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Un sentiment particulier

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Zélia

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Par où commencer. Par le début certes. Mais c’est à peine si je me souviens du début. Tout simplement parce que j’ignore quel était le réel commencement. Pour tout dire, je ne sais pas grand-chose. Je vais raconter comment ma flamme, tel un chandelier, s’est éteinte. Ce vagabondage incessant et ces remords qui m’affectent tant rongent mon cœur irrité par la culpabilité.

Je vais simplement parler de la séparation d’un amour parental et cher à nos yeux. Pour tous, enfants, ados, ou même adultes, tous autant qu’on est, cet amour est un repère. Mais il y a là, dans vos pensées, une bulle dans laquelle on classe l’amour que partagent nos géniteurs. Sauf qu’il arrive que cette bulle éclate de façon si explosive et si imprévisible que l’on conteste la vie et Cupidon de séparer les deux âmes qui nous ont créés.

C’était un jour de pluie, un vendredi de juillet, déjà j’étais malchanceuse d’avoir de la pluie un jour d’été. En fait, c’était le dernier jour d’école de ma petite sœur, il y avait une chorale d’organisée. Bien que le matin même j’avais appris que mon père ne partirait pas en vacances avec nous, les mauvaises nouvelles se synchronisèrent et me tombèrent dessus comme un rideau de pluie après le soleil. Curieuse comme je suis, je me doutais que quelque chose se tramait. Je n’avais pas tort.
Je n’osais poser la question qui me torturait l’esprit. Au milieu du spectacle des maternelles, je vis ma mère, à l’autre bout de la cour, s’éloigner, emmitouflée dans son manteau de cuir marron clair, sous un parapluie. Je la rejoignis dans sa voiture, elle avait les larmes aux yeux. Elle se regardait dans le miroir et recoiffait sa mèche rebelle derrière son oreille comme à son habitude. Je lui demandais :
« - Ça va ?
- Oui oui, retourne avec Papa, je vous rejoindrai. »
Si elle avait cru une seule seconde que j’allais la croire, elle se trompait lourdement. Je n’étais pas sotte. Ce « oui » que l’on répond pour ne pas avoir à se justifier. Ce qu’il s’est passé après est un peu brouillé. Comment nous sommes nous retrouvées sous ce porche ? Peut être me suis-je mise à pleurer et comme une bonne mère, elle m’a demandé ce qui n’allait pas. J’avoue avoir raillé. Peut être trop maladroitement.
Le porche était étroit, j’étais appuyée tout contre mais la pluie ruisselait tout de même sur mes genoux. Ma mère s’accroupit à son tour et je déballai craintive, ma question :
« Vous allez vous séparer avec Papa ? »
Elle me regarda quelques instants avant que ses larmes se forment dans l’iris et perlent le long de ses joues pour venir s’engloutir dans son écharpe. Elles ne pouvaient être retenues plus longtemps. Tandis que j’essayais de retenir les miennes, un mal de tête me pris de court et ma gorge se bloqua. Elle répondit enfin :
«  Je ne sais pas, c’est que...c’est compliqué... »
Tout était compliqué de toute manière. Le balbutiement de sa voix frêle résonnait dans ma tête et commençait à briser ma fameuse bulle. Je ne sais si c’est de force qu’elle me prit dans ses bras ou par impuissance de ma part tellement j’étais anéantie. Sûrement les deux.
Je marchais d’un pas lent et irrégulier, on voyait des parents partir et nous regarder curieusement : ils se questionnaient. C’est la nature humaine qui nous fait nous questionner. La vie est faite de questions. Au fond, ce sont elles qui nous font avancer, qui nous donnent l’envie d’aller au bout.

La discussion s’était terminée en essuyant les larmes qui restaient sur nos joues. Il fallait faire en sorte de dissimuler notre tristesse en évitant les traces rouges sur nos pommettes.
Je pense que le plus difficile serait de cacher cette révélation et mes pleurs. Le secret était mystérieux, douloureux et soudain. Une nouvelle farce de la Vie. La vie était comme le ricochet d’un galet, sautillant d’épreuve en épreuve, de douleur en douleur ou de joie en joie. On retourna dans la cour comme si de rien n’était. J’avais la gorge nouée et une difficulté incommensurable à avaler cette nouvelle. Je voulais partir loin, rester seule, m’éloigner de cette embûche posée et des malheurs qu’elle allait causer. M’allonger entre eux deux dans un hamac confortable pour contempler la mer et l’horizon dégagés. Je n’arrivai pas à contenir mes larmes, cette si douloureuse souffrance.
Le regard de mon père était aussi éteint que le mien, aussi vague et perdu. Perdre l’amour de sa vie après vingt-cinq ans de vie commune était pour lui, une douleur infinie qui ne pourrait pas malheureusement, s’adoucir au fil des années.
Je ne sus jamais le pourquoi du comment.
Une semaine passa avant que la « décision » soit prise. Une longue discussion dans ma chambre, entre larmes et sanglots, entre excuses et étreintes, entre justification et entêtement... on finit par me le dire :
«  Ton père et moi allons nous séparer. Ce n’est pas de ta faute. Comprends... »
Je feignais d’écouter mais mes oreilles étaient déconnectées et ma bulle éclatée en de si nombreux morceaux que ce serait irréparable.
Je ne sais pas ce qui me faisait le plus de mal : penser à mon avenir ou penser au passé que j’avais vécu dans leur amour uni. Je ne pouvais pas trouver un sens à mes réflexions pour la simple et bonne raison que je ne les comprenais pas moi même.

