revoir.

Me voici à présent sur la tombe de mon père. L’homme auquel je ne croyais pas lorsque j’étais enfant, et qui ne m’a jamais manqué dans ma vie d’adulte. Un homme que j’ai connu pourtant, et aimé. Mon père, ce vieil homme qui a quitté ma mère pour ne pas me faire honte. Mon père, le vieillard sur le banc.

PRIX

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210

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Artvic · il y a
l'émotion est vive dans cette nouvelle, c'est très sensible ! merci pour cette belle histoire .
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Adlyne Bonhomme · il y a
Un très beau texte bien écrit, beaucoup d'émotion j'ai frémi bravo !

Une invitation à découvrir et soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.

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Elyane Mathey · il y a
j'ai pleuré, et j'ai voté.
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Jcjr · il y a
AH, l'amour et les conventions !...Belle chute en tous cas, pleine d'émotions. Ce vieillard est craquant. Mes voix et je vous invite à venir découvrir mon TTC " Le bilan ", où il est question d'un autre vieil homme, qui déroule sa vie en sépia.
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Miraje · il y a
Une bien émouvante histoire.
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Potter · il y a
Bravo ! Toutes mes voix pour cette très belle oeuvre, fellicitation !!
N'hésitez pas à jeter un coup d oeil à mon dessin finaliste pour me soutenir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Maryse Flecheux · il y a
Quelle jolie histoire .. mes voix avec plaisir.
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Daniel Nallade · il y a
Une belle émotion!
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Zouzou · il y a
...une histoire simple qui n'en finit pas de nous émouvoir ! mes voix
en lice poésie ' Adieu léthargie ' et ' Des rêves d'Iran ' si vous aimez !

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Lélie de Lancey · il y a
Très émue par vos mots et ce récit.
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Albine · il y a
Merci Lélie :-)
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