Un terrible destin

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L'idée d'écrire remonte à l'âge de 10 ans. D'abord, un hebdomadaire, que j'envoyais à mes sœurs. J'y racontais des anecdotes désopilantes, histoire d'oublier la distance qui nous séparait à  [+]

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Vous ne devriez pas lire cette histoire, à moins que la nuit soit pour vous un refuge sûr. Elle m’a été racontée par un homme que je ne connaissais pas, avant ce 15 janvier 1862, un jour banal d’un hiver froid et sec. Il m’a seulement donné un nom d’emprunt, Clodomire, car, disait-il, je ne veux pas qu’on remonte jusqu’à moi, qu’il vous arrive malheur à vous aussi.

Je vis seul dans un hameau entre Maurienne et Tarentaise, et rares sont les voyageurs qui osent s’aventurer jusqu’ici pendant l’hivernage. Clodomire venait d’Italie par le col du Bonnet du Prêtre, quand je l’ai vu pour la première fois. Un homme grand, un gaillard à la barbe rousse tachetée de poils grisonnants. Il traînait derrière lui une sorte de brancard recouvert d’une peau de bête. Je déblayais les dernières congères qui encombraient le sentier pour aller au Nant Brun, quand un loup s’est jeté sur moi. Une détonation. L’animal s’est affaissé à mes pieds. Clodomire tenait encore son fusil tendu, prêt à tirer une deuxième fois, mais la bête ne bougeait plus, une flaque de sang s’écoulait par-dessous son ventre.

Le soir, silencieux, il mangeait sa soupe sans s’occuper de moi. Il m’avait seulement dit qu’il ne resterait pas longtemps ici, qu’il reprendrait des forces avant de continuer sa route. Je lui devais sinon la vie, au moins le gîte et le couvert, mais il avait des principes. Une pièce de 20 francs or posée sur la table devait m’encourager à la discrétion.

Solitaire dans l’âme, je n’avais pas trop insisté sur les raisons de sa présence dans la vallée de Saint-Jean ni sur ce qu’il transportait. Les contrebandiers peuplaient régulièrement la région depuis l’annexion de la Savoie. Après le dîner, je lui avais proposé un peu de tabac devant la cheminée et une fine. Puis les mots sont venus. Tout d’abord par bribe. Il hésitait à confier son histoire.

« La bête dans le Gévaudan... un conte pour effrayer les enfants... mais il y a pire. »

« Certains disent que c’est une sorte de loup, d’autres un monstre mi-homme mi-loup... homme ou loup, quelle différence ? »

Puis le silence, encore. Des braises tournoyaient dans le foyer au-dessus des billes de bois qui éclataient sous la chaleur. On entendait ronfler le vent dans la cheminée. Le froid s’infiltrait dans l’unique pièce de la maison, du givre se formait à l’intérieur sur les fenêtres.

Derrière les volutes de fumée, mon invité semblait réfléchir avant de m’envoyer la prochaine salve. Il avait servi dans l’armée de Bonaparte. Je le laissais parler sans l’interrompre, mais j’avais déjà calculé son âge, il avoisinait les 87 ans. Tout un pan de l’histoire des guerres napoléoniennes sortait de sa bouche. J’écoutais cet ancien grognard qui avait suivi son idole depuis la puberté. Les campagnes d’Italie et d’Égypte, Aboukir, Marengo, puis Bonaparte devient Napoléon, et le vétéran Clodomire grogne de plus en plus fort dans les rangs d’une armée qui gonflera jusqu’à devenir obèse, 500 000 hommes sacrifiés au retour de la campagne de Russie.

« Le froid nous gelait à travers nos manteaux, ceux que j’avais récupérés de mes camarades morts. Nous mangions ce que nous trouvions. Et quand il n’y avait plus rien.... On ne se parlait pas dans les rangs, on ne regardait plus ceux qui tombaient, on ne se regardait plus. »

Il s’interrompait en se servant lui-même de la bouteille posée devant lui. Après s’être essuyé du revers de sa manche, il reprenait.

