6
min

Un train pour l'éternité

Image de Cheminot3

Cheminot3

31 lectures

1

- Salut Armand, Victor est déjà passé
- Salut Denis, oui, oh il n’y a pas 10 minutes, il m’a dit qu’il voulait vérifier quelque chose sur la Capucine
- Tu parles, on a passé toute la journée d’hier à l’atelier, figure-toi qu’ils voulaient redresser le cendrier tordu sans le démonter, tu penses bien qu’on s’est fâché tous les deux, ils ont fini par le démonter et le redresser à la forge, eh bien au remontage il était parfait, il faut toujours être derrière eux sinon ils nous saloperaient le travail
- Tu sais, avant de venir ici, j’étais déjà pareil avec ma Rosalie, combien de jours de repos j’ai passé à l’atelier, je ne te dis pas, enfin, c’est une bête splendide qui répond au doigt et à l’œil, mais je ne t’apprends rien
- Tu ne regrettes pas ce temps-là
- J’ai fait un autre choix, mais ma Rosalie ça oui j’la’regrette, elle est pourtant dans de bonnes mains avec le Mimile Mancieu, et puis elle a toujours comme chauffeur mon grand Aubert, mais ça me manque parfois de caresser ses flancs, ses manettes, et puis je vais te dire, le Mimile, c’est un bon gars et tout, mais quand je monte avec lui sur la Rosalie, pas question de toucher à sa machine, « tu peux regarder qu’il me dit, mais tu touches pas, t’as divorcé d’la Rosalie, elle est à moi maintenant », voilà, c’est comme ça
- Ah ça, c’est pour ça que moi j’irai jamais comme toi derrière un bureau, avec le Victor on est comme qui dirait un couple à trois, et quand on s’engueule, c’est toujours la Capucine qui nous rabiboche. Bon c’est pas le tout, t’as ma marche pour le 60
- Tiens, c’est prêt, tu as une fiche de travaux avec un ralentissement au km 44,522, un peu avant le tunnel de st Cyr, pour le reste pas de changement
- Bon d’accord, pour la sortie de la rotonde c’est toujours vers 7 h 45 ?
- Attends-je regarde la feuille des sorties, le 337, le 57 et le 59, bon ça, c’est fait, oui, 25 minutes avant, oui, je pense qu’entre 7 h 30 et 7 h 35 c’est bon
- Bon allez salut Armand je vais voir mes deux zouaves
- Salut Denis, bonne route
Denis est mécanicien sur une éminente Crampton du grand dépôt de Marseille st Charles de la compagnie du PLM, et, lorsqu’il entre dans la rotonde, monumentale cathédrale de béton et de fer, il ne peut s’empêcher d’avoir un serrement au cœur et une fierté de faire partie de cette grande aventure du chemin de fer, il respire ces odeurs de vapeur, de charbon, de fumée et d’huile mélangés, il admire ces belles princesses rutilantes garées en épi, certaines endormies, d’autres qui attendent fumantes leur prince qui, d’une main douce et précise viendra réveiller leurs entrailles et les faire rugir de plaisir, mais pour lui et pour Victor, la plus belle est encore leur Capucine.
Victor est déjà au travail auprès d’elle, de belles gerbes de flammes s’échappent de son ventre, d’une main ferme il jette de petites pelletées de coke soigneusement éparpillées sur les fagots ardents, puis aussitôt balaie le sol, rigueur et propreté sont ses maîtres mots, et, en plus d’être un artiste dans son genre, reconnu comme le meilleur chauffeur du dépôt, il est doublé d’un cuisinier de premier ordre.
- Salut mon Victor
- Salut D’nis, t’as pensé aux patates et aux échalotes pour le fricot de midi ajoute-t-il tout en inspectant les niveaux de l’eau et de pression de la chaudière
- J’ai tout ce que tu m’as demandé hier, je vais tout mettre dans le coffre et je commence la visite, autrement y a rien de particulier
- Non non, j’ai rien vu, le cendrier est impeccable, on a bien fait de venir hier
- Ah pour sûr que oui
Denis s’éloigne vers l’arrière du tender, ouvre le coffre vestiaire et range son énorme sac en cuir épais renfermant les victuailles pour le repas à Toulon et les manuels de réglementation, place son haut-de-forme, son cache-col et sa pelisse noire au-dessus, ses flamboyants accessoires qu’il ira chercher au moment du départ, retire les burettes d’huile, le suif de Russie, le chanvre et les outils nécessaires à la visite ainsi que la petite lampe à huile pour éclairer les coins sombres et commence la visite de sa belle. Rien ne doit être laissé au hasard, que ce soit au niveau graissage et huilage, tout doit être vérifié, complété, les mèches de coton au sommet des boites à graisse présents, vis et boulons resserrés si besoin, roues, bielles, pistons, rien n’échappe à son œil expert, il scrute la barre d’attache entre tender et locomotive, les conduites d’air et de vapeur, la signalisation bien en place et en