Un simple malentendu

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— J’arrive.
Daniel Covet repose le combiné du téléphone et regarde un instant par la fenêtre. Il inspire profondément en fermant les yeux et relâche longuement et doucement l’air par le nez. Le moment qu’il attendait vient d’arriver. Après de longs mois de labeur, d’investissement et de sacrifices personnels, il allait enfin obtenir LA promotion. LE poste de responsable des agences pour la moitié sud du pays. Ils ne sont plus que deux en lice, et il est bien placé pour savoir qu’il a les faveurs du Big Boss. Il enfile sa veste posée sur le dossier de son fauteuil et tripote nerveusement son nœud de cravate. Il inspire de nouveau bien à fond, expire, puis se dirige vers les ascenseurs.



Quinze jours plus tard.

Emmanuel prend la tête du groupe. Il trouve que les gars mollissent un peu. Il y a deux dates importantes qui s’approchent, et ça n’est vraiment pas le moment de se laisser aller. Il accélère et entend que les gars répondent. À certains bruits, il sait qu’ils ont suivi. Les expirations se font plus bruyantes, et dans l’air froid de ce matin, ils sont un instant entourés d’une brume filandreuse. Manu prend le large, comme chaque fois. Il profite souvent de la côte pour placer son démarrage. Ça monte pendant cinq cents mètres puis après ça plonge avec plein de courbes dans lesquelles il faut quand même faire gaffe parce qu’il n’y a pas beaucoup de visibilité et que les voitures vont vite. Pour elles c’est une petite montée dans laquelle elles arrivent lancées, et de plus la plupart en profitent pour couper les virages. Il arrive en haut et se lance dans la descente. Le vent froid lui fouette le visage. Il est vraiment content de ce vélo. Il lui a coûté une petite fortune, mais il vaut vraiment le coup.
— Avec ce que tu gagnes, tu peux te permettre ce genre de folie, lui avait dit Christian avec un regard plein d’envie pour son « engin ».
— Et au fait félicitations pour ta promotion, avait ajouté Pascal. T’es responsable pour toute la moitié du pays c’est ça ?
— Oui, j’attaque dans quinze jours. Ce qui m’ennuie c’est que j’aurais moins de temps pour pédaler avec vous. Et je vous jure, ne plus vous humilier chaque semaine ça va me manquer !
— Espèce de sale connard prétentieux ! lui dit Pascal en rigolant et en le bousculant.
Un autre s’approcha et lui versa une partie de sa gourde sur la tête.
— Je parle pas aux cons ça les instruit !
C’est vrai que ses compagnons de route vont lui manquer. Il aura certainement beaucoup moins de temps à partager avec eux, mais il s’est tellement battu pour cette place. C’est un aboutissement, une reconnaissance professionnelle qui le rend particulièrement fier et heureux. Le vent siffle à ses oreilles. À cette minute précise, il est vraiment le roi du monde.


Après des semaines de travail, de recherches, de surveillance, de chronométrages, Daniel est là au bord de la route. Emmanuel Cassin et ses potes s’entraînent toujours sur cette route. Ce type est trop routinier pour avoir LE poste. Il est trop prévisible. Sans doute un bon manager, mais on voit bien qu’il n’est pas prêt à prendre des risques. Ça doit être un mou dans le fond. Il regarde sa montre et sort son téléphone. Madame Dufour a une belle maison le long de cette route et une jolie petite fille qui va à l’école du bourg en bas. Il ouvre ses contacts et appuie sur le nom. Elle a aussi une grosse voiture. Elle décroche à la troisième sonnerie. Il inspire et se met à parler beaucoup plus vite que d’ordinaire.
— Madame Dufour ?

Lisa sent une torsion dans son ventre. Elle pose sa tasse de café.
— Comment ça elle est tombée ? Sa voix est montée dans les aigus. La panique commence à l’envahir.
— Les pompiers ont préféré l’emmener à l’hôpital. Ça avait l’air sérieux.
— Mais comment c’est arrivé ? Qu’est-ce qu’elle a ?
— Je ne sais pas madame, on m’a juste demandé de vous prévenir, je suis désolé. Ils ont dit de faire vite.
Elle enfile son manteau et sort en courant de la maison. Elle s’engouffre dans la voiture. Elle tremble tellement qu’elle doit s’y reprendre à deux fois pour introduire la clé et mettre le contact. Elle finit par démarrer et part en faisant gicler le gravier de l’allée.
Garé un peu plus loin, dans une voiture de location, Daniel repose son portable et regarde passer le véhicule de Lisa, lancé à fond. Il attend quelques minutes, puis démarre à son tour et prend la route tranquillement.

