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Un petit monde terre à terre

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Pierre Lieutaud

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Amibeus semblait une relique oubliée dans la bulle de verre où il s’était réfugié. Protégé par l’épaisseur nacrée des parois, inaccessible, il était devenu, malgré ses gestes lents, la rondeur de son corps de baudruche. l’empereur incontesté, autoritaire et impitoyable de ce monde peuplé d’insectes, d’amphibiens et de reptiles. Il régnait au milieu des cafards bleus, des mouches drosophiles pâles, des vers à la cuticule armée de rostres acérés, des sauterelles géantes si diaphanes qu’on voyait battre leurs cœurs, des libellules aux yeux quadrillés comme des grenades de guerre, aux ailes doubles, triples, quadruples, aux nervures infinies, des papillons aux corps pelucheux, aux pattes griffues et aux ailes qui semblaient les feuilles des arbres disparus striées de couleurs de vieux arc en ciel.
Entouré par la cohorte de sa garde rapprochée, des cafards collés les uns aux autres autour de la bulle, il se contorsionnait dans l’eau avec langueur (Papa, on dirait un clown acrobate, disait un petit cafard à son père... Chut, tu vois bien que c’est l’empereur...) au milieu des algues et des spores, communiquant ses décisions par de petits coups qu’il donnait sur les parois de verre dans un morse que tous devaient connaitre sous peine de disparaître à jamais.

Brusquement, le monde avait changé. Dans des grondements qui semblaient venir du fond de la terre, si forts que des vaguelettes s’étaient formées à la surface de l’eau de sa bulle, une muraille s’était abattue sur le sol. Une paroi de métal luisant, un immense mur infranchissable, barrait l’horizon tout entier de leur monde de collines grises où s’élevaient des fumerolles, de tumulus et des vallonnements sans fin entre les résurgences d’eaux grasses sortis de la terre comme si un géant souterrain la pressait entre ses mains...Un monde qu’ils partageaient avec les monstres qui arrivaient par dizaines la nuit, saccageaient leur territoire, retournaient le sol, se vautraient dans la vase, creusaient dans les tumulus des ravins avec l’énorme queue qu’ils traînaient comme une charrue.

L’empereur avait décidé d’informer son peuple. La réunion se tiendrait au pied de la colline des ancêtres. Un tumulus aux gradins herbeux fait de ce qui restait des corps de tous les cafards, vers, reptiles, lézards, salamandres, protozoaires et insectes de toutes sortes déposés là au fil du temps, empilés nuit et jour dans les boues odorantes que desséchait le soleil par les équipes de sauterelles de nettoyage.
Serrés les uns contres les autres sur les gradins, bercés par le bruissement des sauterelles, nous attendions. Au premier rang, s’étaient installés des protozoaires bariolés, des êtres rudimentaires, sans cervelle ni sentiments, sortis de la vase, avachis sur l’herbe rase. Au dessus, des cafards bleus, accompagnés de leur progénitures se mêlaient aux araignées de toutes les formes portant des centaines de petites araignées tout juste nées qui recouvraient leur corps d’une pellicule noire, aux papillons de nuit, aux libellules pelucheuses, aux vers luisants enlacés pour se protéger et aux lombrics mous et tièdes qui semblaient dormir. Dans un coin, éblouis de lumière, des familles de cafards et de cloportes venues des grottes obscures ou des boyaux, attendaient, elles aussi. Au fond, sur un tas de terre qu’elles avaient érigé pour l’occasion, des milliers de fourmis allaient et venaient dans des circonvolutions mystérieuses en attendant elles aussi le discours de l’empereur.
Nous étions tous là, représentants de ce pauvre monde, souvent ennemis mortels se disputant des morceaux de territoires, piquetant de nos antennes, nos griffes, la croûte pulvérulente pour matérialiser par des odeurs ou des signes cabalistiques la frontière de nos domaines. Mais l’ordre impératif de cohabiter nous tenaient cois. Nous savions tous qu’à la moindre désobéissance l’un des scarabées de la garde impériale s’approcherait, lentement, s’accolerait à notre corps et l’étreindrait jusqu’à le fracasser, le réduire en bouillie...

