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Un petit plus

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Didier Noël

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— Papa !?
— Oui ?
— Je peux te parler ?
— Maintenant ?
— Oui, maintenant.
— Je t’écoute.
— Non vraiment !
— Vraiment quoi ?
— Tu m’écoutes vraiment.
— Mais oui chérie. Vas-y je t’écoute… vraiment.
En signe d’attention, il ferme le livre qu’il est en train de compulser et le pose sur la table du salon.
— Je voudrais te parler de moi…
Il hausse doucement un sourcil sans l’interrompre.
— Je voudrais te parler de ma vie.
— De quel problème ?
— J’ai parlé de problème ?
— Non c’est vrai. Alors je t’écoute, vraiment, me parler de…de… de « no problem ».
— T’es chiant !
— Eh ! S’il te plaît… Reste polie avec ton vieux père.
— Ça te va bien de faire le vieux quand cela t’arrange.
— Que tu le veuilles ou non je suis le plus vieux et ton père ! Et à ce double titre, ma fille me doit le respect.
— Tu es peut-être mon père, mais tu n’es pas vieux. Cinquante ans, ce n’est pas vieux.
La flatterie atteint sa cible.
— Certes, et il y a des gens encore très bien à cinquante ans : j’en sais quelque chose.
Il se redresse crânement.
— N’en rajoute pas, s’il te plaît.
— Je plaisante… Mais je constate que mon patrimoine tient encore debout et je t’avoue en tirer une certaine fierté.
— Ben voyons !
— Les créneaux s’effritent modérément.
Il passe le bout de ses doigts sur son front et ses tempes. Puis ses mains descendent sur sa poitrine.
— Les douves ne sont pas bouchées.
— Tant mieux !
Il indique enfin son sexe :
— Le pont levis se lève régulièrement.
— Oh !!
— Quoi oh ? Tu as bien appris le Moyen-Âge à l’école, non ?
— Pas le Moyen-Âge anatomique de mon père !
Il lui jette un sourire, tourne le dos et se dirige vers le bar pour se servir un verre.
— Je t’offre quelque chose ?
— Ton attention me suffirait amplement.
— L’un n’empêche pas l’autre.
Il se sert un whisky bien dosé.
— Tu sais Papa que je vais bientôt avoir trente ans…
— Oui j’étais là au début de l’histoire.
— Et tu sais qu’à cet âge, on aspire à une certaine stabilité.
— Non je ne le sais pas. C’est quoi « une certaine stabilité » ?
— Eh bien avoir une situation, se marier, avoir des enfants…
— Ça, c’est ce que nous inculquaient nos parents. Ce n’est pas ce modèle de vie que je t’ai enseigné je crois.
— Et pourtant c’est celui auquel j’aspire.
Il marque un court temps de réflexion, partagé entre étonnement et doute.
— Que ma fille est sage !
— Appelons cela de la sagesse si tu veux.
— Une situation, tu en as une. Et une très belle.
— En effet, merci Papa !
— N’oublie pas ta mère. Ce n’est pas parce qu’un jour nous n’avons plus été d’accord qu’il faut lui enlever ce qu’elle a fait pour toi.
— Oui je sais… Merci Maman…d’avoir fait de ta fille un brillant ingénieur en physique nucléaire.
— Belle comme tu es ma fille, c’est toi la bombe atomique ! Aussi tu ne devrais pas tarder à trouver l’élu de ton cœur et à réaliser l’étape numéro deux de ton programme idéal : te marier !
— Et pourquoi pas ?
— Et pourquoi pas !
— Pourquoi moi je n’y aurais pas droit au moins une fois ?
— Mais absolument ma chérie ! Personne ne le conteste ! Ne te fâche pas !
— À cinquante ans, toi, tu as réussi à faire et à refaire ta vie… et avec une fille de mon âge.
Il la regarde comme faussement surpris.
— Ne fais pas l’âne tu veux ! Mélanie a le même âge que moi.
— Ah oui ! J’avais oublié.
— Bien sûr !
Elle n’est pas dupe de sa pirouette.
— Ce qui t’a permis de concrétiser une seconde fois, le plus cher de mes rêves : avoir un enfant.
Un léger trémolo embue sa voix. Il le sent. Il comprend que l’heure n’est plus tout à fait à la plaisanterie.
— Votre petite Amélie est si… si… déjà tout ! Du haut de ses trois ans.
— Ton tour viendra ma chérie.
Son ton posé se veut apaisant et rassurant. Mais il n’empêche pas les yeux de Daphnée de s’emplir.
— Papa… Je ne peux pas avoir d’enfant. Je ne serai jamais maman.
Il la regarde effaré quelques secondes et balbutie ses mots :
— Mais que… comment… sais-tu ça ? 
— J’ai fait des examens…
Elle essuie ses yeux d’un revers de main.
— Les médecins sont formels : je ne pourrai jamais avoir de bébé.
Il ne trouve rien à lui répondre. Elle enfonce le clou :
— Donc pas d’étape numéro trois !
— Ne dis pas ça. Ce n’est peut-être pas irrémédiable ?
— Si ! Ça l’est !
— Ça l’est aujourd’hui mais peut-être plus dans quelques années. La médecine progresse tous les jours. Tu es encore jeune et tu as du temps devant toi.
— Non ! J’ai décidé de ne pas attendre.
— C’est-à-dire ?
— Je suis au courant de ma situation depuis maintenant deux ans.
— Pourquoi ne m’en parles-tu que maintenant ?
— Parce qu’il me fallait faire le deuil de cette maternité impossible.
— J’aurais pu t’y aider.
