Un vendredi rouge et or

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Belge, j’habite les Vosges depuis septembre 2011 où je me consacre à l’écriture, à la lecture, aux mots en général, grâce aussi à des ateliers d’écriture et des corrections  [+]

Dis maman, tu sais, moi plus tard, je serai la reine des princesses... et j’habiterai dans un énorme, un magnifique château... Un château aussi beau que celui que je commanderai à saint Nicolas …

A un autre moment, Christine lui aurait répondu qu’elle était déjà sa grande princesse, la plus belle et la plus gentille de toutes les princesses, pour toujours la princesse de son cœur mais, en ce vendredi aux déclinaisons rouges et ocres où elle tenait la main de sa fille fraîchement retrouvée, elle n’accorda pas d’importance aux mots prononcés. Seul, un sourire au goût salé avorta sur ses lèvres tant il était loin le temps où, elle aussi, elle croyait aux contes, aux fées et aux cadeaux déposés devant la cheminée. Son cœur se crispa ; faire éclore la magie dans les yeux de sa fille serait difficile cette année... Elle le savait.

Le car, qui venait de ramener deux classes d’apprentis fermiers fatigués, vomissait sacs et valises parmi une foule de parents accapareurs. Les familles utilisaient une stratégie efficace : mamans-câlins et papas-valises. Son mari étant décédé trois ans auparavant des suites d’un accident vasculaire cérébral, Christine attendait la fin de l’hémorragie. La valise de Lucie stagnerait sur le trottoir...

— Tiens chérie, mange... Un Petit prince au chocolat pour toi.
Christine regarda sa fille, les traits déçus de ne pas la voir se ruer sur la collation saisie à la volée au moment où elle s’était mise en route pour venir la chercher.
« Ils ont mangé correctement là-bas : je la couve trop...  » pensa-t-elle.
La foule s’écoulait, et Christine aperçut le parallélépipède orange qui se démarquait sur le gris du trottoir humide :
— Allons-y, ma chérie. Prenons ta valise et rentrons, ajouta-t-elle.
Elles s’engagèrent sur le trottoir de la rue des Allumettes menant au parking où les attendait le carrosse d’acier. Christine s’apprêtait à porter toute l’attention requise au discours qu’elle entendrait au moins vingt fois pendant le week-end, à savoir les caresses aux lapins, la traite des vaches, la fabrication du fromage et le pressage des pommes. Elle s’attendait également à devoir modifier le rituel des repas, persuadée que le charme de la chanson du « Bon a... bon a... bon ap... bon appétit » mettrait quelques jours à se dissiper.
D’ici quelques jours son absence définitive signera le réel retour à la maison, s’adressa-t-elle à elle-même comme pour conjurer le sort. Cependant, chemin faisant, rien de tout cela : Lucie savourait son Prince...
— Le papier, je le mets où ?
— On trouvera une poubelle : garde-le en main ou donne-le moi.
Christine connaissait suffisamment la rue pour savoir qu’une poubelle croiserait leurs pas un peu plus loin. Lucie garda le papier dans la main et, telle un jeune chat dansant, prit quelques pas d’avance jusqu’à se camper dans le dos d’un profil difforme :
— Monsieur, c’est la poubelle ? lui adressa Lucie d’une voie scintillante. L’homme fléchit la tête vers l’enfant et imposa, à sa colonne vertébrale qui obtempéra dans un calvaire, un laborieux déploiement vers le haut.

Depuis combien de temps n’avait-il plus entendu un Monsieur empreint de respect ? Nul ne le sait ; lui non plus d’ailleurs. Cet homme semblait avoir l’âge où ses congénères estiment avoir réussi leur vie s’ils portent une Rolex. Lui, il portait un jean déformé aux couleurs des pavés, des chaussures ayant parcouru le tour du monde dans une ville, et un t-shirt blanc souvenir recouvert d’un lainage-gruyère. Lucie se tenait droite à ses côtés, lui offrant dans un silence sa spontanéité. Le visage de l’homme était arrondi sur des pommettes arides creusées par des cernes asphyxiées. Son regard était doux : il illuminait le cuir rugueux des joues patinées par des jours, des semaines, des mois et probablement des années ou des décennies de vie dans la poussière, la crasse, la puanteur et l’oubli. Les sentiers du temps n’avaient plus d’exigences à son égard.
— Monsieur, c’est la poubelle ? répéta Lucie, que son jeune âge préservait du triste jeu des apparences.
— La poubelle, oui, une parmi tant d’autres... lui répondit-il avec la même douceur qu’il lui aurait lu un conte d’Andersen.
— Maman, elle dit qu’on ne peut rien jeter par terre.
— La Terre est notre mère. Je dors dans ses bras.
— Pourquoi t’as les mains dans la poubelle ? C’est sale...
La fragilité de l’instant se faisait éclatante. Ce pourquoi ? Il avait pourtant réponse, mais l’homme ne trouva pas les mots.
— Chérie, laisse ce monsieur ! Ne le dérange pas !


