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Un train d'enfer

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Hervé Mazoyer

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Une ferme dans la Beauce en grande banlieue Parisienne. La petite Stéphanie joue dehors avec ses poupées. Le vent taquine ses longs cheveux noirs. A l’intérieur sa mère la regarde en souriant.

Au loin se forme un nuage de fumée ; une voiture approche.
Arrivée devant la bâtisse, 4 hommes en sortent.
Attendez-moi ici dit l’un des quatre aux trois autres.
Il se racle la gorge puis frappe à la porte.
Une jeune femme vient lui ouvrir.

— Bonjour Madame, Officier André Morgon de la police ; pourrais-je parler à Pauline Forestier ?

— C’est ma sœur. C’est à quel sujet ?

— Je viens pour éclaircir certains faits avec elle ce ne sera pas très long.

Je vais la chercher je vous en prie installez-vous.

Morgon prit un siège puis scruta la maison. Un feu crépitait dans la cheminée avec une marmite dispensant ses effluves de poireaux de céleri et de pommes de terre. C’est le genre de bicoque qui ne paie pas de mine mais dont la solidité et le confort lui conviendraient parfaitement quand sonneraient les jours paisibles de la retraite.

Un bruit le chassa de ses pensées. Pauline Forestier pâle et tremblante fit son entrée dans la pièce.

— Bonjour Monsieur l’officier que puis-je pour vous ?

— Il y a certains points dont je dois m’entretenir avec vous Madame.

— Certainement voulez-vous une tasse de café ? Ma sœur Alexandra va vous servir.

— C’est très aimable à vous merci beaucoup.

Les volutes de la tasse brûlante passaient devant le visage impassible de Morgon.
Un silence glacial s’installa. Puis l’officier but une gorgée et reprit la conversation.

— Puis-je demander à votre sœur de sortir s’il vous plaît ?

Les deux sœurs échangèrent un regard inquiet.

— Alexandra, va jouer avec Stéphanie dehors pendant que je parle avec l’officier Morgon.

La porte d’entrée claqua. A nouveau un silence lourd et pesant régnait dans la pièce. Morgon regardait Pauline droit dans les yeux avec une insistance qui la mit mal à l’aise.
Puis il rompit à nouveau le silence.

— Parlez-moi de vous Madame.

— De moi... Il n’y a pas grand-chose à dire vous savez. Depuis le décès accidentel de mon mari je vis ici avec ma sœur et ma petite fille Stéphanie. Nous travaillons ici à la ferme en nous occupant des cultures et des bêtes. Nous vivons du revenu de leur vente et des denrées que nous produisons ici. Ce n’est pas tous les jours une vie facile mais nous ne nous plaignons pas. Les temps sont durs vous savez.

— Je vois... Avez-vous des passions ? des rêves ou des aspirations dans la vie ?

— Voilà une drôle de question... Quel rapport avec l’affaire qui vous amène ici ?

— Répondez-moi Madame c’est tout ce que je vous demande.

— Eh bien en fait j’adorerais voyager, plus précisément je n’ai jamais pris le train et pour ma fille ce serait une découverte extraordinaire j’en suis sûre.

— Parlez-moi de feu votre mari...

— C’est douloureux de revenir sur ça. Il est mort dans un accident de voiture l’an dernier. Il me manque cruellement si vous saviez. Heureusement l’affection de ma sœur m’a aidé à traverser cette épreuve. Je ne pourrais jamais la remercier assez pour cela.

De nouveau Morgon porta la tasse à ses lèvres. Son attitude décontenançait Pauline qui se mit à trembler légèrement. Lui semblait particulièrement apprécier la situation.

— Le nom d’Antoine Ducier vous dit-il quelque chose ?

— Non... rien... pourquoi je devrais le connaître ?

— Et les époux Ringer vous les connaissez ?

— Jacques et Pascaline ? Oui du temps où nous habitions Paris c’étaient nos voisins de palier. Des gens très sympathiques. Jacques est notaire je lui ai demandé conseil lors de la vente de notre appartement. Pascaline est infirmière. Elle est en congés pour élever ses deux enfants.

Morgon scruta le fond de sa tasse. Il était vide, ce qui semblait le contrarier. D’un coup il la souleva et la reposa violemment sur la table. Pauline poussa un cri d’effroi.

