UN SPRINT SUR DEUX METRES!

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"A quoi sert d'interdire ce que l'on ne peut empêcher " !
André Gide

UN SPRINT ETOURDISSANT SUR DEUX METRES

Pour cette fois, je ne saurais pas dire, dans une rigide certitude, quel rang portait cette nouvelle rencontre.
J'étais arrivé à me convaincre, à travers toutes les fibres de mon âme et tous les recoins de mon esprit, que ces rencontres étaient de plus en plus souhaitées à cause de la charge d'émotions fortement agréables qu'elles procuraient.
La première attente avait duré moins d'un mois. Et aujourd'hui encore, je me questionne sérieusement sur ces facteurs qui ont tenu comme des serrures à plusieurs tours que viendrait briser cet appel de cet inconnu qui travaille dans le domaine de la musique.
Sa proposition représentait le blabla qui orne les discours dont on retient le « quand » et le « où ».
Comme catalyseur, comme déclencheur, je ne pouvais certes trouver mieux.
Depuis ce penchant pour un oui détourné, les prétextes se font et se défont pour engranger des rencontres de plus en plus drues.
La deuxième attente fut horriblement insupportable. Les soupçons devenus constats et certitudes, engraissaient des envies de moins en moins tolérables. Elle s'érigea en obstacle se contournant à grands peine. Elle dura trois mois.
Trois longs mois aux allures de neuf éternités.

Les obstacles avaient été levés et entre deux « oufs » de soulagement, je frayais de l'espace et du temps entre les activités de mon agenda, pour raboter les jours perdus. Pour remettre dans l'ordre, les souvenirs ratés, les moments de vie ajournés.
Les retrouvailles se rangeaient dans le confort d'une panoplie d'excuses montée contre le désir franc de la revoir.
Elle n'était sûrement pas prête pour un si profond, sérieux et touchant aveu.
Le prétexte en cette occasion, se trouvait dans une réunion autour d'un mouvement politique en banlieue parisienne.
Après mon installation à l'hôtel, nous passâmes en revue l'itinéraire que nous devions emprunter pour accéder au logement de l'ami qui nous recevait.
Je partis à l'heure indiquée.
Par messagerie électronique nous poursuivîmes connectés comme depuis le départ de Marseille.
Le moment excitant se rapprochait au fur et à mesure que le train de la ligne D décomptait les arrêts.
Souvent, assez normalement certes, la connexion se perdait dans les sous-sols parcourus par les rails.
Le temps défilait à l'allure des messages truffés d'emojis qu'elle m'adressait. J'honorais cette promesse qui vint très vite pour lui démontrer combien, j'appréciais profondément ce qu'elle cultivait avec moi. Chaque emoji expressif et dans le sens positif, placé dans un message, se quintuplait dans la réponse.
Le trajet depuis son logement jusqu'au lieu de rencontre résultait assez long. On s'était entendu sur la façon la plus pratique pour y arriver. Chacun devrait ainsi en parcourir une grande portion et nous ferions les derniers kilomètres ensemble.
Fort normal et heureusement, j'atteignis le lieu de rencontre, un arrêt du RER avant elle.
