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Un pour tous…

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M.G Calmain

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Qualifié

L'air frais picote mes poumons.
J'inhale plus intensément et savoure le parfum iodé qui m'entoure. À travers ma trachée, je suis le parcours de l'air. Il s'engouffre par ma bouche, caresse mon palais, poursuit sa route avant de se mettre à ma température. Enfin, l'oxygène inonde mes capillaires et se répand en moi tel une bouffée d’endorphines.
Je respire de nouveau sans me lasser de la danse de mon diaphragme ni de cette sensation nouvelle.
Je ferme les yeux pour mieux savourer l'instant, pour me laisser transpercer par ce moment d'une fragilité extrême où tout paraît parfait. Oui, tout l'est ; de ce soleil iodé à ces pins bruissant tendrement à l'orée de la forêt. Jamais je n'ai été aussi ancré dans le monde qu'en cette minute.
Une nouvelle inspiration.
La facilité de ce geste me surprend. Tout semble si naturel, si anodin. Et pourtant, ce mouvement instinctif et archaïque ne l’était pas autrefois. Je connais son prix. J’ai conscience de sa futilité pour nombreux et de sa rareté pour d'autres. Combien le poussent dans ses retranchements ? Raillant de le voir se débattre afin de nourrir les autres organes ? Nombreux ne prennent pas soin de lui et le salisse sans pudeur. Leur offense est autant d'insultes crachées à ceux qui ne peuvent respirer.
Mes poumons s’englueront tôt ou tard. Je le sais. Ce n’est qu’un bref répit. Résolu à narguer la vie, je suis bien décidé à mordre dedans comme jamais. Je me projette. Sans modération, je pratiquerai tous les sports interdits jusqu’à présent.
Une nouvelle inspiration.
Une fragrance fleurie me surprend. Autrefois, perdu dans ma fatigue et ma lassitude à me battre pour une infime bouffée je ne l’aurais guère aperçu. Je me noyais dans un marasme où tout n'était que survie. Lorsque la moindre inspiration vous vole vos forces, on ne peut rester réceptif à ce qui vous entoure. Une sensation d'intense étouffement demeurait présente à chaque minute. Parfois, je me surprenais à l'oublier, mais elle demeurait tapie dans l'ombre. Quoi que je fasse, elle restait présente. Même aujourd'hui, alors qu'elle se terre dans mes retranchements les plus profonds, la crainte de la voir réapparaître s'ancre en moi. Je la connais cette pieuvre familière qui m'enserre la gorge, la trachée, les bronches, m'oppressant à m'empêcher de respirer. Je reconnais son empreinte et son goût amer. Je la refoule sans y parvenir vraiment.
Une nouvelle inspiration.

Boum. Boum.
Je me concentre sur les battements de mon cœur irriguant mon corps avec ferveur. L'épais liquide se disperse et m'apporte la vigueur nécessaire. Chaque battement résonne avec force à mes oreilles. Parfois, la nuit, je me surprends à écouter sa douce mélodie.
Boum. Boum.
Percussions régulières de ma vie autrefois endormie. Comme un concerto, il ondule en fonction de mes pensées ; suivant le trajet de mes peurs. Tantôt il accélère, tantôt il s’étire, s'ouvrant à mon âme meurtrie.
Boum. Boum. Boum.
Je sursaute. La chute des assiettes de l’égouttoir de la cuisine me surprend. Les battements anarchiques tapent contre mon sternum. Je ne peux retenir un sourire. Il y a peu, cette simple frayeur m'aurait arraché une grimace de douleur.
Un klaxon résonne dans la cour. Épanouie, je descends vivement l’escalier, ce qu'autrefois la vie me refusait. Je saute les dernières marches, bien trop impatiente pour les descendre posément. Je me rattrape sur le gravier et cours jusqu'à la voiture se garant dans l'allée. En face de moi, un sourire bienveillant m’accueille. Des bras m'entourent, me cajolent. Je me sens aimée. Plus que jamais. Pour la première fois, mon cœur bat à l’unisson avec l'autre.
Nous sommes un seul et même corps. Une seule et même pensée.
Boum. Boum.

Les yeux fermés, j'hésite à les ouvrir.
Autour de moi des enfants chahutent malgré les tentatives de ma famille pour les calmer. Le moment est solennel. Jamais je n'ai vu cette merveille. Respirant profondément, je tente de canaliser mon excitation. Je sais que ne vivrais jamais plus cette sensation. Elle sera unique. Ce moment est si fragile que je n'ose le briser.
Je me concentre sur ce qui m'entoure. Un enfant jette une pierre dans un fossé proche. Je perçois le petit morceau de falaise ricocher à chaque roulement. Je l'imagine dans un monde qui m'est propre, où la réalité se mélange à mon imagination. Je sais à quoi ressemble désormais cette réalité. Jusqu’à présent, je vivais dans son ombre, ressentant et comblant les parcelles qui me manquait. Aujourd’hui, je vois le monde tel qu'il est. Pas comme je l’imagine. C'est parfois beau, touchant, plus sublime que je n'avais songé et parfois plus terrifiant et sale que mon cerveau ne peut supporter. Je me réfugie alors dans mes pensées que j'ai appris à construire avec des morceaux élimés de la réalité.
— Ouvre les yeux.
J'obéis à l'ordre de ma mère. Sa main moite dans la mienne me prouve sa fébrilité. Elle sait combien ce moment est important pour moi. Lorsqu'elle m’a demandé ce que je souhaiterais voir en premier, je n'ai pas hésité.
— Le Taj Mahal, je murmure avec pudeur en écarquillant les yeux.
Sa beauté me saisit. Immaculé, marmoréen, il ondule devant moi comme un palais sur un miroir d'eau. Des taches colorées dansent entre ses murs. Je réalise avec le temps que ce sont là des touristes aussi émerveillés que moi. Je dévore les dentelles de pierre, les dessins bariolés, la finesse des tours. Les larmes me montent. Je ne cherche pas à les retenir. Ce ne sont plus des morceaux défigurés que j'aperçois, mais bel et bien le monument en son entier. Sa puissance me vrille les viscères. De discrets pleurs attirent mon attention. Sur ma droite, ma mère sanglote, séchant ses larmes avec dignité de son mouchoir en coton blanc. Ce sont des larmes de joie. Je le sais. Et un peu de culpabilité aussi. J'étreins sa main avec plus de force. Nos regards se croisent. Jamais je ne me lasserai de ce regard que j'ai croisé la première fois où on m'a retiré les bandages. Un regard d'amour éperdu.