La voiture sort beaucoup trop vite du virage et se déporte sur la gauche à l’instant où le cycliste arrive. La conductrice tente une manœuvre désespérée en freinant et contrebraquant, mais part en dérapage et vient heurter le vélo de plein fouet. Le cycliste a les deux jambes brisées avant d’être projeté en l’air. Il retombe sur l’arrière de la voiture où le choc lui rompt les cervicales. Il est mort avant de retomber sur la chaussée.

Des cyclistes lui font signe de ralentir. Il aperçoit deux véhicules arrêtés dans le sens de la montée. Des gens sont au téléphone. La voiture de Lisa Dufour est en travers de la route, le pare-brise est cassé et maculé de sang. Au milieu de la chaussée le reste de ce qui devait être un vélo. On devine un corps au sol dont une jambe dépasse sous l’avant de la voiture. Deux hommes en tenue de cyclistes entourent et soutiennent une femme qui semble hébétée. Ils la font asseoir sur un petit muret. Maintenant on distingue au loin la sirène d’un véhicule sans pouvoir dire si ce sont les gendarmes ou les pompiers.
Daniel inspire profondément, puis ferme les yeux et relâche longuement et doucement l’air par le nez.



Une semaine plus tard.

— Bonjour Daniel.
L’homme derrière le bureau se lève. Les deux hommes échangent une poignée de main, puis s’assoient.
— Daniel je vous ai demandé de venir car vous n’êtes pas sans ignorer le drame qui vient d’arriver à notre ami Emmanuel Cassin. Malgré cette tragédie, nous devons continuer à aller de l’avant. Je pense que vous vous doutez du pourquoi je vous ai demandé de venir. Je vais en effet vous confier le poste de responsable des agences, mais je tenais avant tout à vous dire que vous n’êtes en aucun cas pour moi, un deuxième choix. J’ai longtemps hésité entre vous et Emmanuel, et je sais que vous avez fait un travail colossal, autant l’un que l’autre… Bon, je ne vais pas rentrer dans les détails, mais sachez bien qu’il n’était pas question pour nous de prendre quelqu’un d’autre pour ce poste. Voilà, malgré cette situation dramatique, je voulais quand même vous faire part de cela, et vous souhaiter bonne chance dans vos nouvelles fonctions.



Trois semaines plus tard.

Daniel est à son bureau, un dossier ouvert devant lui. Le téléphone sonne, il tend le bras et décroche.
— Daniel j’écoute…
Une voix féminine lui répond.
— Bonjour M. Covet, j’ai M. Murat en ligne pour vous.
— Merci beaucoup. M. Murat ?
— Daniel, comment allez-vous ? Je ne vous embête pas longtemps, j’ai juste deux choses à vous dire.
Daniel tripote nerveusement son nœud de cravate.
— Tout d’abord, je tenais à vous féliciter. J’ai vu les premiers résultats depuis que vous avez pris les rênes c’est très encourageant, bravo !
— Merci M. Le Directeur.
— La seconde n’a rien à voir avec le travail, mais peut-être cela vous intéresserait-il de savoir que le dossier concernant notre pauvre ami Cassin est clos. J’ai été contacté par l’adjudant de gendarmerie qui s’en est occupé, et qui tenait à me le signaler. L’enquête a conclu à un accident. Tout cela est terrible. Je dois aller rendre visite à sa veuve bientôt. Quelle tragédie !
Faites attention à vous Daniel ! Nous avons besoin de vous ! Je vous laisse travailler, et encore bravo !
Daniel raccroche en souriant. Il se laisse aller dans son fauteuil. Il inspire un grand coup, ferme les yeux et relâche doucement par le nez.


Le soir même.

Il finit par trouver une place dans le parking. Il attrape sa serviette et sort de la voiture.
—M. Covet ?
— Oui ?
Daniel se retourne. Le coup de poing le cueille à la pommette et l’envoie rouler au sol. Choqué, il essaie de se mettre à genoux, mais un méchant coup de pied dans les côtes lui coupe le souffle. Quelqu’un l’agrippe sous les aisselles, le traîne par terre comme un sac puis le soulève et le pousse dans sa voiture. Il cherche à se redresser mais un nouveau coup sur la tempe lui fait perdre connaissance. Il s’effondre.

