Un scooter pour Noël

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J'aime lire et écrire des haïkus, goûter la poésie des mots, m'évader dans des textes courts, nouvelles  [+]

– Tu es bien comme ton père ! Toujours à me faire rabâcher les mêmes litanies !
– Les mêmes quoi ?
– Fais pas l’idiot et dépêche-toi, on est en retard.
– Comme d’hab... Mais, Papa..
– Laisse ton père là où il est !

Sur le point de passer la porte, Béatrice baisse les yeux pour attraper sa mallette. Aux pieds de Gaspard, les souris en fausse fourrure ne peuvent lui éviter un cri :

– Oh non, mais c’est pas Dieu possible. Tu ne vois pas tes chaussons ?
– Oh, mince alors !
– Allez, va te chausser. Et vite fait, s’il te plaît !
– Oh oui, oui..., fait Gaspard en traînant des pieds.
– Non, mais là c’est sûr, c’est le retard assuré. Ça fait deux fois cette semaine.
– Le Principal a dit qu’au tr...
– Euh, bon, dépêche ! coupe sa mère.

Dans l’ascenseur exigu, Gaspard se tortille pour lacer ses baskets, renversant son cartable laissé ouvert. Des feuilles volantes viennent joncher un sol fraîchement lavé.

– Imbécile, ramasse !
– Elles vont être toutes mouillées maintenant.
– Vite, vite ! lance Béatrice énervée.

L’agacement se poursuit jusqu’à la voiture qui, comme tous les matins, toussote au démarrage et sur le trajet semé d’embûches. Ralentisseurs, piétons, feux rouges ou klaxons insolents exaspèrent la championne du slalom habituée pourtant à zigzaguer entre les obligations familiales, les contraintes professionnelles et la circulation capricieuse.

De son côté, Gaspard fixe des écouteurs sur ses oreilles et devient hermétiquement sourd au monde extérieur pendant que sa mère nage dans une voiture-bocal aux vitres embuées, censée les conduire à bon port.

– Voilà Loïc !
– C’est qui ?
– Le gars sur le scooter !
– Il est dans ta classe ?
– Oui, il a eu un scooter pour son anniversaire ! Trop bien !
– Il doit avoir de bonnes notes, lui, j’imagine.
– Euh, ça c’est pas sûr..., fait Gaspard en baissant la voix.
– Bon, mon grand, tu descends maintenant. Tu as cours.
– Oui, j’y vais..., dit Gaspard fixant toujours le scooter.
– Et la bise ?
– Oui, voilà, dit-il en tendant la joue.
– A ce soir. Travaille bien.
– Ouais, ouais.

Dans la cour du collège, un rempart d’admiration se dresse autour dudit Loïc, héros dont les fans s’arrachent l’amitié et recherchent la complicité. Gaspard s’avance lentement un peu gêné par son embonpoint. Il s’approche et écoute les conversations autour de lui sans y prendre part.

– Vendredi, je vais au ciné et au bowling après, lance Loïc.
– Trop cool, à quelle heure t’y vas ?
– Tu m’amènes avec toi ?
– A sept heures. J’peux pas, je prends Lisa.
– T’as réussi à la pécho ?
– Lisa ! la sœur de Robin Puech ?
– Eh ouais, mec !
– T’as fait comment ?

La réponse reste suspendue à la sonnerie qui expédie en un éclair les troupes dans leurs classes.

En cours, Gaspard, comme à son habitude, est absent et se laisse distraire facilement. La conversation entre Loïc et ses amis lui trotte dans la tête. Avec un scooter, c’est la liberté, la possibilité de sortir, de s’amuser et même de draguer les filles... Quand il ne copie pas sur son voisin, il regarde les allers et venues sous les fenêtres ou rêvasse le reste du temps. Les contrôles sont pour lui autant de supplices qu’un professeur-bourreau serait capable d’infliger. Les longues heures sur sa copie courbent son dos, mais aussi ses lignes manuscrites qu’un mauvais vent entraîne à la dérive. Vent qui le fait vaciller de tout son être, le refroidit et le rend malade. Il renifle bruyamment, tousse et s’énerve sur sa chaise à tortures.

Quand en fin de journée tinte la sonnerie pour le délivrer, il tire sur sa jambe gauche semblant traîner encore un lourd boulet.

Rentré chez lui, il reste seul à regarder la télé ou jouer sur sa console. Sa mère en activité au cabinet médical jusqu’à l’heure du dîner lui laisse toujours quelques consignes griffonnées sur un bout de papier fixé sur le frigo qu’il lit ou pas selon s’il a faim ou non.

– T’as encore fait des pâtes ?
– Ben oui, vu l’heure qu’il est.
– Y en a marre.

Le repas se poursuit sans un mot. La soirée file comme un éclair et envoie rapidement l’adolescent se reposer tandis que Béatrice reste à pianoter sur son ordinateur. Mais les nuits de Gaspard sont généralement perturbées ; réveils et cauchemars troublent son sommeil. Quand ce n’est pas l’annonce du divorce de ses parents qui vient le hanter, il se voit couvert de transpiration, en train de faire couler des torrents d’eau dans des seaux qu’il n’arrive jamais à remplir complètement, car la fregona* impatiente et assoiffée qu’il passe dans toute la maison absorbe en un clin d’œil tout le liquide javellisé...

