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Un soir de 1894

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Noé

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« En retard », c’était devenu la marque de fabrique de Pierre.
-De toute façon on n’arrive jamais à l'heure pour une soirée, tentait-il de se convaincre en sonnant à la porte.
-Messire Pierre Curie daigne nous honorer de sa présence, s’exclama Jean qui, depuis son entrée à la faculté était devenu son meilleur ami. Ses cheveux bruns ébouriffés lui donnaient un air de savant fou qui contrastaient totalement avec son attitude de fêtard invétéré qui organisait des réjouissances dès qu'une soirée libre s'annonçait.
-Viens vite, lança-t-il en le tirant par le bras. On essaie d'ouvrir cette bière depuis une demi-heure et elle nous résiste, la gredine !
En entrant dans le salon, Pierre sentit l'odeur entêtante de ces gauloises que ses amis affectionnaient tant. De longes volutes de fumée se mêlaient à la lumière tamisée et donnaient l'impression de s'enfoncer dans un fumoir haut de gamme. Ce sentiment était renforcé par le gramophone mécanique qui diffusait un air nasillard ainsi que par les discussions sourdes qui émanaient de groupes de personnes çà et là. Des éclats de voix lui parvenaient de la cuisine. Nicolas le dépassa pour aller les rejoindre en riant et en laissant dans son sillon une lourde senteur d'eau de Cologne. Il s'avança vers la cuisine en traversant la salle à manger où il remarqua un groupe de jeunes femmes. Arrivé dans la cuisine, il fut accueilli par Jean et ses amis déjà complètement saouls qui s'escrimaient sur la fameuse bière. Il reconnut parmi eux Jozef, un Polonais qui était arrivé depuis à peine quelques semaines et faisait déjà enrager la moitié de la faculté par ses succès au concours semestriel. Son autre caractéristique majeure était sa résistance à l'alcool, ce qui agaçait tous les autres. Il tenait la bouteille pendant que Nicolas, fournisseur officiel de substances illicites, cherchait en vain cette nouvelle invention que Jean venait d'acquérir : un décapsuleur. Ce dernier, une clope au bec, riait allègrement face aux deux garçons qui n'arrivaient toujours pas à l’ouvrir. Dans un élan de compassion, il les aida à chercher le précieux outil, tout en débattant avec Jozef de l'importance d’ouvrir la satanée bouteille.
-C'est une question d'honneur ! Lança fièrement Nicolas.
-D'ouvrir une bière ? Répondit ironiquement Pierre. Tu places l’honneur à un drôle d’endroit !
-J'ai trouvé un tournevis ! Hurla Jozef s'extirpant d'un placard.
-Un tournevis pour ouvrir une bière ? Les railla Pierre. Vous-vous prenez donc pour des plombiers !
-Et bien fais-le toi ! Répondit Jozef vexé. Cela ne devrait pas poser problème à un grand scientifique comme toi !
-Avec joie, mon cher, déclara Pierre avec suffisance.
Ils devaient être bien stupides ou bien saouls pour ne pas réussir à ouvrir une simple bière. C'était une bonne occasion pour montrer son sens de la logique qu'il pensait largement supérieur aux autres.
Il tendit la main pour attraper la bière posée sur le plan de travail quand Louis, un de ses vieux amis d’enfance, apparut dans le cadre de la porte. Jozef poussa un cri de joie en s’avançant vers lui. Oubliant cette histoire de bière, Pierre l’écouta raconter comment il avait rencontré Louis. Les trois compères passèrent les deux heures suivante à discuter en buvant avec forces grimaces les cocktails inventés par Jean. A court de cigarettes Jozef repassa par la cuisine pour récupérer son paquet. Il aperçut la bière restée fermée, l’attrapa et l’emporta dans le salon. Il lança de nouveau le défi :
-Grand concours du jour ! Un cocktail gratuit sera la récompense de celui qui réussira à ouvrir cette maudite bouteille !