— Tu m’y as aidé, inconsciemment. Sans le vouloir, sans le savoir.
— Je ne vois pas comment.
— J’ai décidé que ma stérilité ne serait pas un frein à la construction de ma vie et à mon bonheur.
— Je te reconnais là, ma fille.
— À force de volonté, j’ai imaginé une vie un peu différente. Ça n’a pas été facile d’abandonner mes convictions de femme.
— Je veux bien l’imaginer.
— Et puis il y a un an, j’ai découvert quelqu’un…
— « Rencontré » tu veux dire ?
— Non je préfère « découvert ». Je ne crois pas au coup de foudre. Je pense que pour aimer vraiment quelqu’un, il faut un peu de temps. Aujourd’hui je peux dire que je suis amoureuse, vraiment amoureuse.
— C’est super ! Je suis heureux pour toi.
Il s’avance vers elle et la serre contre sa poitrine.
— Oui… Super comme tu dis… Super !
 Elle décroche un léger sourire et se défait de son étreinte.
— Je pense qu’aujourd’hui je peux envisager de faire les présentations.
— Je serai ravi de faire sa connaissance.
— Je ne sais pas.
— Tu ne sais pas quoi ?
— Si tu seras ravi.
— Quelqu’un qui rend ma fille heureuse… heureuse et amoureuse, comment pourrais-je ne pas être ravi de le rencontrer et ne pas partager ton bonheur ?
— Parce qu’il y a un petit plus.
— Un petit plus ?
— Cet enfant que je ne sais pas faire, je vais l’avoir quand même.
— Tu peux être un peu plus claire. J’avoue ne plus arriver à te suivre.
— Cette personne que j’aime tellement, cet amour de ma vie, a déjà un enfant.
Il marque une pause à la recherche de la bonne réponse. Elle l’observe en quête d’un indice sur la réaction qu’il est en train de mûrir.
— Ah oui ?  
— Ah oui !
Il prend le temps d’une gorgée de whisky, porte les yeux vers le haut, songeur. Une éternité pour elle. Elle redoute ses prochains mots.
— Mais… c’est magnifique ! Ma…gni…fique !!
— Sincèrement ?
— Sincèrement ! Bien sûr !
— Je suis heureuse que tu le prennes comme ça.
— Et comment croyais-tu que j’allais le prendre ?
— Je n’en sais rien. Ce n’est pas une situation banale d’être avec quelqu’un qui a déjà un enfant.
— Ce n’est pas révolutionnaire non plus ! On a déjà vu ça. Tu n’es pas la première et tu ne seras pas la dernière, ma fille.
— Certainement.
— Magnifique ! Magnifique ! Je ne trouve pas d’autre mot… Mais alors je vais être grand-père ?
— Oui en quelque sorte !
— Comment ça en quelque sorte ? Je vais être grand-père !
— Merci Papa ! Mais il y a un petit plus.
— Encore !?
Elle hésite :
— La maman de cet enfant...
Il  l’interrompt, inquiet.
— S’oppose à ce qu’il vive avec vous ?
— Non… Non. C’est mon amoureuse… !
— Qu’entends-tu par « ton amoureuse » ?
— La maman de cet enfant, c’est la personne que j’aime depuis un an et avec qui je veux continuer ma vie et me marier.
— T’…Ton…Ta…Tu es…
— Homosexuelle !
— Homo… ?
— …Sexuelle !
Il termine d’un trait son whisky, regarde le verre puis :
— Oh, ben comment c’est possible ça ?
— Que ton verre soit vide ?
— Non !! Que tu sois…Homo… sessuelle !
— Ce n’est pas révolutionnaire ! On a déjà vu ça. Je ne suis pas la première et je ne serai pas la dernière, mon papa.
— Non ! Mais c’est un peu nouveau dans cette maison.
— Ça te gêne ?
— Disons que je suis un peu… surpris !
— Je veux bien te le concéder.
— C’est gentil, merci. Donc résumons-nous : tu as rencontré l’amour de ta vie. C’est une femme. Elle a déjà un enfant et tu vas te marier avec elle.
— Voilà ! C’est simple !
— Oui. Présenté comme ça, c’est simple.
— Très simple.
Il retourne au bar et se sert un nouveau whisky.
— Je t’offre quelque chose à boire ?
— Toujours pas, merci !
Elle le regarde siroter son verre, les yeux perdus dans l’infini. Puis :
— Mais il y a un petit plus !
— C’est plus une conversation, c’est une addition !
— Je lui ai proposé de nous retrouver ici ce soir.
— À qui donc ?
— À ma chér… Euh à ma… à ma future compagne.
— Eh bien on ne perd pas de temps.
— Tu as dit que tu étais prêt pour les présentations.
— Oui en effet mais ça se précipite un peu. À quelle heure vient-elle ?
— Viennent-elles ! Elle aura la petite.
— Ah parce que c’est une fille ?
— Oui. Je lui ai dit dix-neuf heures.
Il regarde sa montre :
— Mais c’est maintenant !! Et je ne suis pas prêt !
— Prêt à quoi ?
— Je suis habillé comme un sac à brosse, pas rasé…
— Ne t’inquiète pas. Ce n’est pas ce qui va la préoccuper.
— La maison n’est pas rangée.
— Ça non plus, ça ne va pas l’inquiéter. 
— Elle, peut-être que non. Mais moi, oui !
La sonnette de l’appartement retentit.
— Les voilà !
— Oh ! Nom de Dieu !
En panique, il passe sa main en peigne dans ses cheveux, ferme un bouton de sa chemise, vide son alcool d’un trait et cache le verre et la bouteille dans le bar. Il s’assoit, faussement décontracté, sur l’accoudoir du canapé. Des petits pas accourent dans le salon.
Il s’écroule, terrassé par une petite voix :
— Papa !!