fonctionnement, les vitres des lanternes sans taches, ensuite il vérifie et teste tous les organes de sécurité et les freins ; lorsque cette visite est terminée ce qui demande une bonne heure, Denis délivre au chef de station un certificat de contrôle de sa machine. Victor se charge du feu, de l’approvisionnement en eau et en coke et de la propreté de la cabine, le premier ravitaillement doit avoir lieu à Bandol, et il faut que le stock soit à la mesure, c’est toute une organisation parfaitement rodée par la compagnie. Victor alimente son foyer avec assiduité, la pression monte régulièrement et atteint 8 bars ce qui est suffisant pour sortir du dépôt et se mettre en tête de la rame.
Le chef de station présente la plaque tournante face à la voie où stationne Capucine, la bloque en position puis fait signe à Denis de se présenter au milieu. Denis desserre les freins puis tire lentement le régulateur, Capucine tressaille puis se met en mouvement lascivement, quelques tours de roues suffisent pour être en place au centre de la plaque qui est ensuite orientée marche arrière vers la gare.
Les deux cents mètres qui les séparent de la rame stationnée sur le quai trois sont parcourus rapidement, Denis manœuvre Capucine avec docilité, elle vient se mettre en contact avec lenteur et précision sur la voiture de tête, c’est à peine si l’on distingue le son métallique des aciers des tampons lorsqu’ils se touchent.
Denis vérifie que l’attelage entre la locomotive et la voiture est bien réalisé par l’agent de service puis contrôle le bon fonctionnement des freins sur tous les véhicules, quelle belle invention que ce Westinghouse se répète-t-il à chaque fois, un dernier coup d’œil à la signalisation arrière et à l’avant, et, bien que cela ne soit pas de sa responsabilité, il ne peut s’empêcher de monter dans les voitures vérifier que les chauffages sont allumés et que le ravitaillement en bois et coke est suffisant. Il est temps à présent de revêtir sa belle pelisse noire, son foulard et son chapeau haut de forme, toute cette tenue vestimentaire qui distingue sa profession ; à ce moment il n’est plus Denis, il est le fier mécanicien de la locomotive Crampton de l’express 60 de Marseille à Vintimille partant à 8 h 10 et à qui l’on doit respect et déférence.
À l’heure exacte, le départ est donné par le chef de quai, Victor dévisse le frein de stationnement, Denis, droit comme un i manœuvre doucement le régulateur, Capucine danse sur ses immenses roues motrices entraînant derrière elle, comme une écharpe qui vole au vent, les rutilantes voitures à voyageurs.
Chacun est à son poste, Denis a les yeux rivés sur la partie de voie devant lui, sur le compteur de vitesse, sur les pressions et les niveaux, une main toujours posée sur la poignée du frein à air, l’autre maniant avec souplesse et légèreté le régulateur, l’oreille attentive au moindre bruit suspect, toute la sécurité repose sur cette intense surveillance, Victor s’active autour de son feu, il sait en fonction du relief de la ligne à quel moment il lui faudra l’activer afin d’augmenter la pression ou au contraire le reposer lorsque le train marche sur l’aire ou qu’un arrêt est en vue ; point besoin de paroles ni de signes entre ces deux-là, c’est pratiquement une seule personne avec quatre mains, une connivence totale.
Le premier arrêt est La Ciotat, Denis connaît parfaitement sa ligne, ses points de repère pour les arrêts, les ralentissements imposés comme celui de la bifurcation de Blancarde qu’il vient d’aborder, la Crampton traverse Marseille qui se réveille, nous sommes en décembre et pourtant le ciel est d’un bleu sans tache, ils traversent La Pomme, st Marcel, La Barasse et st Menet, et encore La Penne-sur-Huveaune avant d’aborder la courbe qui précède la gare d’Aubagne et celle plus importante qui ceinture la ville et qu’il faudra aborder à 80 kilomètres heure comme le précise le règlement de la ligne. Au passage de toutes ces gares Denis déclenche son sifflet, il est droit sur ses jambes, dans le vent et le froid léger, le haut-de-forme solidement posé sur son crâne. Il a pourtant un bref regard sur la gauche, vers ce massif du Garlaban et son célèbre rocher qui se détache au loin, mais cette distraction est de courte durée, et se concentre de nouveau sur la voie. Aubagne dépassé, Denis et Victor dans une entente parfaite agrafent leurs lunettes de protection sur leurs yeux car ils vont aborder successivement trois tunnels dont celui du Mussuguet qui fait plus de deux kilomètres avant l’arrivée à La Ciotat.