Je ne pouvais savoir où elle se trouvait. Une fois sortie de chez elle, elle ne disposait plus de connexion internet. Je pouvais la pister au besoin par téléphone. Les détails affichés sur l'écran correspondant au logiciel de messagerie indiquaient avec une certaine exactitude, l'heure de son départ.
Je l'attendais. J'avais une certaine idée de son aspect en ce mois de juillet : Jean ajusté, T-shirt, baskets et son inséparable sac à dos. Le tout porté par cette jeune fille vive et insouciante ou plutôt soucieuse de son seul et propre univers, offrant un visage d'ange confirmé et réaffirmé par de longues tresses qui la rendait merveilleuse à admirer.
La caractéristique que j'appréciais et dont j'aimais découvrir les variantes reste surtout son allure. Une jeune femme dont la démarche semble se cadrer dans l'utile. Les mouvements des jambes, des pieds voire des hanches s'harmonisent dans l'objectif de se déplacer.
Pas de balancement exagéré des hanches en fin de course, pas d'accentuation en plus ni de la cambrure ni du buste.
Tout cela lui allait très bien. Moi, je rangeais ces détails dans la liste de ces choses qui la rendaient carrément exceptionnelle.
Cet être, de sexe féminin, occupant le centre de mon attention et de ma curiosité me plaisait et cette attirance ne se basait pas encore sur cette féminité parfaite qui sûrement et avec raison, chatouillait les regards.
Je crois qu'elle m'avait annoncé qu'elle ferait le trajet en bus.
Le point de rencontre était bien un arrêt très concouru du réseau ferroviaire de transport en commun.
Ce fut un point de convergence de lignes qui débutent et d'autres qui y finissent.
Je choisis un emplacement très proche de la sortie principale, tout en conservant une vue sur l'ensemble des bus qui s'arrêtaient et se vidaient de leurs passagers.
Le temps semblait figé entre l'envie de la voir surgir et la crainte de toute tentative de chiffrer en laps de temps, son retard.
Peu importait l'heure du rendez-vous qui s'approchait sans nous calculer.
La rencontre, quoique intéressante, en fait représentait un prétexte cachant un seul et vrai objectif : la revoir.
Je ne me sentais pas encore de lui avouer que je faisais ce trajet juste pour sa compagnie.
Chaque minute qui s'envolait, rendait imminente son apparition.
Mon regard se dirigeait vers chaque car qui arrivait. Puis repartait vers l'autre sans le regret de celui qui revient bredouille de sa quête.
J'attendais avec l'anxiété mesurée que conférait le fait de ne dominer que l'un des deux parvis de la station.
Ainsi, je l'ai vue sortir par la porte principale. Elle me vit posté à l'attendre. Avait-elle remarqué la vie qui reprenait en moi à travers l'éclat de mon regard et le sourire franc qui en témoignait ?
Peu importe, dès qu'elle m'aperçut, elle débuta par des excuses pour m'avoir fait attendre.
Je la rassurai en me dirigeant vers elle. Moins d'une dizaine de mètres nous séparaient.
Elle pressa le rythme de ces pas et entama un vrai sprint sur les deux derniers mètres pour se jeter dans mes bras et me disant :
- Monsieur, vous m'avez tellement manqué ! J’avais hâte de vous revoir.
Je la serrai très fort dans bras, les jambes tremblantes, déstabilisées par cette fille extraordinaire qui vint en courant sur deux mètres se jeter dans mes bras.

