Un poète

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Journaliste, mais c'est une autre histoire... -"Dieu Point Zéro", revue Galaxies n°56 -"Tendregorge, Lécheglotte et Croqueladent", éditions Voy'el -"Au vieux singe la grimace", à paraître ... [+]

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L'assemblée était en transe.

Tandis que le poète posait délicatement sa harpe à ses pieds, la cour bienséante rassemblée autour de lui ne semblait plus l'être.

Les femmes étaient en sueur. Les plus chanceuses et les plus riches étaient assises et tentaient de reprendre leur souffle. Les plus pauvres, restées debout, luttaient pour ne pas tomber de toute leur hauteur. Leurs mains tremblantes effleuraient l'intimité cachée sous leurs grandes robes colorées. Des soupirs s'élevaient ici et là. Nombre de demoiselles durent s'en aller, indisposées après un poème d'une telle force : une invitation irrésistible à célébrer l'acte divin qu'est l'union corporelle de deux êtres.

Les hommes, eux, se découvraient impétueux. Le port altier habituel des gens de la cour n'avait pas survécu à l'écoute de ces vers inhabituels. Des regards concupiscents fusaient maintenant de leurs visages rouge vif, et l'excitation volcanique de leurs esprits suffisait à elle seule à réchauffer la salle dans laquelle tous étaient rassemblés.

Ceux qui étaient mariés caressaient avec douceur, mais non sans une envie affichée et difficilement contrôlable, une épaule nue, un cou d'ivoire ou la finesse d'un bras appartenant à celle qui partageait leur couche. Ceux qui étaient vieux laissaient s'envoler leurs regards et leurs esprits vers des souvenirs délicieux et parfumés, vers des aventures que l'âge tentait désormais de réfréner. Les plus jeunes, eux, étaient les plus turbulents. Ils essayaient de se rapprocher des femmes de leur temps pour pouvoir les admirer dans leur détresse affective, les toucher dans cet état de choc délicieux que certaines ressentaient pour la première fois de leur existence. Les plus hardis tentaient une caresse, un baiser, et malgré les usages, il n'y eut que très peu de refus.

Devant cette cour qui s'embrasait, le poète prit la parole.

« Noble assistance, public courtois, je vous suis d'une reconnaissance éternelle pour avoir daigné accepter l'art d'un humble. Vous, les grands de ce royaume dont on m'a tant décrit les merveilles, vous avez su regarder au-delà de l'infirmité dont je suis affligé et ne discerner en moi que le porteur du verbe. Je vais à présent me retirer. »

Un jeune garçon apparut. Il ramassa la harpe et prit la main du poète pour le guider hors de ces murs.

Car Arasnoë était aveugle. Une infortune qui s'était abattue sur lui dès son premier souffle.

C'était le plus bel éphèbe que la terre ait jamais porté. Son visage fin, entouré d'une chevelure blonde abondante, était percé d'un nez aquilin et d'une bouche avenante, tandis que ses yeux vides de vie étaient d'un blanc absolu. Les vêtements simples qu'il portait dissimulaient une musculature fine, sculptée sans pour autant être proéminente. La cécité l'ayant empêché de jouir de toutes les activités viriles des jeunes de son âge, sa peau d'ivoire présentait la douceur du marbre poli.

D'où Arasnoë tenait sa maîtrise du verbe subtil de l'amour, personne ne le savait. Certains affirmaient qu'il avait été élevé par un érudit en la matière, vivant reclus dans des montagnes arides, propices à l'imagination. D'autres pensaient que son regard, qui n'était pas posé sur notre monde, devait contempler des lieux extraordinaires, des palais immenses à l'intérieur desquels les dieux et les nymphes célébraient le bonheur d'une éternelle vie passée au service du plaisir. Dans des postures et par des actes qui auraient fait pâlir le plus libertin des hommes sur la terre, ces êtres surnaturels servaient de muses au poète.

Mais Arasnoë n'était pas seulement un formidable conteur, c'était également un héraut des sens. Tous les aspects du plaisir n'avaient plus aucun secret pour lui depuis qu'il contemplait ces créatures oniriques s'unir l'une à l'autre, chairs merveilleuses des unes subissant les assauts des virilités divines des autres. Dans ses poèmes, il observait le grand dieu Pan, aux sabots fourchus et aux multiples sexes, pénétrer une légion de vierges, chacune pouvant être l'objet du culte le plus pur qu'il soit sur terre. Dans un autre, il osait écouter les cris de jouissance de la déesse des déesses, mère nourricière de la terre, au corps d'une noirceur éclatante, aux hanches pleines des promesses les plus chaudes, qui s'unissait avec le géant d'ivoire, vénérable porteur du monde sur ses épaules.

La chaleur montait aux joues des femmes quand Arasnoë faisait courir ses mains douces et longues sur leurs corps tremblants. Elles pleuraient lorsque, de ses doigts, il effleurait lentement le rubis caché entre leurs jambes frémissantes, elles s'évanouissaient lorsque sa langue, organe tendre et humide, visitait l'entrée de leur intimité. Mais ce n'était que pour mieux crier de plaisir qu'elles se réveillaient, lorsque la virilité délicatement dressée de l'aveugle sondait les abîmes exquis de leur sexe.

