Un soir à Montmartre

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Ils se connaissent depuis 20 ans, ils ont été amants, puis amis. Le temps a passé, un sentiment étrange s’est installé entre eux... une indicible tendresse, émaillée de temps à autre d’une onde de désir qui les laisse chaque fois, surpris, émus, chacun s‘efforçant alors de dissimuler son trouble à l’autre. Ils ont traversé ces années sans jamais s’éloigner complètement, des années rythmées par de longues périodes d’absence, toujours suivies d’un retour délicieusement partagé.
Deux vies au demeurant banales, ponctuées de rencontres, d’opportunités... la famille, les amis, les amours, la maladie, la séparation, la solitude, la mort... Et en toile de fond, ce lien qui les a souvent aidé à minimiser les instants d’euphorie et à surmonter les moments de détresse. Ils se sont tout dits, de leurs croyances, leurs attentes, leurs doutes et leurs déceptions.
Une tendre complicité les unit, un soupçon d’ambiguïté les a protégés de l’usure du temps, leur relation s’est inscrite dans la durée. Et pourtant, au cours de cette soirée de juillet 2014 tout va basculer...
Comme à l’accoutumé, ils se sont donné rendez-vous dans un petit restaurant italien, Cour St Emilion, à quelques pas de Bercy. Lui arrive en métro, elle en voiture.
Il s’installe en terrasse et attend. Silhouette élancée, nonchalance naturelle. On le devine sportif. Anciennement passionné de rugby, il s’est aujourd’hui libéré de toute contingence extérieure. Avec le temps, Il a chassé de ses journées l’accessoire, télé, radio, journaux, il a renoncé à tout ce qui encombre l’existence pour se concentrer sur l’essentiel.
Elle arrive, volubile, élégante, elle dépose sur la table, clé de voiture, portable, sac à mains, écharpe... Premiers flots de paroles, elle raconte, la place de parking, le dernier film à voir, l’expo à ne pas rater. Contrairement à lui, elle est perméable à toutes les émotions, immergée dans le quotidien.
Elle le regarde, ils se sourient, se retrouvent, ils peuvent baisser les masques.
Ce soir-là, ils n’ont rien prévu de particulier, une soirée paisible entre amis. La conversation s’engage, les sujets s’enchaînent, les débats sont vifs, passionnés, ils ne sont pas toujours d’accord et ne se font pas de concessions. Brusquement, le portable de Julie sonne, elle décroche, son mari Pierre annonce un contretemps, il est bloqué à Nice et ne rentrera à Paris que le lendemain soir. Leurs regards se croisent :
- Une balade à Montmartre ça te dit ? propose Antoine
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- Pourquoi pas ? mais tu conduis, le rosé me monte un peu à la tête répond Julie. Ils terminent tranquillement leur repas et quittent le restaurant.
Dans la voiture, imperceptiblement l’atmosphère change, le silence s’installe, ils n’éprouvent plus le besoin de parler. Le charme de Paris opère, Antoine s’engage sur les quais : les Ponts illuminés défilent, Pont des arts, Pont neuf, Pont Alexandre III ; Paris est la proie des touristes, ils se sentent envahis par cette douce insouciance. La voiture s’arrête, Julie descend la première, Antoine se gare et la rejoint.
Ils se mêlent à cette faune bigarrée qui envahit les escaliers de la butte. Elle retrouve inconsciemment les gestes d’un autre temps, glisse sa main dans celle d’Antoine .En un éclair, 20 années s’effacent, ils s ‘arrêtent, Antoine se penche vers elle, leurs lèvres se rejoignent...
Les souvenirs surgissent en cascade, premiers émois, premiers baisers... La fac, le festival d’Avignon, les canaux d’Amsterdam, et... comme une lente litanie, la même interrogation : « Et maintenant on fait quoi ? ». Vingt ans ont passé, pas une ombre n’a terni le tableau ; Ce qui existait entre eux couvait encore, «la bête » intacte, tapie au fond d’eux-mêmes, était là, prête à s’embraser. Il suffisait d’un rien pour la réveiller! Maintenant, ils ne l’éviteront plus ! Ils l’ont esquivé tant de fois, chacun à sa manière, lui en multipliant les expériences, elle en s’accrochant à sa cage dorée ! Aujourd’hui, plus de dérobade, il faut trancher ! Amour ou Amitié le choix est sans appel !
Elle se lance la première: « Il y a vingt ans, j’ai eu peur ! Quand tu m’as dévoilé ton amour, j’ai été prise d’une peur panique ! Peur de cette passion à laquelle je me sentais incapable de résister. Mais je ne PEUX pas lâcher prise ! Au fond de moi, persiste malgré les années, une obscure fragilité ! Pierre comble cette faille, sans que je ne puisse véritablement m’expliquer pourquoi ?, il est le père de ma fille, il est la Corse, le lien intangible avec mes racines, la sécurité! Je peste, je fulmine, j’étouffe dans son monde de certitudes, et pourtant, j’ai besoin de ses repères! Je cherche depuis des années une explication à ce comportement... Peut-être dans l’enfance ?
