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Un trou dans l'histoire

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Monsieur Bertillon avance prudemment le bout de sa chaussure. Aucun doute ! Il s’agit bien d’un trou. Madame Dubot, à ses côtés, insiste lourdement :
— Vous avez vu, Monsieur Bertillon, un trou ! Il n’était pas là hier, j’en mettrais ma main...
Au feu, probablement, mais Madame Dubot ne se souvient jamais de la fin des citations qu’elle emploie. Monsieur Bertillon approuve :
— C’est insensé, les gens jettent leurs trous n’importe où ! Le respect du prochain se perd, Madame Dubot !
Qui a installé ce trou devant l’immeuble de Monsieur Bertillon et Madame Dubot ?
— J’ai bien un petit doute, Madame Dubot...
Ariane Dubot approche son long museau de la silhouette imposante de Monsieur Bertillon. Son vis-à-vis est un homme éminent. Il a travaillé dans les Ministères. On ne sait plus exactement lesquels, mais ce n’est pas grave, Monsieur Bertillon ne parle pas à la légère.
— Vous disiez ? Des doutes, Monsieur Bertillon ?
— Oui, ce trou ressemble furieusement à celui qui résidait devant l’immeuble de Monsieur Partiron, le Conseiller général !
Madame Bertillon approuve en silence. Encore un coup de ces messieurs de la « haute société ». J’ai un trou devant chez moi qui me gêne, hop ! Je m’en débarrasse chez mes voisins.
Madame Chevillard, pressentant une affaire d’importance, vient de surgir de chez elle, bigoudis en bataille. Elle est rapidement informée de l’hypothèse formulée par Monsieur Bertillon.
— C’est tout à fait possible. C’est même certain. La preuve, c’est que lorsque le député passe, il ne dit bonjour à personne !
Madame Chevillard confond Conseiller général et Député. Pour elle, c’est pareil. Ce sont les gens qui se croient supérieurs. Il n’y a pas non plus de rapport entre la présence de ce trou sur le trottoir et le manque de politesse de Monsieur Partiron. Aucune importance : à partir du moment où Monsieur Partiron s’est mis en infraction avec les convenances sociales, il est le suspect tout désigné de cet abandon de trou.
— Les bords du trou sont nets !
Monsieur Bertillon, le regard toujours tourné vers le sol vient d'émettre cette réflexion opportune que Madame Chevillard ne peut laisser échapper :
— Qu’est-ce que je disais ?
Pour elle, c’est signé, un trou aux contours si propres ne peut pas être un trou de prolétaire, c’est un trou d’homme rangé, éduqué, décoré... C’est tout le portait du Conseiller général.
— Qu’est-ce qu’on va en faire ? Dit Madame Dubot
Madame Chevillard réfléchit quelques secondes, en prenant l’air inspiré :
— On ne peut pas alerter les autorités, puisque dans le quartier, l’Autorité, c’est justement Monsieur Partiron, celui-là même que nous soupçonnons d’avoir abandonné ce trou chez ses voisins.
Monsieur Bertillon observe la profondeur de la cavité. Pour déplacer un trou de cette taille, il faudrait un engin de travaux publics. Ce n’est pas ce qui a arrêté Monsieur Partiron dans son entreprise coupable, puisqu’il a à sa botte tous les ingénieurs des Ponts et Chaussées du département.
Ariane Dubot émet une idée :
— On pourrait le mettre en vente !
Geneviève Chevillard n’est pas d’accord :
— Qui voulez-vous que ça intéresse un trou de cette envergure ?
Effectivement, on ne voit pas quel citoyen honnête pourrait financer cette acquisition.
— Il y a quelque chose au fond au trou !
Les deux femmes se retournent en bloc vers Monsieur Bertillon qui vient de faire cette découverte. Madame Chevillard se jette à plat ventre pour mieux apercevoir le fond du trou...
— On dirait... on dirait... Mais oui, c’est un homme ! Mort !
Madame Dubot est outrée :
— Alors non seulement, les gens se débarrassent de leur trou chez les voisins, mais en plus, ils jettent les corps qui les embarrassent dans le trou dont ils ne veulent plus !
Comme de juste, Monsieur Bertillon est le premier à reprendre son sang-froid. Il appelle les forces de l'ordre.
Cinq minutes plus tard, un véhicule noir et blanc, toutes sirènes hurlantes, stoppe le long du trottoir. Madame Dubot ne manque pas de remarquer que les policiers auraient pu faire une entrée un peu moins tonitruante sur la scène du crime. Jean, son mari, n’aime pas être tiré brutalement de sa sieste.
Un jeune homme binoclard a jailli de la voiture de police.
— Capitaine Boulingrin, aboie-t-il !
Monsieur Bertillon est le premier à répondre à son interrogatoire. Madame Dubot et Madame Chevillard préfèrent lui laisser la priorité : Monsieur Bertillon connaît les mots qu’il faut utiliser avec un représentant de l’administration. Heureusement qu’il est là.
Pendant que trois de ses hommes, tout de blanc vêtus, prennent des photos du trou, le capitaine Boulingrin pose des questions précises. Malheureusement, Monsieur Bertillon ne sait pas grand chose.
Le capitaine interroge Madame Chevillard qui se déclare déçue. Elle ignore tout de ce crime, mais elle tient à aider la police de son mieux. C’est son devoir de citoyenne.
— Si je comprends bien, Madame, un trou qui n’était pas là hier est venu s’implanter sous vos yeux, entraînant avec lui un cadavre dans ses entrailles.
— Absolument, commissaire !
Madame Dubot ne connait rien à la hiérarchie policière, mais elle sait ce qu’elle dit. Et elle va même en rajouter :
— J’espère que vous allez rapidement découvrir le propriétaire de ce trou pour qu’on puisse le lui rendre !
Pendant ce dialogue, les services se sont agités. Une ambulance a été appelée. Le corps sans vie a été extrait et emmené recouvert d’une ouverture. Les hommes en blanc s’activent encore, de tous côtés pour multiplier les relevés d’indice.
