Un vent sur le détroit

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Image de Été 2020

« La nuit est toujours belle à la lueur des étoiles, surtout sans Lune » pensa-t-il.

Il ferma ses yeux bleu sombre et se délecta du feulement de l’eau sous l’étrave.

Arran goûtait le vent à la barre du voilier. Même faible, le zef qui gonflait les voiles rafraichissait l’air du détroit d’Ormus. Les embruns salés pénétraient sa barbe devenue grise. Il pensait à la petite Shérine passant ses petits doigts dans sa barbe avec une tendresse infinie. Elle aimait sentir l’odeur saline, disait-elle.

Maja remonta de la cabine, huma l’air et vint se blottir dans le dos d’Arran, fermant tendrement ses mains sur la rondeur de son ventre.

Voilà deux années qu’ils passaient de port en port, en paix et en reconnaissance éternelle. Ils vivaient la liberté, tous les trois. Ils n’étaient pas cachés au monde mais juste en circulation sur les mers du globe.

À sept ans, la petite Shérine avait retrouvé une famille. À leur âge, les deux adultes construisaient, eux, une île de tendresse et d’affection aux rythmes des flots. Ni naufragés, ni égarés, ils savaient exactement ce qui était bien pour eux trois.

Le bonheur est une denrée périssable, aussi ils n’y pensaient jamais. Ils vivaient avec le seul but de découvrir tous les peuples de la mer.


— On arrive sur Ormus, dit Arran. J’ai toujours peur dans ces endroits du monde.

— C’est l’ancien officier de marine qui parle, laisse ton cœur de pirate prendre le dessus, lui susurra Maja en embrassant sa joue assaisonnée.

— C’est toi la pirate, je te rappelle, plaisanta-t-il. Puis, après un long soupir et après avoir tiré fermement sur une écoute pour rapprocher la voile, il lança :
— J’ai toujours peur à l’approche des zones où il y a des navires militaires. Je connais les matelots qui les manœuvrent, les officiers qui les commandent. Je fus l’un d’eux.





Shérine monta à son tour rejoindre Arran et Maja. Elle ne s’était pas endormie. Elle se mit juste entre eux deux. Ils ne la réfrénèrent pas. Elle garda ses beaux yeux couleur noisette bien ouverts, le regard droit sur les visages de Arran et de Maja.


Maja passa la main dans les cheveux défaits de la petite fille.

— Maman, papa, je peux rester là ? demanda-t-elle.

Ils ne surent quoi répondre à cette demande, toute simple, de l’enfant. C’était la première fois qu’elle les appelait « Papa et Maman ». La première fois depuis que la petite Shérine provoqua l’événement de leur rencontre, il a presque trois années de cela.


Arran était alors commandant du Southern Cross, navire de Sa Majesté, en charge de la chasse aux réfugiés clandestins en méditerranée, dans la partie des eaux territoriales de Sa Majesté, toujours et encore Elle.

Depuis trois semaines le Southern Cross naviguait et jouait avec l’Escalina, bateau Danois affrété par une ONG d’aide aux réfugiés en mer Méditerranée. Ce dernier avait repêché une trentaine de clandestins en mal de mer et de terre, avait porté secours et s’apprêtait à entrer dans les eaux de la couronne qui refusait de l’accueillir. Les matelots et officiers de la marine ne faisaient pas de politique. Ils repêchaient souvent des pauvres marins et obéissaient aux ordres interdisant les eaux nationales si c’était la volonté des dirigeants.


En bon marin, en bon chasseur d’ennemis potentiels, le commandant Arran Kerr avait trouvé et bloqué l’Escalina à la lisière des eaux territoriales, empêchant celui-ci de poursuivre son chemin. Une équipe de fusiliers marins était prête à l’aborder si nécessaire. Le navire Danois était commandé par un capitaine jeune, téméraire, à l’esprit vif et combatif. La chasse avait duré vingt et un jours. Des jours sans sommeil pour les équipages des deux navires. Des nuits à la navigation guerrière. Loup et chasseur. Qui était le loup ? Qui était le chasseur ? La fatigue, la tension rendaient chaque demande semblable à une bravade de fin du monde. Arran Kerr ne voulait blesser personne. Il savait la puissance de ses feux.

La vingt et unième nuit fut la dernière. Ce fut la seule qui compta réellement pour les deux capitaines.



Arran avait voulu être seul sur la passerelle de commandement. Comme tous les soirs depuis une semaine, il appelait le capitaine de l’Escalina. Il était éreinté, il ne dormait plus depuis plusieurs jours. Comme en temps de guerre. En bon marin, il n’appréciait que peu cette finalité-là.


Il prit le combiné de la radio et positionna la fréquence sur laquelle il conversait avec l’Escalina. Une intimité de marins, une intimité de personnes seules. Une intimité de naufragés. Arran Kerr avait perdu sa famille lors d’un accident de voiture en Écosse et s’était perdu lui-même dans les rites marins, sans plus personne à aimer.

