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Un retard providentiel

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Klelia

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ELLE...
... ne trouve plus sa place dans cette ville où elle vit depuis sa naissance, dans un quartier où les pavillons, tous identiques et mitoyens, forment un ensemble de constructions disposées en rectangle autour d’une grande place qu’on appelle square. Mais le plus de ces habitations, c’est le jardin. Ses parents avaient installé une balançoire sur laquelle elle jouait des après-midis entiers avec sa grande sœur qui est partie l’année dernière pour poursuivre ses études en province. Depuis elle erre comme une poupée de chiffon qui a perdu son sourire et tous ses muscles. Même au lycée, elle reste seule et se réfugie dans les études, mais sans grande motivation malgré des facilités incontestables. Cette ainée, qui a longtemps été indispensable à son équilibre, aurait su lui redonner goût à la vie. Même ses parents, pourtant accaparés par leur travail, font tout leur possible pour combler ce vide sans y parvenir complètement.
Quand il s’assoit sur la chaise libre à sa droite, dans cette classe qu’elle a en horreur, elle voit un étranger arriver de nulle part, avec son sac à dos quasi vide et l’air perdu de ceux ne comprenant pas ce qu’ils font dans un lycée. Elle tente un salut aimable qu’il ignore et décide donc de se concentrer sur le cours de maths qui ne la passionne guère. Mais elle est loin d’être impressionnée par l’attitude de ce garçon à la coiffure hirsute, vêtu d’une longue veste beige qui lui donne une vague ressemblance avec l’inspecteur Colombo en beaucoup plus jeune. Mystérieux et fuyant, il ne fera aucun effort pour s’intégrer pendant les semaines à venir. Secrètement, sa personnalité atypique l’intrigue mais elle se contente de l’observer, ce qui occupe sa solitude. Se mettre en marge cache souvent un évènement ou un sentiment inavouable, et elle est bien placée pour le savoir.
Ce jeudi soir elle est en retard, retenue par sa professeure principale qui tente, pour la énième fois, de lui démontrer l’immensité de ses capacités intellectuelles qu’elle s’entête à ne pas exploiter. Son acharnement la sidère car elle est indépendante et accepte difficilement de ne pas pouvoir être libre de ses choix. Mais elle admet admirer l’intérêt qu’elle lui porte et la mission professionnelle qui l’anime. Certes, elle est une adolescente rebelle mais totalement incapable de méchancetés volontaires envers les adultes qui font preuve d’empathie.
Elle est obligée de marcher à un rythme soutenu jusqu’à l’arrêt de bus en espérant attraper le dernier. Absorbée dans ses pensées, elle bute dans une cannette abandonnée à côté de la poubelle par quelque racaille certainement trop débile pour l’y déposer. Et les incivilités en tout genre, engendrées par un évident manque d’intelligence ou par provocation, ont l’art de la révolter, elle qui s’efforce d’appliquer les valeurs inculquées par ses parents. Suite à son geste maladroit, le bruit provoqué par le choc de cet objet métallique contre la paroi en verre résonne fortement dans le silence de cette fin de journée et fait réagir la seule personne présente à cet arrêt. Elle trouve d’ailleurs étrange que l’endroit soit aussi peu fréquenté à cette heure.

EUX...
...se reconnaissent immédiatement. Pour lui ses profonds yeux bleus, pour elle son inséparable longue veste beige. Il est assis et à ses pieds repose une forme noire rappelant en tout trait son sac à dos qui venait visiblement d’être piétiné avec entrain. Il jure en abattant cruellement sa basket droite sur ce malheureux bout de tissu déjà en piteux état.

-J’en ai marre de cette vie de merde ! peste-t-il bruyamment.

Abasourdie par ce coup de gueule, elle serait bien en peine de répliquer, ne connaissant rien de lui à part son prénom. L’isolement qui le caractérise, dans lequel il s’est volontairement enfermé, n’a jamais laissé place à la moindre conversation entre eux, même banale. Alors, fidèle à son éducation modèle, elle ne se serait jamais permise de le questionner sur sa vie privée, comme une impolie qu’elle n’est pas ! Pour arranger le tout, la pluie s’invite de la partie. D’un signe de tête désolé, compréhensif mais résigné, il lui désigne une place sur l’unique banc abrité. N’osant le contrarier, elle le remercie de lui éviter la pneumonie. Sa tentative d’humour était osée et risquée, le sourire qu’Il affiche inattendu et déstabilisant.
Préoccupée de ne pas apercevoir d’autres usagers, elle jette un œil rapide à son téléphone et soupire de découragement. Elle ne pensait pas que la leçon de morale de sa prof s’était autant éternisée.

-J’ai loupé le dernier bus. Il va falloir que je fasse le trajet à pinces. Bonne soirée !

Soudain, il lui emboîte le pas, propose de la raccompagner et elle n’a pas le temps de refuser ce garde du corps improvisé. S’ensuit alors une scène irréaliste sans qu’elle ait prononcée la moindre parole. Il lui raconte sa vie d’enfant délaissé par des parents qui préfèrent se soucier de leurs plaisirs que du bien être de leur fils unique. Parcourant le monde en vivant de rien, ils l’on confié aux bons soins de sa tante quand il avait trois ans. Mais les imaginer heureux sans lui est insupportable. Il n’en a que de vagues souvenirs, entretenus par quelques photos envoyées par obligation lors d’une escale pour se donner bonne conscience. Persuadée qu’ils sont responsables de son caractère renfermé, sa tante l’encourage dans son émancipation et son rêve d’aventure.