À voir sa mine pâlichonne, on sent que le Capitaine Boulingrin est en pleine déconfiture. À tout hasard, il prononce la phrase-clé devant Mesdames Dubot et Chevillard et Monsieur Bertillon :
— Si jamais un détail vous revient, n’hésitez pas à m’appeler.
Le capitaine donne sa carte à chacun, puis reprend place dans sa 205 de service qui repart dans un long crissement de pneus.
Geneviève Chevillard a une idée :
— On pourrait organiser des visites ! Ce trou va attirer des gens. Après tout, c’est nous qui l’avons découvert, nous pourrions en tirer profit. Pour les œuvres de la paroisse, évidemment.
Ariane Dubot présente une objection de taille :
— Il ne faudrait pas qu’on nous le vole, ce trou ! Organisons un tour de garde du trou pour cette nuit !
Monsieur Bertillon, en homme cultivé et de sang-froid, observe qu’il y a un paradoxe. Hier les anciens propriétaires du trou ont voulu s'en débarrasser. Aujourd’hui, un cadavre et la curiosité malsaine qui s’en suit ont donné de la valeur au trou, si bien qu’on craint un kidnapping de trou.
Mesdames Chevillard et Dubot sont très impressionnées par l’analyse de Raoul Bertillon, mais tout ça ne leur dit toujours pas ce qu’elles vont faire du trou. Madame Chevillard regrette que le capitaine n’ait pas abandonné le corps où il était, ça aurait amplifié l’intérêt des foules.
Il est décidé de laisser les choses et le trou en l’état pour la nuit qui vient. La fraîcheur nocturne dissuade les protagonistes d’opérer une surveillance rapprochée du trou.
Le lendemain matin, Madame Chevillard déboule chez Monsieur Bertillon. Raoul Bertillon est encore en pyjama, il n’a pas eu le temps de passer sa robe de chambre :
— Monsieur Bertillon... Monsieur Bertillon ! Il y a deux morts dans le trou !
Cette fois, le trou connaît un grand succès. Tout l’immeuble est descendu pour constater l’atroce réalité des faits. Au niveau du bitume, un trou dont on ignore l’origine recèle deux cadavres. Le Capitaine Boulingrin, appelé en renfort, a le mot juste :
— Ça commence à faire beaucoup !
Les silhouettes blanches s’affairent de nouveau sur les lieux du drame. À l’aide de longs rubans rouges, les policiers établissent un périmètre de sécurité autour du trou, au grand soulagement de Madame Chevillard. Cette fois, bien malin, celui qui pourra voler le trou ainsi protégé.
Le jour suivant, ce sont les cris effrayés de Madame Dubot qui alerte l’immeuble. Que se passe-t-il ? Des têtes apparaissent dans l’embrasure des fenêtres. On s’interpelle d’un balcon à l’autre. Madame Dubot qui sortait tranquillement son chien Boulou, pour sa promenade matinale, a des difficultés à s’exprimer :
— Le trou... le trou ! articule-t-elle en pointant le bitume du trottoir.
Il faut en convenir le trou a disparu.
— On nous a volé notre trou !
Le capitaine Boulingrin, une nouvelle fois averti, déboule de sa 205 de service, fatiguée de la conduite sportive du jeune policier. Son regard perplexe parcourt la longueur de la rue comme si la cavité avait pu subrepticement glisser des quelques mètres.
En temps ordinaire, Lilian Boulingrin est un homme solide, à qui « on ne la fait pas », mais, en ce moment, il ressent comme une vague d’inquiétude l’assaillir. À une question pressante de Madame Dubot, il répond dans un semi-rêve qu’il n’a pas l’intention d’enregistrer une plainte pour vol de trou, mais ce n’est pas le pire.
Depuis quelques minutes, le capitaine Boulingrin tente d’élaborer la stratégie qui lui permettra de faire comprendre à son supérieur qu’il a mis en place un périmètre de sécurité autour de rien du tout. De plus, il ne perçoit pas clairement la façon dont il va expliquer qu’il a trouvé trois corps inanimés dans une excavation qui n’existe pas. C’est à ce moment précis qu’un de ses adjoints, Bourrichot, connu pour la solidité de son bon sens, s’approche. Il est banc comme un linge lorsqu’il tend un paquet de photos au Capitaine. Il s’agit des clichés du théâtre des opérations, datant de la veille. Bourrichot tremble, bégaye :
— Chef ! Chef ! Il n’y a plus rien !
Effectivement, sur les prises de vue, le trou n’est plus ! Le trottoir est nu et vierge de toute ouverture ! Boulingrin et ses certitudes vacillent. Un goût d’amertume se répand entre ses lèvres. Jusqu’à hier, il aurait volontiers affirmé qu’il n’aimait pas être assimilé à une triple buse. Aujourd’hui, voilà qu’il est réellement plongé dans une situation d’absurdité intégrale. La musique de son portable le surprend. Trente secondes de conversation avec son interlocuteur suffisent à le faire passer de la sidération à un état semi-comateux. L’institut médico-légal vient de lui faire part de la disparition des trois cadavres dont il avait lui-même constaté l’existence.
Mesdames Dubot et Chevillard ne décolèrent pas. Elles avaient pourtant mis en garde l’Autorité contre un risque de vol du trou. Et rien n’a été fait ! Le policier chargé de l’enquête n’a rien fait de mieux que se trouver mal sur le trottoir.
Monsieur Bertillon, sentant son niveau de compétence légèrement dépassé, s’est replié dans sa chambre.
C’est depuis ce jour que les passants et les voitures sont systématiquement arrêtés devant le huit de la rue Voltaire par les agents de la milice privée de Mesdames Dubot et Chevillard, chacun devant mettre un genou en terre en face d’une stèle gravée qui rappelle la mémoire de leurs disparus :
« Ici, l’espace de deux nuits, vécu un trou heureux et périrent trois malheureux. »
Le dépôt d’une gerbe n’est pas obligatoire, mais bien vu par les deux commères.