– Tu as mauvaise mine. Je vais te faire une ordonnance pour des vitamines, dit Béatrice en trempant sa biscotte dans son café.
– J’en veux pas, ça fait grossir.
– Pas du tout. Où tu vas chercher ça ?
– La dernière fois, t’as bien vu... J’ai pris six kilos.
– C’était pas la même chose. C’étaient des médicaments.
– Et là, c’est pas des médicaments ? Pourquoi tu me fais une ordonnance ?
– Je te fais une ordonnance pour tu ailles à la pharmacie acheter des vitamines. Ça te fera le plus grand bien.
– D’aller à la pharmacie, ça va me faire du bien, ricane Gaspard en essuyant la table.
– Tiens, voilà, et tu prends vingt euros aussi, fait Béatrice en lui tendant un papier.
– Pour m’acheter des bonbecs ?
– Pour la pharmacie, idiot. Les bonbons ça fait grossir et c’est pas bon pour les dents. D’ailleurs, tu vas te brosser les dents !
– Oui, oui.

Comme tous les matins, ils alternent chamaillerie et énervement jusqu’à leur séparation devant le portail du collège.

Dans la cour, Gaspard enfreint les règles et allume son portable. Il recherche sur Internet des informations sur le scooter de ses rêves. Un modèle 50 cm3 dont il rêve pour Noël captive son attention quand le Principal lui tape sur l’épaule :

– Vous faites quoi, Gaspard ?
– Euh !...
– Après les retards le matin, maintenant le portable au collège ! Eh bien, vous connaissez le règlement ! Vous me donnez votre téléphone et je demande à votre mère de venir le chercher.
– Mais ma mère, elle peut pas venir, elle tr...
– Il ne fallait pas l’allumer alors, jeune homme ! Allez, en cours !

En colère, Gaspard tourne les talons et rumine tout seul le restant de la journée. Il redoute la réaction de sa mère et craint maintenant de ne plus pouvoir obtenir le cadeau escompté.

A la sortie des cours, se doutant que sa mère, prise par son travail, ne pourra venir retirer le portable le soir-même ni le lendemain, il passe au bureau de tabac, l’esprit vengeur, achète des cigarettes avec les vingt euros et, profitant de ce que le buraliste a le dos tourné, réussit à dérober un capital de bonbons non négligeable que son blouson engloutit aussitôt.

A la maison, obsédé par l’image d’un scooter qui lui échappe, il alterne cigarettes et bonbons avant d’ouvrir toutes les fenêtres pour aérer. Il se lance ensuite dans un rituel trop familier pour lui, le lavage intégral de tout l’appartement. Plus les seaux d’eau se remplissent et se désemplissent, plus Gaspard s’apaise et se console. Mais si une malheureuse trace enlaidit le sol trempé, il renouvelle le passage du balai espagnol dans une danse sans fin mêlant eau et javel comme deux ballerines s’élançant au-devant de la scène. Il est capable d’exécuter la danse une fois, deux fois, trois fois, autant de fois que le sol le lui invite.

Au retour de Béatrice, l’appartement est rangé de fond en comble et sent l’hygiène thérapeutique. La mère comprend qu’un séisme vient de se produire, annonciateur d’une succession de secousses alarmantes. Elle décroche son téléphone et s’entretient discrètement avec un confrère durant de longues minutes. Puis elle invite Gaspard à se préparer pour aller dîner au fast-food.