J'étais encore obnubilé par ce que je venais de vivre quand je notai sur son visage l'aspect plutôt blême de l'inconfort et une attitude de retrait.
Elle me dit qu'elle n'allait pas bien. Elle ne supporte pas le trajet en car. Le moyen qu'elle venait d'utiliser pour me rejoindre.
Je ne me retins pas de rire à gorge lâchée, comme un con, tout en lui confirmant que moi aussi je souffre du "mal kamyon".
Je lui raconterai plus tard mes mésaventures sur la route de Hinche en 4x4 avec un ami. Je ressens les mêmes symptômes en voitures à châssis hauts et surélevés. Je lui dirai aussi que je redoute énormément le trajet vers mon lieu de travail en bus.

Pour l'instant, on n'avait un autre problème à gérer. J'avais très mal calculé l'itinéraire et on se retrouvait au mauvais endroit.
Aucune raison de paniquer cependant. Moins de quinze euros pour dix minutes de trajet en VTC et l'affaire était bouclée.
Non.
Pas tout à fait.
Elle avait reprogrammé le bon itinéraire et elle me l'avait envoyé par messagerie !
Mais catastrophe et sacrilège !
J'avais justement loupé ce message.
Depuis le départ de l'hôtel, je maintenais une communication continue avec elle. Je lui indiquais, arrêt après arrêt ma progression vers le point de rencontre.
Ses messages, ses réponses, ses "oulaaas" avec plein de petits a, rythmaient mes journées et configuraient mon humour. Elle était devenue ce ciel qui délimitait comme une cage à espaces variables l'ensemble de mon univers. Elle détenait la sainte et imbattable capacité de l'assombrir de nuages bas, épais et gris ou d'y faire régner une éblouissante clarté, et ramener le zénith dans tous les recoins.
La probabilité que je ratasse un de ses messages était non imaginable.
- Donc Monsieur vous n'avez pas lu mon message !
Me dit-elle en s'éloignant un peu plus avec des gestes de dégoût et d'incompréhension.
Moi non plus je ne comprenais pas comment je pouvais avoir négligé un message venant d'elle. Ce n'était tout simplement pas possible. Et pour riposter j'ai contre-attaqué.
- Mais non, Demoiselle, vous ne m'avez pas envoyé de message !
- Il n'a pas lu mon message ! Répéta-t-elle alors que son regard fuyant suivait le mouvement désordonné en rotations irrégulières et incomplètes qu'elle imprimait à son économie.
Elle enchaîna pour insister avec plus de conviction, pour me faire admettre l'évidence du crime dont je venais de me rendre coupable.
Je répliquai avec moins d'énergie persuasive dans cette guerre opposant deux évidences.
Pour elle, j'avais osé ne pas lire son message. Pour moi, comment pourrais-je faire preuve d'une telle légèreté en adoptant le choix délibéré de ne pas lire un message qu'elle m'aurait envoyé ?

Pourtant le terrain pour éclaircir le mystère espérait là, à portée de mains.
La résolution du dilemme reposait patiemment et sans résistance dans l'une des applications de nos combinés téléphoniques.
Nous décidâmes de le vérifier. Mais chacun porta en arrière-pensée l’occasion de démontrer à l'autre où se trouve la vérité.
Je gardais une foi inébranlable dans le fait que je lui plaquerais au regard, l'image de l'écran de mon téléphone prouvant l'absence de message.
J'ai eu tort.
En fait elle n'avait pas raison.
Non plus.
Son message était bien présent sur mon téléphone. Je ne l'avais pas vu !
Je trouvai une nuance brinquebalante pour justifier pourquoi je ne l'avais pas vu, donc pas lu.
Ceci pour aller dans le sens de sa déception et pour la rassurer. Jamais je pourrais ne pas avoir lu un message venant d'elle.
L'explication était plus que plausible. Elle avait dû envoyer le message, juste avant de quitter son logement universitaire. Or, en dehors de l'enceinte, elle utilise pour communiquer son abonnement téléphonique.
Ses explications arrivèrent de façon différée après le rétablissement de la connexion internet de mon téléphone qui s’interrompt souvent sur le parcours de la ligne du RER.
Quand je quittai le transport en commun, elle ne se trouvait plus chez elle. Je savais que l'on ne communiquerait que par la messagerie du téléphone.
Je ne voyais d'aucune utilité de scruter et vérifier ce qui pouvait éventuellement m'être transmis par la messagerie de Facebook puisqu'elle ne pouvait plus en être l'expéditeur.
Sur ces positions, elle a l’habitude de se tenir équidistante et en équilibre entre fermeté et force de conviction. Elle se garda, sans me l'avouer, de gober mes explications. Pour elle, malgré mes raisons logiques, je n'avais pas lu son message. C'était impardonnable.
Pour preuve, elle mettra du temps à réduire le recul pour se rapprocher physiquement de moi, durant la poursuite de notre chemin à bord d'un véhicule d'une compagnie de VTC très connue.
Je renonçai à vouloir la convaincre.
C'était déjà fabuleux de la revoir.
La rencontre ne fut que prétexte.
Elle me le rendit très bien plus tôt, quand elle vint vers moi dans un sprint sur deux mètres pour se jeter dans mes bras et me dire comme le murmure d'une douce brise : Comme vous m’avez manqué Monsieur ! J'avais tellement envie de vous voir !
12/11/2020
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