PRIX

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Chateaubriante · il y a
voté, abonnée après avoir lu, approuvé
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Chateaubriante · il y a
papa et grand'papa de la même petite fille ; homo ou bi, tout est possible ; la preuve : vous l'avez racontée, cette non-fiction. merci merci
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Didier Noël · il y a
Bonjour à tous. Vous avez aimé mes nouvelles ? Merci et merci à Short Editions. Je publie aujourd'hui 5 nouvelles inédites en version papier. Vous pourrez les découvrir ici http://www.didiernoel.fr/index.php/nouvelles/cinq-nouvelles/. A bientôt. Didier
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DragonSpy21 · il y a
Cette histoire est tres subtile est on ne s'y attend pas
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Didier Noël · il y a
Merci beaucoup. Didier
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Florian De Groote · il y a
Je vous ai découvert aujourd'hui et j'en suis bien heureux! Chacune de vos histoires arrive à me surprendre (bien qu'à la longue je devrais m'y attendre). Continuez comme cela je vous suivrai avec attention!
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Didier Noël · il y a
Bonjour Merci à tous pour vos commentaires. Etre lu et apprécié est la plus belle des récompenses.
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JiJinou · il y a
Des voix pour cette scénette que j'ai trouvé fort plaisante et réjouissante. La forme est originale, les personnages truculents.

Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire ma nouvelle https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/fugue-en-re-mineur

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Zouzou · il y a
Scapin aurait peut être son mot à dire ? Mes voix
' Des rêves d'Iran 'et 'Continuer ' en lice Poésie , si vous aimez

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Jean Calbrix · il y a
Du théâtre du vrai, du Faydeau ou du Courteline réactualisé. Bravo, Didier. Vous avez mes cinq votes.
Permettez-moi de vous inviter à une promenade dans les dunes : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Sylvie Franceus · il y a
Hé hé , bravo pour ce texte parfait !!!!!!!
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