Finalement on ne partit ni en Thaïlande ni au Portugal et sans mon père. On se dénicha une place chez mes grands-parents. Durant deux mois, moi et Ninon, quatorze ans, passâmes nos journées dans un appartement face à la mer. Ce n’était pas un hamac mais bon, il faut se contenter de ce que l’on a. Je vivais dans mon inconscient, c’était ma seule échappatoire, ma drogue pour ne pas songer au cauchemar que représentait la vie et ses épreuves. J’essayais seulement d’enlever ce couteau proprement enfoncé dans une plaie grande ouverte. Je repensais à ces longues conversations sur le port, au bout du ponton, à ses explications désespérées et les prétextes inventés pour atténuer ma peine.

Ma rentrée en troisième arriva. « La famille » démarra une sorte d’arrangement alternatif. Une semaine sur deux ma mère logeait chez une amie et l’autre semaine les deux étaient dans la maison sauf que ma mère dormait chez son amie. Une organisation difficile et une adaptation particulière.
De longues discussions menaient à la même conclusion. Je parlais aussi avec mon ami Maxence qui essayait de me changer les idées. Au collège, la routine, quelques disputes immatures et des réconciliations.
Aujourd’hui je me dis :

« Un jour viendra, tu comprendras. Tu te rappelleras de ces moments en te disant que le temps est passé, que ton avenir c’est maintenant et que ce passé était ton présent du moment. Mais surtout, tu as réussi à tourner cette page si violemment qu’elle s’est envolée au gré du vent. »

Mais ce « aujourd’hui » n’est pas encore mon histoire. Ma vie est découpée en phases, en épreuves. C’est une parmi ces milliers d’autres, parmi une infinité de vies qui existent dans ce vaste monde. Une phase que je peux décrire comme difficile et tourmentée.
Je voulais crier sur ma mère et c’est ce que je fis. Un mélange de pleurs, d’incompréhension et de rage.

Un jour, alors qu’on se baladait paisiblement dans les champs, le retour de cette promenade avec ma mère fit surgir toute ma tristesse accumulée et rejetée, toute la mélancolie de cette période. On croisa l’homme, ce père qui avait déclenché tous ces doutes chez ma mère. Je voyais le visage décomposé de la concernée. Malgré elle, elle accéléra le pas.
« Maman, tu ne lui dis pas bonjour ?
- Non.
- Tu es gênée parce que je suis là ?
- Oui mais je t’ai déjà dit qu’il ne se passait rien. Arrêtons d’en parler tu veux bien ? il y a ta sœur »
C’est comme ça qu’elle put échapper à mes questions, comme souvent...
En fait, cet homme a bouleversé l’équilibre de deux couples, le sien et celui de mes parents. Ces sentiments incertains qu’avait ma mère à son égard l’ont fait douter des siens vis-à-vis de mon père. Rien n’avait jamais commencé entre eux mais je le haïssais déjà. Je voulais sûrement qu’il soit coupable mais au fond, y en a t’il vraiment un de coupable ? Ma mère dit que non.

Noël arrivait, quelle joie ! Pourtant dans ce décor blanc, je voyais une once de noir et un voile d’ombre. Je n’avais pas beaucoup demandé de cadeaux et j’en eus beaucoup hors liste. Contente ? Oui. Heureuse ? Quelle belle métaphore, c’est un sentiment idyllique et bien positif. Dans le peu de présents que j’avais demandés, il n’y avait que des « gros » mais j’eus malgré tout la plus belle chose que cette année pouvait m’apporter. Chaque évènement a son joyau. Il y a eu séparation et réconciliation. Le vingt cinq décembre deux mille dix-sept eut sa nouvelle pierre, la renaissance d’un couple.

Il y a des choses que je ne comprends toujours pas. Pourquoi est ce que je ressasse sans cesse cette phase dans ma tête? Pourquoi je souffre toujours ?
Même s’ils se sont remis ensemble, rien ne sera plus comme avant. Je ne sais pas si c’est rassurant de savoir que cette phase douloureuse va se terminer ou bien si cela doit plutôt m’inquiéter. Il est peut-être temps de laisser la vie me conduire jusqu’à mon but. La moindre dispute ou désaccord avec mes parents fait quand même resurgir à la surface ces vieux souvenirs. Et je me pose la même question qu’avait déjà posée ma sœur :
« Est-ce que Papa et Maman sont redevenus amoureux ? »
L’amour, quel sentiment particulier et conflictuel ! Comme je l’ai dit, ce n’est qu’une partie de ma vie et ne dit-on pas que les épreuves forgent le caractère ?
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