Un univers parallèle et familier

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Je suis une enfant unique issue d'un milieu aisé. J'ai fait mes études à l'Ecole publique jusqu'en 6ème puis dans des écoles privées et j'ai terminé mon parcours scolaire avec un BTS. J'écris  [+]

Dieu est dans toute chose : du plus petit animal au plus grand, du caillou à la montagne.
Mais les objets, ceux que l’on utilise tous les jours pour notre plaisir, notre vie quotidienne, qu’en est-il ?
Ils sont imprégnés de l’empreinte des morts. Ils sont des témoins muets de la vanité des hommes. Si les objets avaient une conscience...
Les objets utiles
Je suis Vania, une théière en porcelaine blanche et bleue. Je ne me rappelle plus du lieu de ma naissance. Je sais seulement que je suis très utile à Madame B, qui boit une énorme quantité de thé par jour. Quand elle avance sa petite main potelée pour me prendre délicatement, pour me remplir de ce thé brûlant, j’en frémis d’avance. Le moment le plus voluptueux, c’est lorsqu’elle verse mon contenu dans une vieille tasse, que j’ai toujours connue, mais que je n’ai jamais osé aborder. Elle est du même service que moi. Je suppose qu’elle fait partie de ma famille. Madame B n’a pas d’heure pour se servir du thé, et me promène dans tout l’appartement, car elle ne boit jamais au même endroit. Souvent dans sa cuisine, dans son salon avec ses copines, ou sur sa terrasse. Je n’ai jamais vu un paquet de thé, elle achète des sachets d’infusion, chez le même marchand. Je vis dans un appartement bien rangé, bien confortable et bien propre. Madame B prend grand soin de sa vaisselle, et c’est un plaisir de la servir. Je ne peux m’empêcher d’écouter attentivement les conversations qu’elle a avec ses amies, le jeudi après-midi. Écouter est aussi important que parler. Le sujet de leurs conversations porte souvent sur la manière d’occuper les longues journées. C’est important pour elles de se sentir encore utiles, malgré leur grand âge. Elles savent qu’elles vont mourir. Pourtant, tant qu’elles existent elles veulent être actives dans le bénévolat, auprès de la famille, des voisins. Elles n’acceptent pas de vieillir et d’être dépendantes. Elles le disent souvent à demi-mot. Il faut savoir lire entre les lignes, décoder les non-dits. C’est toujours d’une banalité effrayante. Et quand tout le thé est bu, je suis bien lavée et je rentre dans mon buffet et c’est à mon tour de me sentir inutile... jusqu’à la prochaine fois.
Je suis Théodore, le carillon. Je trône, majestueux sur la cheminée de Monsieur C. Je donne l’heure à la seconde près : je fais bien mon métier. Il n’oublie jamais de me remonter. Je suis fier de lui donner une notion précise du temps qui passe. Comme beaucoup d’être humain, il obéit à une routine, dans laquelle l’heure à une importance capitale. Tous les jours, il mange à midi, pas à midi deux, ni à onze heures cinquante neuf mais à midi précise et sonnante. Il soupe à dix-neuf heures du lundi au dimanche. Il va faire ses courses à dix heures trente et se couche à vingt-et-une heures, sauf le samedi : à vingt heures trente. Ne me demandez pas le pourquoi de sa routine ? Je n’en sais pas plus que vous. Je présume que cela le rassure et lui donne une stabilité dans sa solitude, un but à atteindre. Malgré ma grande utilité, il me méprise. Cela me vexe parfois, car, sans moi, comment s’y prendrait-il pour connaître l’heure ne possédant pas de montre ? Si je faisais semblant de me détraquer, il serait complètement perdu et qui sait ce qu’il lui passerait par la tête ? Malgré tout, je l’aime bien. Il n’est pas riche ; il vit dans un petit deux pièces, chichement meublé, propre et confortable. Comme il est aimable et sympathique, il s’entend bien avec ses voisins. Ceux-ci viennent lui rendre visite et il est content de les voir, s’ils sont à l’heure. Il n’accepte pas les retardataires. Aujourd’hui, il ne m’a pas remonté, et c’est la première fois qu’il oublie. Que se passe-t-il ? Malgré ma sagacité d’esprit et mon savant mécanisme d’horlogerie, je ne peux me remonter ; bientôt, je serais complètement déréglé et mon heure sera fausse. Si je ne peux plus donner l’heure, je n’ai plus qu’à me mettre à la retraite. Cela me stresse. Monsieur R a les larmes aux yeux et me dit qu’il va m’emporter chez lui. Je me souviens avoir entendu que si mon maître mourait, R pourrait me prendre, comme dernière preuve de son amitié. Je vais devenir un objet décoratif, car il a une horloge et une belle montre. Donc Monsieur C est parti vers un monde meilleur où l’espace temps n’existe pas. Je ne peux pleurer comme Monsieur R mais j’ai de la peine. Je m’étais attaché à ce vieux si routinier et si gentil. Les objets ne craignent pas la mort, contrairement aux humains, pour qui la faucheuse est toujours le but ultime du chemin. La vie n’a de saveur que par le sel de l’au-delà.
Encore une chose avant de vous quitter, comment la mort fait-elle pour être toujours à l’heure étant donné qu’elle n’a pas de montre ?
Je suis Henri, le livre de poche. Aujourd’hui, je suis dans les mains fines et gracieuses d’une étudiante qui vit chez ses parents. Elle me pose sur sa table de chevet. Ses beaux yeux bleus sur mes pages me font rougir. Le seul reproche que j’ai à lui faire, c’est qu’elle corne les feuilles. Cela m’énerve et me fait mal. Je ne suis pas une belle édition comme mes cousins de la Pléiade ; plus simplement, le produit d’un dur labeur, né d’une idée d’un génie du monde littéraire. A la fin de sa lecture, quand elle ne me voudra plus dans sa bibliothèque, elle me donnera et je changerai de mains ou pire je finirai dans une poubelle, oublié et solitaire. Je préfèrerai encore devenir un livre d’occasion, plutôt qu’un déchet. Mais si elle me garde – ce que je souhaite le plus – je resterai avec elle, je la regarderai s’épanouir, rire, pleurer à la lecture des mots que je lui offre. Je la suivrai dans sa vie de femme, de mère et pourquoi pas de grand-mère. Je suis un objet utile pour qui aime lire. Je lui permets gracieusement, sans rien lui demander d’autre, de voyager dans le temps et les idées de mes illustres créateurs. Je suis la pause café dans un monde stressant et stressé. Quand elle m’emporte pour lire dans le parc ou dans son club de lecture, je peux voir mes copains. Ils me racontent leurs malheurs, leurs bonheurs, comment on s’occupe d’eux : certains ont failli être brûlés vifs, trop près d’un feu de cheminée, d’autres ont failli tomber par terre et se faire mal, mis au bord d’une fenêtre. Le comble de tout, ce qui nous fait le plus de peine, c’est quand nous ne sommes même pas lus ou lus à la va-vite, comme un carnivore qui se gaverait de viande. Les humains ne savent pas combien nous sommes déçus de ne pas avoir eu notre chance, de ne avoir été appréciés à notre juste valeur. Nous, nous ne nous considérons pas seulement comme un objet de consommation, nous sommes une glaise vivante qui représente une culture dynamique, une société d’idées qui avance. Nous sommes l’annonciateur des débats, des colloques, forums, rencontres, dialogues entre vous, humains.
Nous, nous veillons à ce que vous soyez cultivés, pour une société de plus en plus compliquée et de plus en plus inhumaine. Alors, à bon entendeur, salut...et bonne lecture.

