1474 lectures

592

FINALISTE
Sélection Jury

Il est sur le point de partir, c’était prévu, il l’avait dit, l’avait clamé sur tous les tons, sur tous les toits et même à ceux qui refusaient de l’entendre. C’est le premier de la fratrie, ce soir sa sœur sera la seule enfant de la maison.

C’est ainsi, c’est écrit, c’est inéluctable et même si ça fait mal, on acquiesce, on accroche le masque de la désinvolture, du détachement, de la joie, de l’enthousiasme et l’on maquille ses émotions pour ne pas froisser son beau petit bonheur tout neuf. À l’intérieur, cependant, c’est tout autre chose, c’est gris et parfois noir, même très noir. La mère, sa mère, démunie, dépossédée de ce qu’elle a de plus cher, de ce petit être qu’elle a pris plaisir à voir grandir et aujourd’hui, qu’elle ne se résout pas à voir partir.

Dans son corps, c’est le combat pour la survie sans lui, sans ses rires, ses coups de blues, ses accès de colère aussi vite retombés, sa fougue, sa jeunesse, sa gentillesse, son amour, sans sa présence tout simplement. C’est décidé, il part. Pour lui c’est banal, pour elle, c’est un crève-cœur. Le choc est immédiat. L’estomac se serre, les intestins se vrillent, les muscles se roulent en pelote plus dure que l’acier, le cœur s’effrite, la bouche se met à trembler, les paupières sont en berne, les larmes ruissellent. Un deuil, un tout petit deuil que le temps diluera parce qu’il est fait pour ça.

Aujourd’hui donc c’est le grand jour, celui dont on se serait bien passé, celui que l’on n’a surtout pas envie d’entourer sur le calendrier comme on le fait souvent pour les anniversaires. De pièce en pièce, la mère suit les allées et venues du petit devenu grand, tentant de reconstituer le puzzle de son enfance. Le premier contact, le premier regard, le premier sourire, le premier biberon, le premier petit chien en peluche blanc à taches noires et aux yeux si bleus, les premiers gazouillis, les premiers pas, cette toute petite main qui vous lâche et qui, sans le vouloir, vous renvoie sa toute première indépendance. Lui, ne la voit pas, absorbé tout entier dans son départ vers une autre vie, un ailleurs, un autre nid qu’il bâtira avec tout son cœur​​​​​​​, avec toute son âme, loin de sa famille dans laquelle il a vu le jour. Elle l’a porté pendant des mois au creux de son ventre, l’a élevé et aimé tant et tant et aujourd’hui, elle ne peut pas le retenir, elle ne doit pas le retenir.

Elle reste dans l’embrasure de la porte de sa chambre et se remémore le lit à barreaux et le mobile avec les petits avions de toutes les couleurs ainsi que cette boîte à musique qu’elle remontait inlassablement jusqu’à ce qu’il s’endorme. Son fils, son garçon, son tout petit homme, qu’il était beau à regarder dans son sommeil bordé d’innocence. Elle se penchait sur son berceau pour humer le parfum de sa peau, effleurer ses cheveux d’ange tout doux et déposer des baisers sur ses joues moelleuses comme des brioches. Elle ne pensait pas un seul instant que tout s’arrêterait, elle n’imaginait pas la suite et même si elle se projetait parfois dans l’avenir, ce n’était jamais bien loin. La nostalgie l’étreint, son regard s’embue de larmes et elle doit cligner plusieurs fois des yeux afin d’évacuer le trop plein qui la submerge et surtout ne pas entacher la joie de son fils, son garçon qui la quitte sans s’apercevoir du séisme qu’il provoque chez celle qui lui a donné la vie. Ainsi va la vie, paraît-il.