— Madame Forestier, savez-vous qu’aujourd’hui c’est mon anniversaire ?

Paniquée Pauline rougissait de plus en plus. L’attitude pour le moins énigmatique du policier la stressait au plus haut point.

— Et il est d’usage d’offrir un cadeau à ceux qui fêtent leur anniversaire. Alors voilà le cadeau que je désire : la vérité. La vérité toute nue brillante comme du cristal, pure comme l’eau.
Vous voyez ce que je veux dire ?

Pauline ne put articuler un seul son.

— Je vais vous la dire la vérité. Car vous n’avez pas arrêté de mentir avec un aplomb qui m’a laissé stupéfait. Vraiment. Pour commencer votre prénom n’est pas Pauline mais Esther et votre fille s’appelle Rachel et non pas Stéphanie. Loin d’être mort, votre mari est en Suisse où il vous attend vous et votre fille. Problème pour y aller il vous faut des papiers. C’est pour cela que vous êtes entrée en contact avec Antoine Ducier. Celui-ci imprimeur de profession arrondit ses fins de mois en fabriquant de faux papiers.
Arrondissait puisque nous l’avons arrêté la semaine dernière avec des passeports prêts à être délivrés. En voici d’ailleurs deux trouvés chez lui . Vous reconnaissez les deux femmes sur ces photos ?
Oui c’est vous et votre fille. C’est grâce à ces faux documents que nous sommes remontés à votre vraie identité. Et Ducier n’a pas mis longtemps avant de cracher l’endroit de votre nouvelle habitation. Car vous êtes partis de votre appartement non pas pour le bon air de la campagne mais parce que vous vous êtes méfiés de vos voisins les Ringer. Ils semblaient vous épier depuis leur habitation d’en face. Vous avez d’ailleurs eu raison d’être prudente puisqu’ils sont venus il y a quelques jours pour nous parler de vos us et coutumes qu’ils ont repérés au cours de l’année dernière.
Votre mari, qui a dû partir dans la précipitation, vous a donné une adresse qu’il avait récupérée auprès de relations à lui. C’est ainsi que vous vous êtes retrouvées ici vous et votre fille en attendant que Ducier vous fournisse les papiers. Ici hébergées et protégées chez Alexandra Forestier dont c’est le vrai nom et qui n’a donc jamais été votre sœur.
Est-il utile que je continue ?

— ...

— Voilà ce que nous allons faire. Si tout ce que je viens de dire est exact opinez du chef.
Mais attention si vous essayez de mentir à nouveau, je serais contraint avec mes hommes d’interroger votre fille et votre amie Alexandra. Et croyez-moi nous saurons les faire parler.
Vous ne voulez pas d’une telle alternative n’est-ce pas ?

Les larmes coulaient le long du visage de Pauline. Après quelques minutes de réflexion elle hocha la tête.

— Veuillez me suivre Madame après avoir réuni vos affaires et celles de votre fille.

La semaine qui suivit Esther et Rachel prirent effectivement le train. Direction la Pologne.

Nous sommes le 14 septembre 1942 et, pour elles, ce serait un aller simple...

PRIX

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Cathy Grejacz · il y a
Bien mené. J’ai cru tout d’aBord à une histoire contemporaine. J’aime et peut être viendrez vous ce lire aussi.
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Lyriciste Nwar · il y a
Super bien le texte j'en suis fan
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Chantal Noel · il y a
L'enfer en effet... Très beau texte qui donne des frissons.
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Eowyn · il y a
Glaçant et superbement mené.J'ai beaucoup aimé. Je vous invite à découvrir mon dernier récit ,Le Clan des Ombreux, en lice pour le prix Imaginarius.
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Habysse · il y a
Bonne chance !
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Brigitte Bellac · il y a
Formidable et terrible... Bravo Hervé. Comme promis je vais lire votre autre teste? Bonne chance!
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Robert Pastor · il y a
J'ai particulièrement apprécié le cynisme du dénommé Morgon. Cela m'a rappelé cet acteur Christopher Waltz dans le film Inglorious Bastards.
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Randolph · il y a
L'enfer...
Merci Hervé...je soutiens ce texte

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Prijgany · il y a
Excellent Hervé.
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Corinne B612 · il y a
Une chute bien cruelle. Merci pour ce texte.
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