Pierre sursauta. Il avait oublié ce défi et s’agaça car la façon dont Jozef le relançait laissait penser qu’il avait essayé de s’y soustraire. Cette idée blessait terriblement son amour propre. Il ne pouvait supporter l’échec. L’idée même d’abandonner un projet quel qu’il soit lui était intolérable. Il se leva avec autant d’assurance que possible et s’avança vers Jozef, lui arracha la bière des mains et lança à la cantonade :
-Combien vous pariez que j’y arrive ?
Le public déjà bien imbibé d’alcool, commençait à rire bruyamment et des paris fusaient dans toute la pièce.
-Dix sous qu’il n’y arrive pas !
-Tenu !
-Petits joueurs! Moi je parie trente sous qu’il y arrive du premier coup ! »
Jean lui rapporta le décapsuleur qu’il tenait comme le saint Graal, tandis que Pierre faisait semblant de s’échauffer, tout en riant et s’étonnant qu’un simple défi entre lui et Nicolas devienne sujet à des paris d’argent. Toute l’assemblée s’était rapprochée d’eux, comme pour assister à un combat.
Toujours le sourire aux lèvres, Pierre attrapa d’une seule main la bière lancée par Jozef, applaudi par une partie des invités. Il reçut le décapsuleur et observa cet objet que Jean appelait « révolutionnaire » en se demandant comment l’utiliser. Jean s’apprêtait à lui expliquer la façon dont il fallait faire pour l’utiliser mais Pierre l’interrompit sans le remercier :
-Inutile, c’est simple comme bonjour.
Il décida d’ouvrir la bière lentement afin de laisser planer un certain suspense sur le défi. Il posa donc très lentement l’outil de Jean sur la capsule de la bouteille et la coinça par en dessous, puis tenta de la relever doucement : la capsule refusa de se plier. Il refit donc la même manœuvre avec un peu plus de force mais sans succès. Il appuya alors avec toute sa force tout en demandant à Jean si sa « merveilleuse » invention n’était pas défectueuse.
-Je viens d’ouvrir ma Pils avec ! Lui répondit-il l’air narquois.
Agacé, Pierre força sur la capsule. L’assemblée enivrée éclatait de rire à chacune de ses tentatives. Il se sentait rougir peu à peu à cause de l’effort mais aussi à cause de l’humiliation qui grandissait à chaque seconde. Des gouttes de sueur glissaient entre ses doigts serrés. Il releva les yeux un instant et vit les visages hilares qui l’entourait. Blessé, il jeta la bière par terre, qui, se mit à rouler avec un bruit sourd sur le parquet en point de hongrie. Son chemin fut arrêté par une fine chaussure noire à talons.
Les yeux de Pierre remontèrent lentement le long de cette silhouette : de fines chevilles, de longues jambes galbée recouvertes de collants noirs, une robe rouge qui enserrait sa taille de guêpe, un cou de danseuse sur lequel était posé un doux visage aux lèvres teintées de carmin et aux yeux rieurs qui l’observaient d’un air narquois.
Il redressa son dos à la vue de cette jeune femme, tenta de reprendre sa contenance et d’un geste désinvolte se passa la main dans les cheveux en s’approchant d’elle. Les épaules en arrière, le menton en avant, fier, Pierre se voyait déjà conquérir la belle. Il s’apprêta à lui expliquer de quelle façon il avait fait « exprès » de ne pas réussir à ouvrir la bière, mais la jeune inconnue avait ramassé la bouteille et lui avait lancé avant qu’il ne puisse placer un mot :
-C’est cela que vous cherchez ?
Elle tenait du bout de ses longs doigts, cette maudite bière. Il tendit alors la main pour la récupérer, mais une fois encore elle fut plus rapide que lui et l’ouvrit d’un coup en la dévissant. Elle en but une gorgée en riant, puis reposa la bouteille sur la table d’un geste précis.
Elle planta ses yeux dans ceux de Pierre et lui tendit une main franche :
-Je m’appelle Marie à qui ai-je l’honneur ?

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