Les cartons s’amoncellent sur son lit et chaque centimètre de scotch déroulé est comme un arrachement dans le cœur​​​​​​​ de cette maman qui se force à sourire. Il part, c’est imminent. Son portable sonne, son visage s’illumine et à cet instant précis, elle sait qu’elle doit s’éloigner. Ils sont amoureux et c’est pour ça qu’il est parti. Les parents ont rempli leur mission et il est temps pour lui d’écrire sa propre histoire. Il est là tout en n’étant plus là et cette transition lui est indigeste, alors elle redescend l’escalier et se réfugie dans la cuisine. Elle actionne la bouilloire, machinalement, puis s’assied à la table. Elle met la tête dans ses bras et ferme les yeux. Vingt et un ans déjà et cette impression chagrine que le temps est passé à la vitesse de la lumière. La bouilloire émet un sifflement rauque parce qu’elle a oublié de la remplir. Elle aussi, n’est plus vraiment là et ces deux absences ne cohabiteront bientôt plus sous le même toit. C’est imminent. Elle se lève et s’approche de l’évier, ouvre le clapet du récipient puis le robinet. L’eau coule, limpide comme celle de ses yeux. Elle la repose sur son socle et appuie à nouveau sur le bouton. Elle sort un sachet de thé et le met dans un mug, comme d’habitude. Attendre que l’eau chauffe est un supplice pour son esprit en ébullition. Il faut qu’elle s’occupe, qu’elle bouge, qu’elle brasse de l’air, qu’elle s’active, qu’elle soit débordée, comme avant, comme quand il était petit avec sa sœur jumelle… Bras et jambes démultipliés à l’infini pour veiller à tout et être partout à la fois. Ce don d’ubiquité dont elle allait bientôt se séparer, c’était imminent, elle le savait.

Loin des yeux et si près du cœur​​​​​​​… Le quotidien, cet espace-temps jonché d’habitudes de vie, de petits gestes automatiques, de recommandations bienveillantes, de repères rassurants, d’odeurs, de bruits, de mots, de repas pris ensemble, de vacances en famille, d’infimes détails, de linge lavé et repassé, de tour de clés dans la porte d’entrée, de visages familiers. Toute cette mécanique si bien huilée, cette routine terriblement attachante allait donc voler en éclats.

La bouilloire crépite, elle ne fera pas infuser le thé, comme d’habitude. Elle s’affaire à balayer ou frotter des poussières imaginaires parce qu’il faut bien passer le temps et occuper ses mains qui auront bientôt moins de choses à faire. Sa fille est encore là mais pour combien temps, pour combien de nuits encore. Là-haut, le parquet craque, des objets se déplacent, signe que son fils a terminé sa conversation.

Il descend ses cartons les uns après les autres et à chaque fois, elle s’inquiète de savoir si c’est le dernier parce qu’elle sait, qu’après, il ne remontera plus dans sa chambre, il ne retournera plus là-haut car il n’aura plus rien à y faire. Elle écoute son pas, ce bruit si familier qui la rassurait quand il rentrait de soirée et qu’il lançait en chuchotant son « bonne nuit, bisou », ces trois petits mots qui resteront à jamais gravés dans sa mémoire et dans son cœur​​​​​​​.

Sa sœur jumelle n’est pas présente ce jour-là, elle travaille et c’est très bien comme ça. La peine est contagieuse tout comme la joie et celle-ci reviendra bientôt, elle en est sûre.

À mesure que la voiture se remplit, l’étau se resserre. L’enfance, l’adolescence et le jeune adulte, tout est rentré dans l’habitacle, c’est merveilleux, une petite vie amassée en un rien de temps.

Son père est au travail, il lui rendra visite dès qu’il sera installé, c’est promis. Le fils de la maison s’en va, il est heureux et ce bonheur à partager se fait tirer l’oreille. Sa mère reste sur le pas de la porte, indécise, un chiffon à la main, hagarde, ne sachant pas si elle doit l’embrasser affectueusement, avec effusion ou rester sobre. Cette hésitation l’embarrasse, le petit devenu grand n’a plus l’âge des câlins mais elle, ce qu’elle veut, c’est qu’il la prenne dans ses bras parce que c’est la plus belle chose qui soit pour une mère qui fait ses adieux à son fils. Elle l’observe longuement, avec tendresse ; il lui jette des regards furtifs. Ce chassé-croisé de regards fait certainement partie du processus d’affranchissement vis-à-vis de ses parents, de sa mère, elle en est convaincue. Le petit devenu grand part à l’instant. Il claque le coffre d’un coup sec tout en poussant un soupir de soulagement. Il fait sauter les clés dans sa main, plusieurs fois, il joue avec le temps par pudeur parce qu’il devine sa tristesse.

