6
min

Un train pour un autre

13 lectures

2

5H25. Le réveil me trouve éveillée. Quelques apprêts plus tard, il est déjà 6h00. J'avale la fin de mon bol et j'enfourche mon vélo. Le train est à 6H21, il ne s'agit pas de mollir. Il fait nuit dehors, l'air frais achève de me réveiller. J'appuie fort sur les pédales dans un léger accès de panique. J'ai tendance à sous-estimer le temps qu'il faut pour attraper un train – la métaphore de ma vie ? La moitié de la ville derrière moi, je franchis le pont de la gare et avise un garage à vélo déjà bien plein. Il est 6H13, les lumières de la gare m'absorbent jusqu'au panneau d'affichage, devant lequel comme une brebis, je ne retrouve pas mes petits.

Il n'y a pas de train pour Paris à 6H21.
Un peu sonnée, j'avise l'accueil. Le chef de gare me répond :
- Il y avait un train à 6H12, Madame, mais il vient de partir.
Il a une bonne tête avec sa casquette, des yeux ronds bien réveillés, une moustache, pas de moquerie dans son attitude – il regarde ses collègues campés à côté.
J'ai confondu 6H12 et 6H21...
Le diable se cache dans les détails. Humiliant...
Je dois refaire mon billet pour le train suivant : 7H16. Je vais être sacrément en retard au Ministère. Je ne sais pas s'il y aura moyen de passer inaperçue.
Je suis convoquée à une réunion nationale sur le devenir des étudiants d'IUT entre 2012 et 2013.

Je vais petit-déjeuner au bistrot et corrige toutes mes copies d'un coup - pour me rattraper au moins à mes propres yeux.
Une fois dans le train, je plonge dans les deux magazines achetés au kiosque – « La rage des intellectuels » dans L'Express, et un autre sur les effets du stress sur le corps - puis je sombre dans la léthargie comme le paysage défile. Bercé par le train, mon corps se relâche doucement ainsi que mon esprit. Je suis RA-VIE - de sortir de ma ville coincée entre les montagnes, de laisser mes trois enfants à mon conjoint, de prendre l'air. Au moins huit heures de tranquillité garanties.

Arrivée Gare de Lyon, je chausse mes nouvelles lunettes pour myope et j'attaque le bitume parisien, mais sans aucun plan. Et je n'ai pas encore mon nouveau smartphone pour m'orienter. Traverser le pont jusqu'à Austerlitz est un jeu d'enfant, cet endroit large en face du Palais de la Mode et du Design. Puis, le métro jusqu'à Maubert-Mutualité. Enfin, la montée Ste Geneviève. Arrivée 11H10 au Ministère. J'arrive dans l'amphi Poincaré indiqué sur ma convocation et m'assieds en toute discrétion dans un fauteuil jaunâtre très mou dans le haut de l'amphithéâtre. Je n'ai rien perturbé. En bas, la cheffe de la réunion, une certaine Audrey Coquard, fille massive avec frange et cheveux longs, en baskets, commente le diaporama avec franc-parler. Elle fait des plaisanteries dès qu'elle en a l'occasion. C'est une féministe. Elle commente les taux d'insertion des étudiants après le DUT en insistant sur les bons salaires des filles qui font des carrières d'ingénieur plutôt que des écoles de commerce (j'apprendrai plus tard qu'elle est elle-même Ingénieure de recherche). Vive Audrey et vive les filles – mais, celles qui font les DUT Carrières Sociales et Juridiques, Tech de Co ou Info-Comm ont des salaires en-dessous du salaire médian. Tandis que les garçons qui font les DUT Réseaux Télécoms, Génie Civil ou Génie Electrique ont des salaires au-dessus du salaire médian – qui est de 1550 euros brut. Sans commentaire.

