Un si troublant souvenir

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Image de Été 2020

Sur la photo, elle irradie. Impossible de trouver un autre mot. Quand j’ai découvert ce cliché, je suis resté de longs instants à la regarder, tenant presque religieusement le petit cadre en bois doré entre mes mains, essayant de comprendre pourquoi la voir ainsi me faisait me sentir aussi fier, aussi triste et aussi confusément heureux en même temps, et c’est juste cela qui m’est venu à l’esprit : elle irradie.

Elle se tient sur un vaste terrain nu et plat, que l’on devine poussiéreux, à gauche d’un très gros arbre dont on ne voit qu’une partie du tronc et quelques branches basses. Le reste du houppier et du tronc sortent du cadre, qui semble étrangement tronqué, décalé. Derrière elle on aperçoit une grande maison en bois de style colonial, à deux étages. D’autres bâtiments, apparemment en terre, sans fenêtres, sont visibles un peu à l’écart. En observant attentivement l’arrière-plan, on peut distinguer devant la maison quelques enfants noirs et des femmes en costume traditionnel, qui se tiennent alignés, les mains jointes devant eux.

Tout cela n’est qu’un décor, car on ne voit qu’elle. Elle est debout, solidement campée sur ses deux jambes légèrement écartées, une main sur la hanche et l’autre sur le front, comme si elle essuyait quelques gouttes de sueur. Elle porte une tenue claire, un pantalon de toile ajusté et une chemise blanche dont elle a retroussé les manches et largement ouvert le col, dévoilant la pâleur de sa gorge et laissant deviner les courbes de sa poitrine. Elle a les cheveux coupés courts, un peu ébouriffés, sans doute collés par la transpiration. Et puis elle a ce sourire, immense et magnifique, et ce regard débordant de bonheur, d’intelligence et de vie, et d’arrogance aussi, qui semble attraper la lumière. Impossible, même pour moi, de ne pas être troublé par la sensualité qui émane d’elle. Elle est incandescente. Le monde lui appartient et elle le sait.

Cette femme, dont je suis tombé amoureux sur une vieille photo jaunie, c’est ma mère. Ma mère il y a 60 ans, en Afrique. Ma mère qui fut une jeune femme superbe et provocante, il y a une éternité… Ailleurs.

Elle est morte il y a huit mois maintenant, à l’âge de 85 ans. J’ai découvert la photo la semaine dernière, dans un petit coffre en bois caché au fond de la grande armoire de sa chambre. Du vivant de mes parents, je n’entrais jamais dans leur chambre, c’était comme une île inconnue dans mon royaume. Son odeur est différente de toutes les autres pièces de la maison. Le sol est recouvert d’une antique moquette écarlate et les murs sont tapissés d’un papier peint au motif délicieusement vieillot, un mélange de grosses fleurs oranges et d’oiseaux exotiques chamarrés. Un crucifix est accroché au-dessus du lit, une branche de buis séchée est coincée derrière la croix. Il n’y a pas d’autre décoration aux murs. Je ne sais pas pourquoi je ne rentrais jamais dans cette pièce étant enfant, je n’ai pas le souvenir qu’on nous l’ait interdit, à mon frère et à moi, mais il ne nous serait jamais venu à l’idée de nous y cacher ou d’y aller jouer. Même après la mort de papa, puis le départ de maman en maison de retraite, cette chambre est restée la leur, et je n’y pénétrais que pour l’aérer et y faire la poussière. À chaque fois, j’ai l’impression d’y entrer par effraction, et je ressens une sorte de malaise, comme si j’étais un voyeur en train de rôder chez des inconnus.

Mon frère et moi avons fini par tomber d’accord pour vendre la maison. J’avais toujours pensé être détaché de ce genre de considérations, mais prendre la décision de céder cette maison avait été beaucoup plus difficile que je ne l’aurais imaginé. Une fois qu’elle sera vendue, il ne restera rien de mon enfance, aucun refuge en cas de naufrage. Je me suis aussi rendu compte que le foyer que je me suis moi-même construit sera un jour vendu par mes enfants, et qu’il ne restera rien de moi. C’est souvent sur soi-même que l’on pleure quand on pleure nos parents. C’est habité par ce genre de considérations peu joyeuses que j’avais fait le tour de la maison pour y récupérer ce que je voulais garder. Tout le reste partirait à la communauté d’Emmaüs, ni mon frère ni moi n’avions l’envie de nous occuper de vendre les meubles. J’étais donc venu passer une dernière journée dans la maison, pour fouiller les placards et inventorier chaque tiroir, avec le secret espoir d’y trouver un trésor, au milieu du fatras d’objets inutiles en tous genres que mon père avait accumulé au fil des années.