Soudain, n’écoutant que son cœur, sa mère court vers lui et se jette dans ses bras pour l’embrasser, affectueusement. Toute la tension de ces dernières semaines explose en un feu d’artifices de pleurs et de joie mêlés. Elle lui souhaite une belle vie et plein de bonnes choses encore. Elle lui caresse les joues et s’attarde sur sa barbe mal rasée. Le visage joufflu et lisse de l’enfance a disparu, c’est ainsi, c’est la vie. Il l’embrasse en lui disant de ne pas s’inquiéter, que tout ira pour le mieux, tout comme elle le faisait pour lui, quand il était enfant.

La voiture démarre, des mains s’agitent, jusqu’à ce tournant de rue, ce foutu virage où les regards se perdent.

Il est parti, il l’avait dit, il l’a fait. Elle claque la porte, met un tour de clé dans la serrure et se précipite dans le salon pour mettre la radio. Elle monte le son, de plus en plus fort, pour remplir le vide, pour faire abdiquer le silence.

Il reviendra les voir, c’est écrit, c’est la vie.

PRIX

Image de Automne 2018
592

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Marie-Françoise
Marie-Françoise · il y a
Très beau texte bravo à la maman et ouiiiiii le syndrome du nid vide l’émotion bien là. voici mon vote et vs invite à venir déguster mon Lapin merci
·
Image de Christine Page
Christine Page · il y a
Merci à tous et à toutes! Un peu tardivement je réponds…… Je n'ai malheureusement pas été lauréate mais vos votes m'ont fait chaud au cœur!! J'ai d'autres nouvelles dans ma valise…. A bientôt!!
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
mon fils est encore jeune, mais votre texte m'a projetée dans quelques années. L'émotion est là, je ne sais pas si vous avez vécu ou pas cet épisode de la vie d'une mère mais vous avez su faire ressortir la longueur de ce petit moment d'éternité juste avant le départ, l'ambivalence des émotions des deux sujets à la fois mère et enfant et deux adultes. Merci
·
Image de Christine Page
Christine Page · il y a
Merci Julia! Ce petit moment d'éternité!!
·
Image de Gérard Barat
Gérard Barat · il y a
Excellent
·
Image de Christine Page
Christine Page · il y a
Merci!
·
Image de Gérard Aubry
Gérard Aubry · il y a
J'ai relu ton texte qui m'a de nouveau plu! Peux-tu lire "Apocalypse"? Merci! G.A.
·
Image de Manou
Manou · il y a
très bien écrit , çà sent le vécu d'une maman . Plein d'émotion .
·
Image de Christine Page
Christine Page · il y a
merci mille fois!! oui le vécu!!
·
Image de Jean Claude Menager
Jean Claude Menager · il y a
Continuer nous vous suivons bravo
·
Image de Christine Page
Christine Page · il y a
Merci Jean Claude!
·
Image de Thara
Thara · il y a
Merci pour ce beau partage de lecture...
Bonne chance à votre oeuvre !

·
Image de Christine Page
Christine Page · il y a
Merci Thara!
·
Image de Florence Cohen
Florence Cohen · il y a
Quel beau texte Christine !!
Tellement soutenu que ça en est gênant, merci d'avoir mis des mots sur ce que mon coeur de mère a ressenti il y a plusieurs années et encore un peu aujourd'hui .

Tous mes votes.

·
Image de Christine Page
Christine Page · il y a
Merci Florence!
·
Image de Christine Page
Christine Page · il y a
Merci Florence! Les mamans sont ainsi faites… le cœur prêt à éclater quand un petit quitte le nid!!
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Un passage obligé dans la vie de chacun de nous . Beau texte émotif . Bonne chance et bonne finale
·
Image de Christine Page
Christine Page · il y a
Merci Ginette! Je croise les doigts! ;-)
·