-En attendant de jouer les explorateurs, je suis inscrit dans un établissement scolaire rempli de jeunes littéralement incultes dont les réseaux sociaux et les téléréalités sont les seuls centres d’intérêt.

Après ses révélations, elle relativise sa vie simple, triste, monotone, avec une différence de poids : elle a des parents et une sœur qui l’aiment, la consolent, la protègent, la rassurent et la préparent à sa vie d’adulte. Pour rompre le silence pesant qui suit le monologue de son compagnon de route, elle hasarde une réponse.

-Je trouve les téléréalités désolantes, les réseaux sociaux malsains et je passe des heures devant mon planisphère à rêver d’ailleurs. Ca nous fait un paquet de points communs.

Il lui donne un coup de coude en riant, signe d’une complicité naissante. Plutôt sympa, pas si ours que ça finalement, elle lui sait gré pour la ballade et lui lance un jovial « A demain » en tournant au coin de la rue.

LUI...
... la suit du regard quelques minutes, le temps de la voir disparaître derrière une porte ouverte par un homme, son père surement, qui l’embrasse tendrement. Le quartier donne l’impression d’une citée dortoir, animée par les nombreuses lumières qui s’échappent des fenêtres aux volets encore ouverts et qui laissent présager des scènes de vie familiale. Il envie ces adolescents qui ont des parents qui assument et endurent leurs insultes, leur ingratitude, leurs caprices, leur souhait d’indépendance, en se persuadant que c’est une mauvaise période et que tout s’arrangera. Ses parents n’ont pas ces soucis et lui n’a pas eu l’occasion d’exprimer ces comédies au cours d’une crise d’adolescence qu’il trouve absurde et inutile.
En déambulant sur les trottoirs, il découvre l’activité nocturne de cette partie de la ville. Un écureuil gravit rapidement le tronc d’un chêne dont les feuilles s’agitent sous l’effet d’un vent léger, un chat se toilette, indifférent à son frôlement, un chien gueule derrière un portail à l’approche de ses pas. Les artères les plus passagères se peuplent de véhicules roulant au pas, les rares places de parking encore libres sont rapidement occupées, formant des haies de tôle de chaque côté des rues.
La sérénité de cette soirée ordinaire laisse son esprit divaguer vers elle. C’est la seule qui a montré un semblant de sollicitude à son égard. Elle est différente, presque toujours seule, mais si triste. Il se rappelle son visage lorsqu’il a croisé ce joli minois accueillant et cette gentillesse authentique qu’il n’a pas su apprécier. Elle a toujours été courtoise, respectueuse, et lui il l’a snobée, lui faisant comprendre, comme aux autres, qu’elle n’était pas assez bien pour lui. Pour qui se prenait-il ? Il ne vaut visiblement pas mieux que tous ces crétins qu’il critiquait avec assurance il y a encore quelques minutes. Il a tout de suite vu qu’elle ne leur ressemblait pas et il n’a pas été capable de lui montrer.
Quotidiennement, il conte ses anecdotes scolaires à sa tante, d’un ton négatif et déprimant, à cette femme qui a endossé un rôle qu’elle n’avait pas demandé. Elle n’a jamais pu se résigner à se marier, lui consacrant tout son temps libre comme si elle se sentait coupable de sa situation. Il se demandait souvent s’il lui était suffisamment reconnaissant et se jure d’y remédier. Attentive à ses récits, elle lui parle avec franchise, choisissant avec soin ses mots afin de ne pas le blesser. Elle lui conseille sans cesse de s’ouvrir aux autres, leur laisser la chance de le connaitre pour mieux les connaitre eux. Essayer ne coûte rien et l’occasion qu’il vient d’avoir ce soir lui a donné raison. Il bénit le hasard d’avoir mis cette fille sur sa route au moment où il doutait le plus.
Ils habitent au troisième étage d’un immeuble vétuste, sur le même palier qu’un jeune couple essayant de construire d’hypothétiques carrières professionnelles en oubliant de profiter des petites choses du quotidien. A peine a-t-il ouvert la porte de l’appartement que sa mère d’adoption l’embrasse tendrement et qu’une agréable odeur de cuisine lui chatouille les narines. Ce soir, une conversation, enfin positive, va animer leur diner.
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Geny Montel · il y a
Une jolie rencontre. Beaucoup d'espoir. Une belle histoire.
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Klelia · il y a
Merci à ce hasard qui a parfois du bon !
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Jarrié · il y a
Bien agréable à suivre sans ce monde d'aujourd'hui.
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Klelia · il y a
Merci de votre passage
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Clara Wissant · il y a
Une nouvelle agréable à lire qui montre bien pour les jeunes la difficulté de choisir la bonne voie et l'angoisse qu'il peut y avoir à l'idée de se tromper.
Je vote!

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Klelia · il y a
Et se tromper est normal quand on découvre la vie...aux adultes de leur faire comprendre et de les comprendre !
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Atoutva · il y a
Un instant du quotidien avec le mal de vivre de ces adolescents en quête d'eux-mêmes. Histoire agréable à lire.
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Klelia · il y a
Merci d'avoir apprécié
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Jolie histoire ! Le mal être des adolescents est fort bien décrit et ces deux là sont visiblement faits pour s'entendre et faire un petit bout de chemin ensemble... de l'espoir, c'est ce qu'il faut à ces jeunes ! Je vote.
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Klelia · il y a
Et les belles rencontres ne sont pas réservées qu'aux autres...
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Catherine Ackermann · il y a
J'aime! je vous invite à lire mes deux derniers textes, "le vieux vagabond" et "Un soir en hiver" et ...bonne année!
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Klelia · il y a
Merci de m'avoir lue et tous mes vœux pour cette nouvelle année !
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