Antoine sourit : « L’explication, tu la cherches depuis que je te connais, dans cette fameuse analyse qui doit te donner les clés de ton existence et que tu remets toujours aux calendes grecques ! »
Elle acquiesce et reprend : « Il y a vingt ans, j’étais légitime à refuser de franchir la ligne jaune ! Nous avions tous les deux des enfants très jeunes, Alexandra avait 4 ans, les tiens plus jeunes encore et je ne me serai jamais pardonnée d’être à l’origine d’enfances gâchées par la faute d’adultes immatures. »
« Aujourd’hui encore, j’ai peur, mais je n’ai plus d’excuses, les enfants sont grands, mon couple est usé par 30 ans de vie commune et en ce moment, tu es libre, encore fragilisé par ta rupture avec Emmanuelle, mais libre. Alors une fois encore, on fait quoi ? ».
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Elle hésite puis avoue : « Oui j’ai envie, de changer de vie, de tout recommencer, de faire l’amour avec toi ! Pourtant je m’interroge ? Que va devenir notre belle amitié ? La vie nous a appris que les amours ne sont pas éternelles. Peut-on construire sur cette connexion aussi mystérieuse et aussi fragile qui nous rapproche aujourd’hui ? Dès que nous aurons franchi le pas, nous ne pourrons plus faire marche arrière ! Nous serons entrainés dans les affres de la passion et plus tard dans les méandres inéluctables de la lassitude. Notre précieuse amitié qui a survécu à toutes ces années ne survivra pas à quelques mois de passion. On ne se connaît pas dans ce registre amoureux ! On va se découvrir exclusifs ? Dépendants ? Capables ou incapables d’intimité ? Maintes fois nous avons eu ce débat, et jamais nous n’avons pu tomber d’accord ! Je suis convaincue que les relations de pouvoir sont inhérentes à la construction d’un couple. Tu m’as toujours soutenu le contraire. Et je t’ai toujours opposé cette phrase d’O Wilde : « Etre un couple c’est ne faire qu’un ! Oui mais lequel ? » . Cet ardent désir qui nous surprend ce soir, résistera-t-il au contact de nos deux corps ? Les deux week-ends que nous avons passés ensemble ont été magnifiques mais éphémères, ils nous ont laissé un goût d’inachevé. C’est peut-être là qu’il faut chercher l’origine de cette amitié amoureuse qui nous lie depuis si longtemps » !
Les souvenirs abondent...
Avignon : Juillet 2003, un week-end estival ! Le soleil de Provence ! Le festival d’Avignon où ils se sont merveilleusement accordés, le spectacle au palais des papes, l’hôtel champêtre dans l’arrière-pays provençal, les vestiges illuminés du pont d’Avignon ! Pas une ombre au tableau si ce n’était la présence de Pierre qui planait sur ce décor mythique...
Amsterdam : Mai 2014, autre week-end magique, sous la pluie celui-là. Ils ont flâné dans cette ville légendaire riche de ses musées, de ses façades à pignons, de ses canaux, de ses milliers de bicyclettes... avec en toile de fond cette même entente parfaite, troublée, cette fois-ci, par la présence d’Emmanuelle, dernière compagne d’Antoine qui ondoyait sur les canaux de cette ville moyenâgeuse.
Pourtant, s’exclame Julie, je meurs d’envie de m’engager dans cette aventure avec toi ! J’ai besoin de vibrer, de sortie de cette torpeur dans laquelle je m’englue un peu plus chaque jour. J’ai toujours été sincère avec toi. Laisse-moi un peu de temps ! Ne précipitons pas les choses ! L’été va passer, si le désir est toujours là à la rentrée, nous irons un peu plus loin. Nous avancerons à petits pas sur ce chemin que l’on sait, semé d’embûches. Ce désir qui me pousse vers toi, Qu’est-il exactement ? Un amour qui fera tout exposer sur son passage ? Un feu de paille qui va s’éteindre au premier désaccord ? Les derniers émois d’une femme qui sent s’éloigner sa jeunesse et veut une dernière fois la retenir?
Lui reste silencieux. Il se rappelle les débats houleux qui les ont si souvent opposés, au cours de ces vingt dernières années. Elle, persuadée que la routine tue l’amour ; Lui convaincu qu’un couple ne vit pleinement son amour qu’à l’aune du quotidien.
Antoine est à la recherche de l’être unique qui comblera sa vie. Pour lui, « Aimer c’est se donner corps et âme ». Leurs expériences divergent, il a vécu des amours tumultueuses avec
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des compagnes différentes, il a toujours choisi la vie commune mais n’a su transformer ses passions en une vie harmonieuse qu’il voudrait décliner au jour le jour.