Denis a relâché la pression avant la courbe de Ceyreste, Capucine glisse sur les rails comme dans un rêve, ah comme il l’aime sa machine dans ces moments furtifs, c’est la Belle Otero qui danse pour lui seul, mais le rêve passe, son repère approche, il adapte son freinage avec précision, la vitesse se meurt lentement, le train entre en gare docilement, de nombreux voyageurs sont alignés sur le quai, mais tous ne regardent pas le train, leurs regards sont dirigés vers l’avant du quai, là où un groupe de personnes sont agglutinées autour d’une étrange boîte montée sur un trépied et que l’un d’eux, au moyen d’une manivelle actionne vigoureusement...
-------------------------
Cette histoire se passe le 28 décembre 1895, Denis, Victor et Capucine ne savent pas qu’ils entrent pour l’éternité dans l’histoire, sur le quai de La Ciotat, ce jour-là, Auguste et Jean Lumière fixent pour la première fois sur une pellicule ce qui allait devenir le premier film de la grande histoire du cinéma :
« L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat »
----------------------------
Toute ressemblance avec des personnes et des situations ne seraient que pures coïncidences. (Les données historiques sont vraies)
----------------------------
La ligne de Marseille-Saint-Charles à Vintimille (frontière) est une des principales lignes de chemin de fer du Sud-Est de la France. Elle débute à la gare de Marseille-Saint-Charles et se termine à la frontière avec l'Italie, en direction de Vintimille. Le relief difficile de la Côte d'Azur, dû notamment aux reliefs des Maures et de l'Esterel, rend les courbes relativement serrées et donc les vitesses assez basses pour un axe de cette importance.
Elle constitue la ligne no 930 000 du réseau ferré national.
• Le 20 octobre 1858, ouverture de la ligne entre Marseille et Aubagne.
• Le 3 mai 1859, ouverture de la ligne entre Aubagne et Toulon.
--------------------------------

Thèmes

Image de Nouvelles
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Magalaïka
Magalaïka · il y a
Qu'ajouter au brillant commentaire de Afa ci-dessous. Oui, vous êtes un dieu du rail, et l'amour que vous portez à ces deux lignes de fer dont la taille de l'écartement remonte aux chars romains nous emmène dans un passé lointain et proche, encore tout proche. Continuez à nous enchanter avec vos nouvelles qui fleurent bon votre tendresse pour vos "bêtes humaines" mais aussi pour ceux qui furent à leur service. Prenez-vous le TGV ?????
·
Image de Cheminot3
Cheminot3 · il y a
Merci à vous aussi Magalaïka, il est vrai que j’aime beaucoup les trains et les gares qui sont pour moi des lieux de rencontre et d’observation fantastiques. Vous me demandez si je prends le TGV, oui, parfois, le train a gagné en rapidité, il a rapproché les villes entre elles mais n’a-t-il pas éloigné les individus ? Enfin pour tout dire je préférais les tortillards… Bonne journée à vous.
·
Image de Afa
Afa · il y a
Cheminot, 3, Vous êtes un modeste ! Trop modeste ! Votre œuvre d'imagination respire et bruit et palpite. Vous écrivez comme un dieu du rail ! parole de lectrice conquise. Qui aime l'histoire des hommes et de ses aventures techniques vous suit et ne vous lâche plus. Votre style est un vibrant mélange de direct-indirect. Bon je ne vais as redire mal ce que vous nous faites vivre si bien. Bonne continuation, ami de ce patrimoine humain.
·
Image de Cheminot3
Cheminot3 · il y a
Bonjour Afa,
Je ne sais plus quoi dire, quoi écrire pour vous remercier de vos commentaires élogieux, ils me vont droit au cœur, mais en même temps ils me font peur, pourrai-je à l’avenir les mériter encore, c’est si difficile l’écriture, en tout cas je me consolerai en les relisant de temps à autre, comme une cure de jouvence. Bonne journée à vous.

·