« Mon capitaine avait tué son cheval et marchait avec nous. Nous avions eu de quoi manger jusqu’à ce jour terrible où notre régiment s’est sacrifié. On a construit dans l’eau glacée des ponts de fortune pour que la grande armée traverse le fleuve au sec avec ses canons. Alors que nous subissions les assauts répétés de l’armée ennemie, un à un, je voyais mes camarades tomber, mort de froid dans les eaux glacées de la Bérézina. De notre compagnie, il ne restait plus que le capitaine et moi-même. Puis il a succombé à son tour en appelant sa mère. Jamais je n’ai vu un homme crever de la sorte. C’était une force de la nature, il est mort comme un enfant. »

« La nuit du 27 au 28 novembre 1812, alors que je rejoignais une autre compagnie de pontonniers, une barque est arrivée à ma hauteur. Je demandais qui va là. On me faisait signe de monter dans la barque. Comme on ne répondait pas, je pensais à un espion de Koutouzov, et je commençais à lever mon sabre pour le charger jusqu’à ce qu’il ôte la capuche qui cachait son visage. »

C’est par la suite que son histoire m’a troublé au point qu’aujourd’hui encore j’ai du mal à trouver les mots, les mots justes.

« Elle ne parlait pas, mais elle me faisait comprendre qu’elle voulait que je monte dans sa barque. À ses pieds, il y avait une peau de bête. »

Clodomire tirait sur sa pipe. Il crachait de temps en temps le jus dans le feu de la cheminée. Puis il m’a bien regardé.

« Ce que je vais vous dire, vous montrer, promettez-moi de le garder pour vous. Vous comprendrez pourquoi. »

Il sortit et revint aussitôt en tirant jusqu’au pied de la cheminée son brancard qu’il avait laissé dehors. Il prit la peau de bête qu’il avait toutes les peines du monde à soulever pour s’en revêtir.

« À peine étais-je monté à bord de la barque avec cette femme, qu’elle se précipita dans les eaux froides du fleuve. Je ne l’ai jamais vu remonter à la surface. Je me retrouvais seul avec cette peau de bête et la barque. Le courant m’avait entraîné bien en aval de ma nouvelle compagnie. Jamais je n’ai pu la rejoindre. »

Clodomire me racontait ensuite qu’il s’était revêtu de la peau de bête pour ne pas mourir de froid. Une chaleur incroyable l’enveloppait, comme si de cette peau se dégageait une énergie comparable à celle produite par une centaine de cheminées. Même s’il exagérait, là n’était pas son propos. Ce qu’il voulait me dire, c’est que cette chaleur n’était pas la sienne.

« Quand je suis rentrée chez moi, je n’étais plus le même homme. Dès que je quittais la peau, il se passait l’effet inverse. Même en plein été, sous un ciel de juillet quand le soleil cuit la terre jusqu’à la faire craqueler, je dois mettre la peau de bête, ne serait-ce qu’une heure par jour, sans quoi la fièvre me prend, et je me sens tellement faible comme si les heures devenaient des années, d’un seul coup. Quand je remets la peau, alors tout redevient normal, ou presque : je ne vieillis plus. »

Je commençais à comprendre son hésitation à me raconter son histoire. Sans doute, avait-il senti qu’il pouvait me faire confiance, que j’étais celui qui pouvait recevoir son secret, un secret aussi lourd à porter que cette peau de bête. Maintenant, il n’était plus le seul à savoir. Mais ce qu’il s’était bien gardé de me dire, c’est pourquoi cette femme avait abandonné son précieux et encombrant vêtement, pourquoi à lui. Il ne me disait pas toute la vérité, peut-être pour ne pas éveiller mes soupçons. Car ce qui se produisit par la suite n’aurait certainement jamais eu lieu si j’avais eu la moindre idée du sort qu’il me réservait.

Je proposais à Clodomire de dormir à ma place, dans mon lit. J’allais rejoindre dans l’étable la chaleur naturelle des moutons pour me réchauffer, quand j’entendis des cris provenant de la maison. J’eus à peine le temps de sortir pour échapper au brasier, pied nu et revêtu d’un simple chandail, quand des flammes commençaient à lécher le toit de la maison et se propager à une vitesse incroyable sur le toit de l’étable. Impuissant, j’entendais les cris des moutons en train de brûler vifs. Les flammes m’empêchaient d’agir. Il n’y avait plus rien à faire. Il n’y avait plus rien.

Dans les décombres, alors que la température commençait à redescendre dangereusement, je ne trouvais que des cendres, des poutres calcinées. Sur le lit gisait la peau de bête, intacte. C’était, avec moi, ce que les flammes avaient épargné. Quant à Clodomire, il avait disparu dans la nuit.

Maintenant, vous comprenez pourquoi Clodomire ne voulait pas que je sache que la seule façon pour lui d’échapper à son terrible destin était qu’un autre s’en empare.
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