Cela faisait des nuits qu’ils se parlaient. Au début c’était assez froid et mécanique, puis peu à peu une vraie chaleur vint s’installer pour combler la solitude des deux navigateurs.

- Southern Cross. Commandant Kerr appelle L’Escalina.

— Ici l’Escalina, Southern Cross. Capitaine Darsen. Je vous écoute Arran.

— Vous en êtes où ? Vous avez des garanties de débarquement ?

— Non. Arran. Demain matin je vais forcer votre blocus.

Arran respira lentement. Ferma les yeux. Il dit doucement à la voix de la radio :

— Ne faites pas ça, Maja. S’il vous plait.

Le silence, puis une réponse qu’elle lança, comme étouffée :

— Je vous laisserai un cadeau Arran, répondit-elle avant de clore la discussion radio.

Quelques heures après, à la première lueur de l’aurore, comme Maja l’avait déclaré à Arran, elle donna l’ordre d’entrer dans les eaux territoriales pour accoster son chargement de réfugiés dans le port de Gibraltar. Comme le lui avait annoncé Arran, cela ne se passa pas bien.

Maja Darsen était veuve depuis moins d’un an et avait perdu le bébé qu’elle attendait. À trente-deux ans elle s’était alors lancée à cœur perdu dans la défense des migrants en Méditerranée. Elle n’avait donc rien à perdre pour sauver ses passagers. Arran le savait.

Les fusiliers marins n’eurent pas le temps d’investir le navire de l’ONG. À moins que l’ordre ne leur fût donné que trop tard.

Tous les réfugiés furent débarqués. La capitaine Maja Darsen fut arrêtée immédiatement par les autorités portuaires.

Quelques minutes après le débarquement, Arran monta avec deux de ses matelots à bord de l’Escalina. Ils découvrirent une petite fille de cinq ans, apeurée et seule, sans aucun papier. Elle portait une petite robe couleur crème, propre. À son cou pendait une toute petite croix orthodoxe syrienne, en or, toute simple. Elle avait de beaux cheveux châtains et de grands yeux noisette.

Cette petite avait perdu ses parents sur le chemin du désespoir. Arran la prit dans ses bras, elle s’endormit aussitôt. Les deux matelots ne dirent jamais la nature du paquet que leur commandant rapportait à bord de sa cabine.


Dans les mois qui suivirent, un procès eut lieu. Maja Darsen fut condamnée à trois ans de prison, mais elle ne fit qu’une seule mais longue année.

Pendant cette année de captivité sur le rocher britannique, elle reçut, toutes les semaines, la visite d’un ancien officier de marine qui avait démissionné des services de Sa Majesté. Il venait souvent avec une petite fille. Étonnamment, personne ne leur demanda quoi que ce soit. Cet homme avait quelques fois collaboré avec les services de renseignements, sans doute avait-il une sorte de garantie de tranquillité administrative.

Maja sortit de prison un soir d’été sans lune, sous une magnifique pluie d’étoiles.

Il était là, tenant par la main une petite fille d’origine syrienne se prénommant Shérine.

C’était en août.

C’était il y deux années.

Cette nuit, Shérine s’endormit, lovée au creux d’Arran et de Maja, sous des étoiles complices et la bienveillance du vent.

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Mireille Bosq · il y a
Une histoire comme on aimerait que la réalité nous les offre. Et puis, j'adore la mer!
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Fred Panassac · il y a
Récit relativement bien construit malgré un certain flottement dans l’emploi des temps verbaux. J’ai dû relire le texte pour saisir l’enchaînement mais il est correct. On a envie de croire à cette histoire, bien qu’elle soit un peu à l’eau de rose concernant un ancien officier chargé de refouler les réfugiés mais soit, on peut accorder le bénéfice de la bonté d’âme à ce personnage et apprécier le fait que la petite fille de 5 ans se soit trouvée abandonnée seule sur le bateau et sur son chemin. Une belle histoire émouvante.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une belle histoire pleine d'humanité et de tendresse.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette belle histoire bien écrite, attendrissante, émouvante ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Mireille Béranger · il y a
Voilà une histoire, que je trouve originale, joliment racontée et attendrissante.
Bon vent au commandant Arran, à Maja, à la petite Shérine.
Et bravo à vous, Philippe !

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Houda Belabd · il y a
Merci pour ces belles images:
Je vous invite à découvrir mon œuvre sur les sans abris isérois, ici, si vous le voulez bien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chienne-de-vie-dun-sans-abri-iserois

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Chantal Sourire · il y a
J'ai versé une larme...Merci !
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Laetitia Beau · il y a
Une très belle histoire.
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Philippe Spach · il y a
Merci Laetitia,
Très belle journée à vous.

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