Chaque cour de chaque royaume terrestre s'arrachait ses talents. Ceux de sa verve, instrument divin transformant à jamais les foules venues l'écouter. Ceux de sa verge, bélier conquérant venant détruire les murailles de chasteté des femmes les plus belles et les plus influentes. Reines, princesses, prêtresses... elles donnaient toute leur fortune pour s'abandonner un instant dans les bras du jeune homme. Qu'importe qu'elles soient belles ou affligées de laideur, qu'elles fussent vieilles ou douces et innocentes par leur jeunesse, la cécité d'Arasnoë balayait les codes de l'attraction.

La vie du poète était douce, emplie d'amour chanté et de désirs pratiqués. Pourtant une femme avait pitié de lui. Elle désespérait de voir ses grands yeux blancs vides de toute vie, ce corps magnifique incapable de se mouvoir sans assistance. Elle s'appelait Elysaë, la grande prêtresse de Tô, le dieu des plaisirs interdits. Elle le pria si fort pendant cent jours et cent nuits qu'il finit par apparaître devant ses yeux, eunuque bardé d'ornements phalliques, caressant son entrejambe de ses doigts boudinés.

« Tu as interrompu mon culte pendant cent jours et cent nuits...
Tu m'as empêché de jouir des pires simulacres d'amour offerts par mes fidèles...
Je devrais t'enfermer dans le fer...
Ne t'en sortir que pour servir de chienne à mes cerbères...
Mais tu m'as fidèlement servi depuis ta naissance, et ma bonté égale mon sadisme...
Badigeonne-toi le corps avec cet onguent, et accueille en ton sein le poète...
Lorsque sa jouissance viendra, la vue lui sera donnée... »

La prêtresse s'exécuta, et dès la nuit tombée, Arasnoë était dans sa couche.

Même Tô dut détourner un instant son regard lubrique de son paradis pour contempler ce qu'il se passa cette nuit-là. On raconte que les cris d'Elysaë suffirent à ébranler la garde des Immobiles, trahissant à jamais leur renommée. Que ses pleurs rendirent folles de jalousie les femmes qui partageaient au même moment leur corps avec un homme. Sa respiration était lourde, elle suffoquait presque sous la fougue d'Arasnoë. Le poète, particulièrement inspiré cette nuit-là, lui susurrait des vers érotiques à faire pâlir les satyres les plus doués. Son membre déployé, proue majestueuse du galion blanc qu'était son corps, fendait les flots tumultueux des profondeurs intimes d'Elysaë. Ses mains caressaient la moindre parcelle de la chair tremblante et suante de la prêtresse. En retour, elle agrippait de toutes ses forces les hanches du poète, l'invitant à encore plus d'excès sur la voie du plaisir. Le temps semblait s'être arrêté et ce fut avec puissance qu'Arasnoë délivra sa liesse à l'intérieur du corps d'Elysaë.

C'est alors que l'onguent de Tô déclencha son pouvoir. Arasnoë sentit une douce chaleur passer du corps de la prêtresse au sien. Cette chaleur devint un froid intense, puis une souffrance insupportable. Fou de douleur, il porta ses mains au visage et se mit à hurler. Le mal parut durer une éternité, et ce n'est qu'à l'aube qu'il reprit ses esprits.

Et pour la première fois de sa vie, Arasnoë ouvrit les yeux.

Malheur ! Comme le monde autour de lui était terne, comme les formes semblaient si primitives et grotesques ! Les draps dans lesquels il était empêtré avaient une couleur abominablement blafarde et les étoffes décorant la pièce étaient une injure à sa vision nouvelle. Où étaient passés les palais cosmiques, à l'architecture impossible que l'esprit humain ne peut concevoir ? Qu'était-il advenu des couleurs tombées des étoiles qui s'affranchissaient du carcan des teintes primaires ? Le corps du poète, véritable perfection terrestre, paraissait pourtant livide et chétif désormais.

Son regard dépucelé se posa sur celle qu'il devina responsable de son malheur. Elysaë était sans doute une des plus belles femmes du monde, pourtant Arasnoë ne vit rien en elle qui puisse susciter la moindre parcelle de désir. Son regard n'était qu'un puits asséché, son corps semblait disproportionné et il faillit déglutir en apercevant au coin de ses yeux les affres du temps qui commençaient à apparaître.

Où étaient les nymphes au regard de braise, au corps souple et à la chevelure ardente, qui batifolaient autour de lui ? Pourquoi les dieux brandissant leurs verges telles des épées n'apparaissaient-ils plus à sa vue ? Et les muses, œuvres d'art de chairs et d'os inouïs ! Elles ne dévoilaient plus à ses yeux leurs formes incroyables ni leurs regards trahissant d'enivrantes envies.

L'esprit d'Arasnoë lâcha prise. Il s'enfuit en gémissant de la chambre de la prêtresse et quitta son temple. Il courut nu dans les plaines où son regard fut soumis aux pires horreurs du monde terrestre.

Incapable de concevoir cet univers étranger, ces images atroces d'un quotidien infernal fait de maladie et de vieillesse, il se creva les yeux, espérant ainsi retrouver les jardins envoutants où l'attendait un panthéon de plaisirs fabuleux. Mais son esprit jusque-là vierge avait été irrémédiablement perverti. Son regard désormais corrompu, l'accès aux royaumes chimériques lui était à jamais interdit. En lui rendant la vue, Elysaë avait rompu la chaine stellaire qui reliait le poète à la dimension désormais inaccessible.

Brisé, muet, anéanti, il finit sa course aveugle sur une plage et s'enfonça dans les flots grondants pour ne plus jamais en sortir. Car seule la mort pouvait désormais lui fournir un sommeil propice aux rêves éveillés qu'il ne pourrait jamais plus posséder.
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