Christine, en quelques enjambées, venait de franchir la distance qui faisait douve et happa sa gamine par le bras pour rompre l’enchantement. Cette phrase usée aurait dû blesser l’homme, mais il ne savait que trop bien que la peur arbore visage de maléfice. Il adressa à Lucie un sourire complice et s’apprêtait à fuir quand son regard croisa les yeux de la jeune femme. Elle portait la finesse en robe mais ses traits trahissaient une mise en liste d’attente : aucun doute que le surmenage n’en ferait prochainement qu’une bouchée. Le temps d’un battement de cœur, l’homme se vit lui effleurer la main, la serrer dans ses bras, lui offrir une épaule réconfortante... Il ne put cependant, dans un regard, que lui entrouvrir les portes de son âme.
— En route Lucie, bégaya-t-elle dans un tremblement.
—...
— Au revoir, Monsieur, ajouta-t-elle en attachant son regard aux pavés du trottoir qui l’amènerait à sa voiture.
Lucie, faisant trois pas là où sa maman en faisait un, se retourna :
— Dis Monsieur, c’est quoi ton nom ?
L’homme, déjà en quête d’une tanière pour la nuit, frémit. Son être n’avait pas oublié les caresses des montagnes et des mers, les souffles des steppes et des déserts, les mélodies des lacs et des plaines du lointain pays de son enfance. Au pied d’une falaise, il y avait grandi dans l’amour de ses proches jusqu’au décès de ses parents qui lui avaient laissé une fortune fruit du labeur de toute une vie. Les visages des trois jeunes filles qui n’avaient que leur père, des rêves et un quignon de pain, lui revinrent en mémoire ; les bourses remplies de pièces d’or qu’il avait déposées près de l’âtre également... Pendant des années, des décennies et des siècles, tant que l’on avait cru en lui, il avait fait le bien auprès des plus fragiles et apporté des sourires aux enfants, mais il avait tout perdu quand les souhaits étaient devenus des exigences et les remerciements des silences.
Il entreprit de répondre :
— J’avais un nom. Je m’appelais...
Lucie, ayant déjà repris la conversation avec sa maman, n’écoutait plus mais l’homme déchiffra les pétales de roses envolés de ses lèvres : « ... un château de princesse... », « je n’oublierai pas de dire s’il te plaît saint Nicolas », « je préparerai un dessin pour le remercier »...
Même si les mots ne chaussaient pas des bottes de sept lieues pour rattraper Lucie, dans une articulation douce, il poursuivit comme pour lui-même :
— Je m’appelais Nicolas ; j’habitais en Turquie.
Le parfum salé de l’eau bercée par le vent lui revint en mémoire ; l’église portant son nom également.

Il poursuivit :
— Il y a longtemps, très longtemps... Myre... Avant de s’appeler Demre, ma ville s’appelait Myre... Bien avant que je ne devienne le saint patron de la Lorraine... et qu’ici, faute de respect, on...
« Je chanterai Merci Merci saint Nicolas » poursuivait Lucie en s’éloignant.
Il sentit sa colonne douloureusement déployée retrouver légèreté, son visage s’assouplir, ses muscles le porter dans un souffle nouveau... Si Lucie et sa maman s’étaient retournées, elles auraient pu voir les gris oubliés de sa tenue s’effacer, céder la place aux reflets rouge et or.
Nicolas avait maintenant un rendez-vous.
Il ne le manquerait pas.

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Mapie Soller · il y a
Très jolie histoire! bravo! je vous invite à mon tour chez Emilie et si vous avez un peu plus de temps, dans ma cité des parfums!
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Lucile Sempere · il y a
Que c’est beau!
Nous ne ferons pas saint Nicholas mais j’ai beaucoup apprécié lire ce texte

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Sa Daca · il y a
Émouvante petite histoire, il aurait peut-être fallu développer un peu plus le pourquoi de la semaine à la ferme puisqu'à priori la petite fille y retourne.
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Ombline · il y a
* Cela fait rêver...
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Ombline · il y a
Très beau conte. Bravo ! Cela fait rêve...
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Dorothey Moine · il y a
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Negarum Tarib · il y a
Une jolie morale, et surtout une fantastique chute ! félicitations !
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire bien ficelée mais quelques points d'ombre quand à ce séjour provisoire me tarabuste...
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Yves Gheysen · il y a
Surprenant par sa délicatesse! Bravo!
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Emmanuel Férel Autresrimes · il y a
bonjour Laurence , félicitations pour cette nouvelle place parmi les lauréats . bonnes continuations, A+ d' Emmanuel "autresrimes"
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Laurence Vanhaeren · il y a
Merci et très touchée. Amitiés littéraires, et dans l'attente de se retrouver lors d'une prochaine occasion. Meilleurs voeux. Lau

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