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Mon “Bal populaire” est en compétition pour le
Grand Prix Été 2016, mais il ne nous reste que 11 jours pour
voter. Je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur
vous en dit! Je vous remercie d’avance! Bonne soirée!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Utilisateur désactivé · il y a
Mon vote pour votre imagination débordante et l'humour du texte. J'ai aimé.
Sur ma page, si le cœur vous en dit, "le coq et l'oie" (poème/fable) Merci !

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Mirgar · il y a
La logique et l'absurde habilement mêlés, mâtinés d'humour, avec une bonne rasade de fantastique au sein d'un petit monde superficiel : la recette me plaît. Bravo!
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Lilith · il y a
Sympa! J'aime beaucoup la chute, bravo à l'auteur! J'ai eu tout plein de frisson, brrrr...
D'ailleurs, j'ai écrit une nouvelle du même style, étant débutante, j'apprécierais avoir un avis :)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/plume-rouge

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Moonath · il y a
mon soutien pour ce texte d'une logique implacable !
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Dany Guyot · il y a
bon remède pour la sécu, la disparition d'un trou ! joli texte , bien sympa ! je vote
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Beryl Dey Hemm · il y a
J'aime beaucoup cette histoire complètement décalée. Félicitations !
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Utilisateur désactivé · il y a
ça m'a bien plu ce trou qui se remplit et s'envole! bien sympa! mon vote!
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Utilisateur désactivé · il y a
Fou mais j'ai adoré ! Il y a matière à faire une pièce de théâtre... Mon vote !
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/humeur-noire (sans obligation).

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