Les objets inutiles
Je suis Roselune, la représentante des carte postale. Je porte en mon sein des secrets, des mots doux, des souvenirs de vacances, des remerciements, des adieux. Quand je plais au destinataire, je me retrouve bien en vue sur une étagère ou je remplace son marque page préféré et j’en suis très fière. Il me regarde, me relit, parle de moi. Lorsque, je déplais à celui qui reçoit la lettre, je suis méprisée, déchirée, froissée, mal aimée. Il me jette dans une boite sombre que les humains appellent poubelle et j’ai peur et mal. Je me sens inutile et désespérée. Je préfère quand on me recycle en collant un papier pour écrire un autre mot. Je lui en suis reconnaissante, car mon but est de voyager, de faire le lien entre les humains, de réunir des familles éclatées. J’étouffe dans ces enveloppes soigneusement collées mais c’est le prix à payer pour ma liberté.
Les messages écrits se perdent. Je me sens de plus en plus inutile. Ce qui ne m’empêche pas de garder bon espoir... Un jour, les humains réapprendront à écrire des mots bien tournés.

Je suis Alain, l’objet qui ne marche plus. Avant je travaillais beaucoup, j’étais fonctionnel et performant ; maintenant je ne sers plus à rien et je me sens inutile. Je suis un poids mort dans votre intérieur et pourtant vous me gardez. Pourquoi ? Par passion, vous êtes collectionneur. Par entêtement, vous êtes persuadé que je vais remarcher un jour. Par nostalgie car je vous ai donné pleins de bons moments que je ne suis pas prêt d’oublier. De maître, nous devenons vos compagnons d’un passé révolu que vous refusez d’effacer de votre esprit. Nous vous regardons vivre, actifs jusqu’au bout, incapables de vous arrêter pour vous reposer, pour prendre le temps de vivre, celui de goûter à la vie, au temps qui passe et qui ne repassera pas. Je ne vous envie pas, vous, marionnettes d’une société active qui ne connaît que le stress et le rendement. Que faites-vous du bonheur ? Faites comme nous, attendez que le temps passe en savourant le plus et le mieux possible votre bonheur d’être enfin libre de votre temps. Nous, nous sommes très heureux quand on nous utilise à bon escient pour augmenter notre durée de vie et quand on nous respecte.
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CathyH · il y a
en ce moment c'est difficile car je suis souvent à l'hôpital suite à mon cancer. pardon du retard de ma réponse. je vote avec plaisir.
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour! Mes trois poèmes sont en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016. UN LINCEUL BLANCHI est le préféré de la plupart des lecteurs. Moi aussi, j’ai une préférence pour lui! Je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1