Le froid caresse ma peau. La sensation de picotement est intense. J’étire lentement ma main et cherche à retrouver ma souplesse d’autrefois. Je joue avec mon poignet. Je cherche à étirer ma peau, la boursouflure des cicatrices emprisonnant encore et toujours la pureté de mon geste.
Aguerrie par cet exercice, j’hydrate ma main. Je ne peux accéder à mon bras dans le même état et me contente de la sensation de caresser ma peau par-dessus ma doudoune. Si autrefois je n’étais pas tactile, j’ai appris avec le temps la nécessité de ces contacts. Ma peau n’est certes plus comme autrefois. C’est une peau avouant mes épreuves passées. Une peau qui a vécu, qui possède sa propre histoire. Elle témoigne de ce que j’étais et de ce que je suis aujourd’hui. Elle est loin d’être parfaite, néanmoins je l’aime ; ou tout du moins le temps m’a appris à l’aimer. Elle me ressemble, meurtrie, boursouflée mais pleinement vivante.
Il y neuf mois de cela je ne me serais jamais retrouvée en haut de ce sommet appréciant le vent me gifler et le soleil me caresser. Il y neuf mois j’étais recroquevillée dans mon lit d’hôpital, suppliant afin qu’on abrège mes souffrances. Cette peau a changé ma vie. J’ai pleinement la reconnaissance du sens du sacrifice qu’elle m’offre.
— Tu viens skier ? clame une voix non loin de là.
Mes cousins m’attendent près de la piste noire. Je renfile mes skis, place les lunettes sur mon visage et les rejoins en une glisse maîtrisée. Les regards tendus et triste de jadis ont laissé place à l’insouciance de la jeunesse. La vitesse nous grise et je me surprends à hurler à la moindre bosse. L’adrénaline s’active dans mon sang. Je suis parmi ceux que j’aime. L’instant est délectable. Je le savoure autant que je peux, repoussant sa fin imminente.
Le feu fondant ma peau, l’odeur de chair brûlée imprégnant l’habitacle, les tissus incrustés dans ma peau m’arrachant des cris implorant à chaque bain me paraissent loin. Je me remets peu à peu de cet accident de voiture. Mon frère, alors au volant, aussi. La culpabilité déserte peu à peu ses traits et je le surprends à rire de nouveau comme autrefois. Son regard brun retrouve cette lueur joueuse, cette effronterie que ma mère lui reprochait tant. Aujourd’hui, elle fait tout pour la retrouver elle aussi. Le feu n’a pas que brûlé ma peau. Il a dévoré la joie de vivre de ma famille, incendié le lien qui nous unissait, nous séparant et nous isolant les uns des autres.
Pour dépasser cela, il a fallu la chair d’un autre.

Poumons, cœur, cornée, peau... Nombreux ont clamé que j’étais mort. Ils se trompaient, je n’ai jamais été aussi vivant. Vivant dans chacun de vous. Un peu ici, un peu là-bas, je visite des pays que je n’aurais jamais vus autrefois. Je savoure des ambiances différentes, m’assimile à d’autres cultures, jusqu’à ce qu’elles deviennent une partie inhérente de moi. Je ne suis plus et suis partout à la fois. J’erre entre deux mondes.
Ni tout à fait vivant, ni tout à fait mort.
Des familles se regroupent autour de moi, je permets à des enfants de retrouver la force de courir, à une autre de voir le monde tel qu’il est, à des femmes et des hommes de repousser la maladie et d’obtenir un peu de répit.
Je suis la preuve de ce que l’humanité compte de plus beau.
Je suis un don.
Un fragment de moi, pour tous.

PRIX

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M.G Calmain · il y a
Belle année à vous, et merci pour ce retour.
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Jean-Jacques Michelet · il y a
Mon vote !! Je vous invite quant à moi à découvrir "Bien fait !" sur ma page. merci et belle année.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un magnifique hymne au don d'organes, tellement parlant car il montre tout le bien que le don apporte aux receveurs .
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Joëlle Brethes · il y a
Un joli texte "puzzle" où l'on passe d'une vie sauvée à une autre vie sauvée ou considérablement améliorée grâce à ce don d'organes hélas encore trop marginal...
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Pascal · il y a
Une belle lueur de partage et d'humanité, mon vote.
Si le cœur vous en dit, je vous invite à venir découvrir les 3 poèmes que j'ai en compétition : grand prix d'hiver, la matinale en cavale et le prix haïku d'automne, merci.

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Isa Belle · il y a
Ouf ! C'est magnifique... J'en ai les yeux humides. Grâce à ces gestes, l'humanité retrouve un peu de son humanité. Bravo ! Bravo ! Quelle belle inspiration !
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M.G Calmain · il y a
Merci beaucoup pour ce retour. Je ferai en sorte de faire aussi bien la prochaine fois :)
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