Elle, au contraire, a vécu ces vingt dernières années auprès du même homme, le père de sa fille, elle a vu, au fil des années, son amour se faner au contact du quotidien et connaît aujourd’hui la routine qui est venue à bout de la complicité du couple. Elle n’a qu’un désir, réinventer le couple au-delà des sentiers traditionnels imposés par nos sociétés judéo-chrétiennes !
Antoine ne veut pas vivre seul, il a besoin de partager son quotidien avec une compagne. Aujourd’hui, il s’interroge : Qu’est-ce qui le pousse dans les bras de Julie? Il sort d’une passion destructrice et ne supporte pas cette noire solitude du coeur qui l’étreint. Va-t-il se lancer à corps perdu dans une nouvelle passion par amour ? Pour fuir les stigmates d’une passion toujours vivace ? Ou par peur du vide ou de l’ennui ? A- t-il véritablement fait le deuil de sa relation avec Emmanuelle? Il serait bien en peine de répondre à cette question. Elle a été la femme de sa vie, peut-être est-il tout simplement entrain de fuir ce chagrin qui l’obsède. Il sait son incapacité à vivre seul, il est devenu au fil du temps, entre deux aventures, un habitué des sites de rencontres. Alfred de Musset a immortalisé dans une maxime célèbre des Confessions d’un enfant du siècle cette quête infernale de l’amour absolu: « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». Mais avec Julie c’est autre chose, ils ont tous les deux beaucoup à perdre dans cette aventure. Pour Antoine, sa recherche constante d’un idéal, le conduit parfois à des accès de violence qu’il maitrise, mais qui restent refoulés au fond de lui-même. Ses anciennes compagnes lui ont souvent reproché cette violence ! Il s’interdit des relations de cette nature avec Julie. Entre eux, tout a toujours été respect, confiance, chaleur, jamais une once de violence ne s’est insérée dans leurs rapports. S’ils devaient s’engager tous les deux dans cette aventure, l’enjeu serait tel, qu’il ne présume pas de ses réactions. En cas d’échec, leur amitié pourrait ne pas résister à cette épreuve.
Il est 23H00 le dernier RER part à 23H30 il faut rentrer. Ils rejoignent la voiture, direction la gare de Lyon. Antoine reprend le volant, cette fois-ci il choisit le périphérique, plus rapide ! Le décor défile morne, lépreux, semblable à celui de toutes les banlieues des métropoles internationales. Pendant le trajet, ils continuent à se parler, font des projets. Julie a posé sa main sur le bras d’Antoine ; elle se sent si proche de lui, prête à renoncer à ses hésitations et à se laisser emporter par cet amour. Il suffirait d’un mot, d’un simple geste pour que tout bascule...Devant la gare de Lyon, ni l’un ni l’autre ne fera le premier pas, comme si chacun attendait que l’autre donne le signal. Devant la gare, ils s’embrassent une dernière fois. Antoine sort de la voiture. Ils sont libres ce soir-là, rien ne s’oppose à... Pourtant, ils ne termineront pas la nuit ensemble. Antoine s’éloigne, dernier regard... Tout reste possible ! Au retour des vacances, ils tenteront l’expérience. Ils ont juste besoin d’un peu de temps. C’est un ouragan qui vient de leur tomber sur la tête ! Ils veulent se poser, réfléchir avant de passer à l’acte. Ils ont envie de s’engager dans cette magnifique relation avec la peur au ventre, déchirés entre l’envie de vivre une relation exceptionnelle et la peur de gâcher vingt ans d’une amitié sans faille.
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Ils repartent, bouleversés par ce déluge d’émotions et d’interrogations d’hier et d’aujourd’hui. Un déluge qui leur laisse un goût d’inachevé, une sensualité à peine ranimée et déjà inassouvie !
Un échange de SMS conclura ces moments d’intimité :
Antoine : « Oui le désir est là, il l’a toujours été. On en reparle après les vacances... »
Julie : « C’est vrai, un désir intense, ardent...Il faut laisser le temps au temps. Merci pour ces moments précieux ».
Quarante-huit heures après, Julie se prépare à partir travailler, elle entend la sonnerie d’un message sur son portable, c’est Antoine, elle lit :
« Après notre dernière rencontre je me suis inscrit sur un site de rencontres, je pense que c’est une bonne idée. Notre amitié de 20 ans doit perdurer au-delà de 20 ans encore. Le vouloir plus est l’ennemi du bien, même s’il y a frustration quelque part... Qu’en penses-tu ? Ton ami ».
D’un clic, elle répond :
« Tu as raison ! Nous avons tout à perdre à mélanger les genres ! Je te souhaite de trouver la compagne de tes rêves. Ton amie ».
Cette nuit qui aurait pu être fatale à leur amitié a vu la sagesse l’emporter. Julie range son portable et songe pourtant à une autre maxime de Musset
« On est souvent trompés en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. ».

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Noellia Lawren · il y a
J'adore !!!
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Utilisateur désactivé · il y a
Jolis souvenirs