Avant de trouver le petit coffre dans l’armoire, ma récolte était plutôt maigre : une boussole rouillée ; un album de photos minuscules datant apparemment des années 1920, dont les personnages avaient quelque chose de vaguement familier, sans doute des ancêtres du côté de mon père ; un petit fossile rougeâtre ; une boîte de pastilles Euphon remplie de dents. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire avec ces artefacts disparates d’un passé que je n’avais pas connu, mais rien d’autre ne m’avait paru intéressant, ou beau, ou même significatif. J’ai souri en songeant à ce que penseraient mes enfants en trouvant ces quelques objets dans un de mes tiroirs, après ma propre mort. Encore une idée morbide et égocentrique. Et puis j’ai trouvé le coffre.

Même à mon âge, ouvrir un coffre caché fait battre le cœur un peu plus vite. J’ai d’abord essayé de débloquer le petit loquet rudimentaire rongé de rouille sans le casser, mais finalement l’impatience a gagné et je l’ai brisé d’un coup sec. Une légère odeur de poussière et de renfermé s’est échappée. Il y avait là quelques trésors, mais pas ceux auxquels je m’attendais. Sur le dessus se trouvait une petite figurine en ivoire de quelques centimètres. Vu l’indéfectible piété de mes parents, j’ai d’abord pensé à une vierge, mais en y regardant de plus près j’ai vu que le petit personnage était pourvu d’attributs indéniablement masculins. Il y avait aussi une petite boîte en ébène, qui contenait un écrin sur lequel reposaient deux jolies boucles d’oreilles en or, de simples anneaux qui m’ont semblé très anciens, et une épingle à cheveux nacrée, en forme de lion. Dans une autre petite boîte, en métal cette fois, était enroulée une mèche de cheveux clairs. Et puis, tout au fond du coffre, délicatement enveloppée dans un mouchoir en soie gris, j’ai trouvé le petit cadre en bois doré.

Je n’ai pas tout de suite compris que c’était maman, je ne lui avais jamais vu ce sourire, je ne l’avais jamais vu les cheveux courts, je ne l’avais jamais vue comme une femme. Et puis je ne l’avais jamais vue en Afrique. Ils ne parlaient jamais de cette période de leur vie. C’était pour nous juste une ligne anecdotique de leur histoire, dont la réalité n’avait jamais rien eu de tangible. Nous savions juste qu’ils avaient passé cinq ans là-bas, avant que papa n’ouvre son cabinet ici, alors que nous n’étions pas encore nés. L’Afrique était un sujet qu’on n’abordait pas, comme tant d’autres. Quand je les imaginais là-bas, je voyais papa en médecin de brousse, affable et condescendant (comme il l’avait toujours été, même avec nous) et maman en femme au foyer bigote et terne, avec ce sourire infiniment triste qui ne l’a jamais quitté, et dont j’étais sûr qu’elle était née avec. Il m’a fallu de longues minutes, assis sur le rebord de son lit, pour comprendre, puis pour accepter que c’était elle.

Au début j’ai voulu la garder pour moi, et ne rien révéler de ce déroutant souvenir que j’avais trouvé. J’ai remis le cadre dans son enveloppe de soie, je l’ai reposé dans le coffre, j’ai embarqué le tout, et je l’ai rangé – caché – dans mon placard à costumes. Je l’ai regardée plusieurs fois dans la semaine, en secret, comme si elle était ma maîtresse, ou une ancienne amoureuse dont j’aurais gardé une photo intime. À chaque fois j’ai ressenti la même fierté, la même tristesse, le même trouble. Et puis j’ai fini par me dire que mon frère avait aussi le droit de savoir qui elle avait été. J’ai voulu prendre un cliché de la photo avec mon téléphone pour lui envoyer, mais soit la lumière était trop faible soit il y avait un reflet sur le verre. Alors je l’ai sortie du cadre, il suffisait de tirer sur une petite languette à l’arrière.

J’ai tout de suite compris que j’avais découvert un autre secret, encore plus secret. La photo était en fait pliée, ce que j’avais vu jusqu’à présent n’en était qu’une partie, et c’est ce qui expliquait l’impression de cadrage tronqué que j’avais eue. Je l’ai dépliée, et mon cœur s’est arrêté. Littéralement. Je me suis figé, et ma peau s’est comme contractée sur mes os. J’ai été balayé par un vertige qui m’a obligé à m’asseoir. J’ai lâché la photo, il me semble qu’elle est tombée lentement, comme une feuille d’automne, avant de se poser sur le sol. Quand je l’ai ramassée, il était toujours là.

Sur la photo, à quelques mètres de ma mère qui rayonne d’une sensualité triomphante et irrésistible, il y a un jeune homme noir, torse nu, mince et musclé, beau comme un athlète de l’âge d’or de l’olympisme. Il a les yeux exorbités et le visage gonflé. Il est pendu à une branche du très gros arbre. Ses pieds nus touchent presque terre, et on est tenté de le supplier de faire juste un effort pour les poser.