Une odeur de terre le ramène à la réalité. Il cligne plusieurs fois des yeux avant d’arriver à les ouvrir pour de bon. Il est allongé par terre. Il distingue de l’herbe devant lui. Il fait toujours nuit. Il essaye de se redresser, mais une violente douleur dans les côtes lui arrache une grimace et le laisse allongé. Il perçoit des bruits d’insectes et d’oiseaux, il est en pleine campagne. Sa tête lui fait un mal de chien. Tout à coup il se souvient de l’agression dans le parking, le coup de poing, le coup de pied. Il sent la peur dans son ventre. Il gémit, malgré lui.
— Alors Covet, on est réveillé ?
Instinctivement il se tourne dans la direction de la voix. Il voit deux pieds à quelques centimètres.
— Qu… qui êtes-vous ?...Qu’est-ce que vous voulez ?
— Qui je suis ? Je m’appelle Patrice Dufour. Le nom te dit quelque chose ? Ma femme s’appelle Lisa. Ça, ça te parle, non ? Tu couchais avec elle ! T’as oublié ?
Il ponctue sa phrase d’un coup de pied dans les jambes de Daniel.
Lisa Dufour ! Le nom vient percuter l’esprit de Daniel.
— Non, mais attendez, je n’ai jamais…
— Oh je vais être honnête avec toi. Je ne m’attendais pas à ce que tu me dises oui, c’est bien moi qui sautais ta femme quand t’avais le dos tourné.. J’ai trouvé ton nom dans son téléphone, le jour de l’accident. Qu’est-ce qui pouvait bien la faire rouler si vite sinon le fait d’aller te retrouver ? On a jamais assez de temps dans ces situations-là, t’es pas d’accord ? Chaque minute compte quand on va retrouver son putain d’amant. Alors on roule un peu plus vite que d’habitude et on percute un cycliste ! Je me doutais depuis un bail qu’elle voyait quelqu’un dans mon dos. Mais là pile poil un appel qu’elle a pas eu le temps d’effacer. Un numéro que je ne connais pas, et pour cause ! Alors moi curieux j’appelle. Bonjour, vous êtes bien sûr la messagerie de Daniel Covet, je ne suis pas disponible pour l’instant, patati patata… Ça m’a pris un peu de temps, mais j’ai fini par te choper.
Daniel ferme les yeux. Il lutte contre une nausée. Tout ça est complètement absurde.
— Et ce que je veux ?.. Mais que tu disparaisses.
Dufour s’accroupit près de Daniel.
— Tu crois quand même pas que je vais te laisser t’en sortir comme ça ?
Le type se redresse. De nouveau la peur qui lui tord le ventre. Des pensées se bousculent dans sa tête…
— Attendez… Attendez. C’est un malentendu.
— Oui, ça doit être ça. En fait t’as appelé ma femme pour lui vendre un nouveau poêle à bois.

Vas-y Daniel, dis-lui que tu as appelé sa femme pour l’affoler et la faire sortir en catastrophe dans l’espoir qu’elle percuterait le seul cycliste qui arrivait dans la descente, mais que tu n’as jamais couché avec elle. Dis-lui que tu t’es juste servi d’elle. Il comprendra, c’est sûr. On ne tue pas les gens comme ça, n’est-ce pas Daniel ? Dis-lui maintenant !

Dufour empoigne Daniel et le force à se lever. Ils marchent quelques mètres et Daniel découvre sa voiture au bord de la route dans le sens de la descente. Le type ouvre la porte côté conducteur.
— Je vais te laisser rentrer seul. Sois prudent les virages sont serrés ici et la pente est forte.
Daniel ne comprend pas. Il hésite.
— Allez !
Il le force à s’asseoir, démarre le moteur puis lui attache la ceinture et lui tapote l’épaule.
— Sois prudent.
La porte est ouverte, il se recule un peu et ramasse une branche par terre. Il la brandit et l’abat à toute volée sur la jambe de Daniel qui pousse un hurlement. Il fait un pas en arrière, relève la branche et l’abat de nouveau, cette fois sur le bras. L’os du poignet craque. Daniel ne crie pas. Il hoquette. Il a du mal à reprendre sa respiration. Des larmes inondent ses yeux. Le gars se penche, défait le frein à main et ferme la portière. La voiture avance doucement dans la pente, puis prend rapidement de la vitesse. L’endroit est choisi avec soin. C’est une grande ligne droite avec un virage en épingle tout au bout.

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