– Le Principal m’a téléphoné aujourd’hui, dit Béatrice alors qu’ils s’installent à table avec leurs plateaux.
– Oui, je sais.
– Tu le sais qu’il est interdit d’utiliser les téléphones au collège. Pourquoi tu...
– Mais c’était avant les cours, je...
– Qu’est-ce-que tu faisais avec ?
– J’étais sur Internet.
– Pour quoi faire ?
– Je cherchais des trucs.
– Quels trucs ?
– Euh, une idée de cadeau...
– Pour toi ?
– Oui.
– Tu veux quoi pour Noël ?
– Un scooter comme Loïc.
– Un scooter ! s’inquiète sa mère. Tu n’en as jamais fait.
– J’apprendrai, c’est pas dur. C’est qu’un deux roues.
– Tu en as parlé avec qui ?
– Personne.
– Et ton père, il est d’accord ?
– Euh, je sais pas...
– Tu ne lui as rien dit ?
– Non.
– Ton frère n’en a jamais eu.
– C’est pas une raison. Papa, lui, il en a eu un avant. Il vient quand d’ailleurs, Papa ? Tu sais ?
– Non, c’est avec toi qu’il parle, pas avec moi. Demande-lui toi-même.
– La dernière fois, il m’a dit qu’il était encore entre deux avions. Il sera là pour Noël ?
– Je sais pas, Gaspard. Ton père et moi, on est séparés maintenant. On ne se parle presque plus.
– Pourquoi vous avez divorcé aussi ?
– Tu sais, quelquefois, on est obligé d’arrêter une relation si les problèmes pèsent plus lourds que les moments de bonheur.
– C’est nul.
– Pourquoi tu veux un scooter ?
– Pour faire comme Loïc.
– C’est-à-dire ?
– Pour aller au collège, sortir, être indépendant...
– Tu sais que ça représente des dangers. Sur la route, il faut faire attention aux autres et à soi-même.
– Oui, oui.
– Et puis il y a des frais. L’essence, l’assurance. Certainement plus de frais que l’argent de poche que je te donne maintenant.
– Tu pourras me donner plus d’argent ?
– On verra. Mais dis-moi, tu sais que tu vas devoir reprendre des médicaments et retourner chez le psychiatre.
– Ça, je veux pas.
– Tu as recommencé cet après-midi à tout laver. On en a déjà parlé. Quand tu as de fortes contrariétés, tu ne te contrôles plus. Tu dois accepter de te faire aider. Les médicaments vont t’aider et la psychothérapie aussi.
– J’en ai marre. Les autres, ils font pas tout ça. Et puis, ça fait grossir...
– Avec le psychiatre, tu vas pouvoir parler de toi, de tes problèmes, des choses qui t’agacent, te contrarient. Il te demandera ce que tu ressens avant, pendant et après les crises.
– J’en ai marre, dit le garçon en pleurant.
– C’est pour ton bien Gaspard, pour que tu sois un adolescent heureux et un adulte heureux plus tard. Je vais téléphoner à ton frère. Je vais lui demander de venir nous voir.
– Ok, fait Gaspard en vidant son plateau.

La conversation s’arrête là. Béatrice un peu rassurée et Gaspard à peine calmé rentrent se coucher.

Deux jours plus tard, Paul, qui fait ses études supérieures dans une ville proche, vient rejoindre sa mère et son petit frère pour le week-end. La question du scooter revient entre les deux garçons.

– Moi, j’ai jamais eu de scooter.
– Pourquoi ?
– Je sais pas, ça me disait rien. Et puis, je faisais tout à pied.
– Et pour sortir ? Tu faisais comment ?
– Eh ben, on s’arrangeait avec les copains ou alors quelqu’un venait me chercher, papa ou maman.
– Tu sortais à quel âge, toi ?
– Quand ? Le soir ? Vers la première, je crois.
– Seulement !
– Ben, oui. Pourquoi, tu veux sortir maintenant, toi ?
– Ouais, et puis aller au collège tout seul, être libre quoi...
– Tu veux sortir pour aller où ?
– Eh ben, comme les copains... au ciné, au bowling, ce genre de trucs.
– C’est qui tes copains ?
– Euh, des gars de l’école...
– Tu t’entends bien avec eux ?
– Si j’avais un scooter, oui. Ça serait bien. Loïc, il a un scooter et une copine.
– Tu peux avoir une copine sans avoir de scooter.
– Tu dis ça parce que t’as pas eu de scooter.
– Peut-être, mais j’ai eu des copains, moi.
– Et maintenant ? T’as un copain ?
– Non, en ce moment, j’ai pas de petit ami.
– Ah. Et puis, maman, elle est tout le temps à m’amener. J’ai envie d’être seul aussi.
– Oui, je comprends. Mais une chose est sûre si tu veux que maman t’achète un scooter, il va falloir que tu acceptes de te faire soigner. Médocs et thérapie. Parce que là, maman m’a dit que t’as fait une crise.
– Une fois.
– Mais t’as des nuits agitées aussi ?
– Quelquefois.
– Maman va te prendre rendez-vous avec le psychiatre. Il te prescrira des médocs. Il faut les prendre et aller aux rendez-vous. Si tu fais ça, maman t’achètera un scooter.
– C’est vrai ?
– Je pense que oui, si tu participes un peu.
– Comment ?
– Tu pourrais gagner ton argent de poche ?
– En faisant quoi ?
– Tu aimes les chiens, n’est-ce pas ? Tu pourrais faire dog-sitter comme dans Corneil et Bernie, tu te rappelles ?
– Ah ouais...
– Je peux te mettre une annonce sur Internet pour chercher des personnes intéressées et toi ensuite tu t’occupes des chiens. Tu peux faire ça après l’école et le week-end, ça pourrait te payer l’essence du scooter.
– Ah. Trop bien, et maman sera d’accord ?
– A mon avis, oui. Elle sera d’accord si tu te soignes et si tu gagnes ton argent de poche en promenant des chiens.
– Cool.
– Bon, ben, je m’en occupe.

Quelques semaines plus tard, Béatrice et Gaspard sortent d’un magasin de scooter le sourire aux lèvres. L’adolescent est radieux. Il aura son cadeau juste avant Noël. Pour l’heure, ils doivent se dépêcher, car Gaspard est attendu chez le psychiatre. Ils pressent le pas sur les boulevards éclairés de jolies lumières scintillantes. Béatrice embrasse son fils devant le cabinet de son confrère, puis sort son téléphone. Elle aussi a rendez-vous ce soir.


*fregona : serpillière dans le Sud-Ouest
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