Je ne comprends toujours pas. Je n’arrive pas à savoir quoi penser, quoi faire, quoi ressentir. J’ai essayé de trouver une raison qui pourrait justifier cette horreur. Mais il n’y en a pas, bien sûr. Hier soir, pendant qu’Hélène était au yoga, j’ai replié la photo pour faire disparaître le pendu, et je me suis masturbé en regardant ma mère, brutalement, la mâchoire serrée. J’ai joui sans plaisir. Puis j’ai vomi et pleuré. J’ai remis la photo dans son cadre, et je l’ai rangée dans le petit coffre, caché dans mon placard à costumes. Comme si cela pouvait suffire.

Avant le retour d’Hélène, devant mon miroir, les yeux rougis et le goût du vomi au fond de la gorge, je me suis forcé à sourire. Un sourire infiniment triste. Comme le sien. C’est horrible comme je lui ressemble.

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Huggun  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à vous d'avoir pris le temps de lire mon texte, et n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé, y compris si vous n'avez pas aimé...
Par contre, ne prenez pas la peine de m'inviter à aller soutenir vos textes, c'est sans doute idiot de ma part mais ce genre de propagande a sur moi l'effet opposé de celui que vous pourriez attendre...

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cendrine borragini-durant · il y a
Nos parents sont les êtres les plus mystérieux que nous connaissions. Bien souvent, nous avons du mal à imaginer qu'ils aient eu une existence propre avant notre venue au monde et ce n'est souvent qu'à l'occasion de leur décès que certaines langues se délient, nous donnant à voir des aspects insoupçonnés de leur personnalité. Et si ce décalage entre ce que nous croyons savoir et ce que nous découvrons est parfois dérangeant, c'est qu'il nous rappelle que nos parents sont eux aussi humains avec, en eux, la possibilité du meilleur comme du pire. Quant à votre chute, brutalement cruelle, elle donne plus de force à votre récit même si elle conduit à un sentiment de profond malaise. Du reste, c'est plutôt bon signe pour moi qu'une oeuvre suscite un tel ressenti : cela démontre la qualité du texte. Un bon texte n'est pas une petite chose avec happy end à la clef, c'est quelque chose qui nous remue, nous fait mal au bide parfois, mais en tout cas nous fait nous sentir infiniment vivants.
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Huggun · il y a
Merci, j'aime votre façon de voir !
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Sandrine Michel · il y a
Je me suis laissée surprendre par le déroulement de cette histoire, avec la douceur des souvenirs d'une maman et la brutalité des dernières phrases. Vraiment excellent !
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Huggun · il y a
Merci beaucoup !
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Woodlande Joseph · il y a
Tres beau texte. Une histoire tres émouvante, le texte est tres original . On attend la suite !!
Si vous avez le temps passez me rendre visite et si le coeur vous en dit vous pouvez voter pour me soutenir
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/brisee-6
Merci et bonne chance !!!

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Pierre LE FRANC · il y a
Non, non ! Surtout, arrêtez-vous là. N'allez pas plus loin. Ce texte se termine par une énigme forte et angoissante. Un contraste époustouflant entre ce que l'on ressent en accompagnant le narrateur dans la quête de sa mère, ce qu'il croit avoir découvert d'elle et l'horreur de ce qu'il découvre à la suite. Quel souffle dans la fin du texte. Une chute tellement inattendue et brutale qu'elle ne souffrirait (à mon sens) aucune suite.
J'en frissonne encore...

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Huggun · il y a
Merci, vous faites partie des rares à avoir apprécié cette fin (que j'assume et défend d'autant plus qu'elle ne fait pas l'unanimité !)
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Lasana Diakhate · il y a
Un texte très riche..Bravo. J’ai bien aimé vos écrits et votre plume aussi..
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
Cliquez sur le lien
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Ozias Eleke · il y a
Une histoire très émouvante. La chute très réaliste me laisse perplexe... Bon courage.
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Huggun · il y a
Merci. Je comprends votre ressenti pour la chute, mais j'ai opté pour ne pas l'édulcorer...
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Jipaï · il y a
Un texte émouvant à plusieurs titres. Il m'a rappelé le décès de ma propre mère et le secret chagrin que l'on éprouve à vider une maison qu'on ne peut garder. Votre histoire se double d'un mystère et je pense, comme d'autres, qu'il mériterait des développements, en avez-vous les moyens? pas sûr. En tout cas, la fin du texte est émouvante, vous racontez de façon réaliste et très humaine votre réaction face à l'énigme. Un beau courage.
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Huggun · il y a
Merci beaucoup. J'ai bien en tête ce que pourrait découvrir le narrateur s'il avait le temps et le courage de se lancer dans cette quête...Mais ce serait une autre et longue et dangereuse histoire...
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Burak Bakkar · il y a
Jolii ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
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Chantal Sourire · il y a
Sentiments alambiqués, secrets de famille, les ingrédients d'une belle histoire, on a envie d'en savoir plus, un roman peut-être ? J'aime !
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Huggun · il y a
Merci! Si j'étais romancier, peut-être...Mais je ne le suis pas...!

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