A midi, Audrey nous indique que le buffet est en haut à droite. J'en profite pour sortir dans la cour prendre l'air, voir le beau jardin au soleil avant de revenir dans le bâtiment par l'Aile JOFFRE et de m'engouffrer dans un escalier où d'autres personnes se pressent vers le «Restaurant». Avec mes nouvelles lunettes, le monde est pour moi à la fois trop net et trop flottant (je ne suis pas corrigée pareil à gauche et à droite, d'où un effort à faire pour rééquilibrer l'ensemble). Les gens qui vont manger au ministère sont plutôt gais et détendus (ça n'a pas l'air bien fatigant de travailler ici), et je commence à faire la queue. Je ne reconnais guère de visages. Ils ont une restauration exceptionnelle, avec des gros gratins gras et croustillants, des salades, des desserts, des fromages... Quand je pense aux pauvres sandwiches qu'on est réduits à manger dans des petites cuisines pleines de courant d'air... Alors que donner des cours à des personnes, le « face à face », c'est autre chose... On mouille la chemise, on sort parfois vidé. Ces réflexions envieuses me conduisent à la caisse, où on m'arrête net : je n'ai pas la carte adéquate. Je pose mon plateau et ressors vers un accueil où je montre ma convocation et fais un chèque pour mon plateau-repas. Je demande quand-même si c'est bien en rapport avec la réunion d'enquête nationale sur les DUT, et là, la dame me regarde bizarre. Elle me dit : ce ne serait pas plutôt en haut à gauche ? Eh bien oui, on dirait bien que je me suis trompée. Elle me rend mon chèque d'un air dégoûté.

Je pousse un grand soupir et remonte les escaliers rejoindre le fameux buffet qui se tient dans un grand hall. Je n'ai pas perdu au change. Je me sers en salades, fromages et vins (j'ai bon appétit) et me retrouve à la table de deux administratives, des filles jeunes, dont une à lunettes plutôt sympa. L'une est strasbourgeoise, l'autre est assistante aux Relations Internationales. L'envie me prend soudain de changer de vie, de ne plus avoir d'étudiants (c'est un fantasme que j'ai souvent quand je n'ai plus de jus), que l'on me donne un poste ad-mi-nis-tra-tif ! Par exemple, les Relations Internationales (RI), la Communication ou les Relations Entreprises (REA) . Traiter des dossiers, avoir un téléphone, être responsable d'adultes, même avec plus d'heures, même sans les vacances, tout cela souvent me tente... (ne plus être devant les étudiants, cela a un prix), sans que je sache vraiment à quoi ressemblent ces métiers. Donc, je suis dans ma phase maniaque, oui, je vais changer de métier, on est en France, tout est sclérosé, mais je vais y arriver, je vais aller voir la médecine du travail, qu'on me donne un vrai travail, avec téléphone, dossiers, plonger dans les dossiers, se concentrer sans être dérangée (c'est là que sans aucun doute je m'illusionne) et arriver à bien faire mon boulot, bien tenir mon poste, puisque ce ne seront plus des relations pleines de vent, des paroles en l'air qui s'échangent avec des étudiants plus ou moins contents de me voir, et au résultat parfaitement impalpable. Alors que l'énergie que ça m'a pris, moi, je le sens dans mon corps. Cela s'imprime inlassablement au fil des années jusqu'à la rupture d'équilibre que je sens proche.

Donc, je suis dans ma phase maniaque, ça monte, je veux y croire (je pressens que ça ne va pas durer, que dans quelques jours ou semaines, ça va se calmer, je vais revenir dans ma case, me résigner, me dire que ce n'est pas si mal, et ranger mes velléités au placard), je parle de mon projet aux deux filles devant moi, je leur pose mille questions sur leurs conditions de travail, je suis à des centaines de kilomètres de chez moi, ça ne reviendra aux oreilles de personne, surtout pas de mes collègues interloqués, de mon DRH qui va me regarder en se disant mais qu'est-ce que c'est encore que cette dingue qui veut se planquer. Premièrement, elles sont d'accord avec moi, les étudiants sont impossibles, « je n'aurais pas assez d'autorité », dit la brune aux cheveux longs à lunettes (voilà, moi non plus, c'est ça le problème, l'autorité !!!). Elles, elles me comprennent à cent pour cent. Ensuite, elle ajoute qu'elle entretient des rapports plutôt « friendly » avec les étudiants qui viennent la voir, lui envoient des mails pour des conseils, en l'appelant par son prénom, Alexandra. Il n'y a pas le rapport d'autorité et de méfiance, d'admiration ou de mépris que l'on éprouve pour un enseignant. On est débarrassé de la tension inhérente au métier d'enseigner, liée à la tentative d'expliquer, de susciter l'intérêt, qui masque une sorte de contrainte à écouter. Puis, nous sortons prendre l'air, la conversation s'alanguit avant de se lasser.

Nous rentrons dans l'amphi Poincaré pour la deuxième partie de la journée. Je m'assieds de l'autre côté de l'amphi cette fois. Devant moi, une jeune femme dont je ne perçois que la belle chevelure blonde prend des notes activement sur son Mac, envoie des mails. Personnellement, je n'ai pas réussi à me connecter au réseau de l'amphi, je suis donc contrainte d'écouter de toutes mes oreilles la réunion. Ma voisine devant moi pose des questions aux animateurs en bas, a l'air très éveillée, très professionnelle. Elle se retourne à un moment et j'aperçois son visage fin un peu ridé. Vers la fin, je lui demande le lien vers le diaporama de la journée, et elle me tend sa carte de visite : elle est Chargée de Mission Vie étudiante, quelque chose comme ça. Ca a l'air bien. Elle a un énorme sac à dos qu'elle charge sur son dos pour partir, on pourrait sympathiser, mais elle a un train à prendre pour Toulouse. J'aime bien son style, je sens que l'on pourrait bien s'entendre. Mais chacune repart vers ses pénates, Alexandra et ses lunettes noires me fait un petit signe de la main avant de s'éloigner. Me voilà bientôt dehors, dans les rues du 5e arrondissement.

Il est 17 heures, c'est la sortie des classes. Je regarde la jeunesse dans les cafés autour des lycées Henri IV et Louis Le Grand, toute cette jeunesse que l'on dit dorée et encore insouciante – nous sommes avant les attentats du 13 novembre -, je longe les facultés de droit où les allures sont moins ébouriffées. Je me demande quel futur attend tous ces jeunes gens. Je les envie d'être à l'aube de tous les possibles, marchant en bande, pleins de confiance et d'élégance. Comment certaines jeunes filles très droites et classes, un peu hautaines, vont-elles prendre leur envol ? Quelles carrières pour elles si sûres de leur assise sociale et matérielle ? Je peux me tromper, mais on dirait que la chance et le destin vont être à la hauteur de leur morgue. J'essaie de ne pas penser à mes quarante ans, à ma ville de province, à tous les poids de ma vie, professionnelle, conjugale, familiale. J'essaie de paraître aussi contente de mon sort, aussi légère que ces jeunes filles que la mode embellit – tandis qu'elle me complique la vie la plupart du temps. Je fais des efforts pour être contente du résultat – moi aussi j'ai été une jeune fille cheveux aux vent, sortant de mon lycée, insouciante au soleil d'automne, pleine d'espoir pour mon avenir – il me manquait peut-être l'arrogance. Question de naissance, de quartier, de défaut de famille aussi – la fierté n'est pas notre point fort. Pour les femmes de ma famille, c'est plutôt le naufrage qui s'est invité dans leurs illusions. Une forme d'inaccomplissement qui semble m'atteindre parfois, malgré tous mes efforts pour aller le plus loin possible dans les études que je m'étais choisies. Cette note mélancolique ne m'empêche pas d'éprouver une grande joie à faire partie de cette foule grouillante de fin de journée qui se déverse sur les passages piéton en face des grilles du jardin du Luxembourg où les marronniers sont en train de perdre leurs feuilles d'automne – et sur un petit bistrot à l'air dans lequel je m'assieds prendre un verre.
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien composée et qui laisse
entrevoir des rayons de soleil malgré le ciel
couvert d'illusions! Bravo, Ariane! Mon vote!
Mes deux haïku, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES sont
en FINALE pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir
les lire et les soutenir si le cœur vous en dit!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Le bilan de la quarantaine. On le fait toutes. Avec ses réussites, ses inévitables échecs, cette sensation qu'on est encore assez jeune pour prendre un nouveau départ mais assez assise dans la vie pour hésiter. J'aime ce choix d'une certaine résignation mais avec le goût de vivre !
·
Image de Ariane Envolevent
Ariane Envolevent · il y a
Merci Patricia, pour ce commentaire bienveillant et encourageant !
Je vais aller voir de votre côté...
A bientôt

·