Le jour finissait, le soleil d’automne se couchait derrière la muraille, bientôt les nuages de la nuit obscurciraient notre monde et toutes choses seraient pareilles... Deux vers aux anneaux moirés, aux têtes ornées de poils qui cachaient leurs yeux proéminents, portaient la bulle qui se balançait lentement, maintenue par une nuée de cafards bleus. Dedans, Amibéus, immobile, se laissait flotter au milieu des algues et des spores (Papa, on dirait vraiment un clown acrobate, disait le petit cafard à son père... Si tu ne te tais pas, tu as une gifle). Nous l’avions cru mort, de vieillesse ou de désespoir de ne trouver aucune solution pour franchir la muraille. Il était bien vivant et il s’était dressé, appuyé du fond de la bulle, d’un mouvement si brusque que l’eau était devenue presque opaque. Amibeus nous regardait.
— Stop, avait-il ordonné.
— Message de l’empereur, a annoncé un des cafards bleus qui avait posé son oreille pointue sur la paroi de verre. Écoutez tous : la muraille nous interdit l’accès à notre vaste monde et à ses nourritures, j’ai décidé de mettre en place une organisation pour essayer de la contourner, la détruire, afin que puisse se poursuivre la vie de notre empire.
Un bruissement monta de la foule.
— Suite du message, dit le cafard bleu : une escouade de cloportes sera chargé de s’approcher de la muraille et de creuser à ses pieds pour essayer d’ouvrir un passage...Un régiment de sauterelles essayera de la survoler, de franchir son sommet pour savoir ce qu’il y a derrière...
Amibeus grogna, des bulles montèrent a la surface de l’eau...
— Suite du message, dit le cafard bleu... J’ai décidé que Petite mère dirigera cette organisation...
Petite mère était la salamandre jaune et noire que nous appelions ainsi par affection. Elle savait dire les mots qu’attendaient nos petits quand ils découvraient le monde terrorisant et désolé où ils avaient éclot. Quand une angoisse, une terreur nocturne les prenait, elle se glissait sans bruit contre eux et chantonnait les petits mots doux et tendres des mondes qui viendraient bientôt, do, ré, mi, ré, mi, ré, do, en leur faisant oublier le monde où ils étaient. Et nos petits s’endormaient, le sourire aux mandibules, les poils de leurs corps tournicotés de joie. Et puis, on disait aussi que Petite mère pouvait lire l’avenir dans les flaques d’eau de pluie.
De la buée recouvrait la bulle... L’empereur réfléchit, dit le cafard bleu, en collant son oreille sur la paroi.
Il se tourna vers nous :
— Fin du message, a dit l’empereur,
Et il aiguillonna les deux vers qui reprirent leur reptation avec l’empereur sur leur dos dans sa bulle blanchie de buée...

Le lendemain matin, les cloportes de l’escouade découvrirent dans une bouillie de sang et de touffes de poils, le corps d’un monstre de la nuit, écrasé sous la muraille, immobile, la queue séparée du corps, ils s’arrêtèrent tout net. Il était mort, bien mort, inoffensif. Alors, ils escaladèrent cette dépouille avec la fierté d’alpinistes à l’assaut de l’Himalaya, tâtant la peau froide, arpentant la tête, les oreilles, le museau...
— Un de moins dit l’un d’eux.
— Ça risque de nous arriver aussi, dit un autre.
— Tu as vu, la tête que tu as, lui dit le premier.
La forme légèrement galbée de la muraille métallique, luisante comme un miroir, faisait du reflet de ce banal cloporte, à la silhouette élancée et à la minuscule tête ornée d’antennes arachnéennes, un insecte nain, tassé sur le sol, à l’aspect ridicule. Et sa tête, qui semblait une soucoupe, s’inclinait à droite et à gauche comme un fléau de balance.

A midi, la muraille se déplaça et avala le corps du monstre. Elle grinçait, avançait lentement, arrachait les tumulus, comblait des lacs, s’arrêtait par moment comme pour réfléchir et reprenait sa marche. Elle écrasait tout sur son passage. C’était la fin du monde. Amibeus agonisait dans le cul de bouteille éclaté.

Petite mère se mira dans une flaque d’eau. Elle regarda le ciel où passaient les nuages effilochés que le soleil couchant colorait de rouge. Comme des pansements de guerre effilochés, tachés de sang et de terre... Les cloportes ne reviendraient pas, les sauterelles non plus.
— Nous devons fuir, annonça-t-elle. Notre vie est menacée. L’empereur est mort. Demain, nous partons...

Le jour se levait, le ciel était bleu. Petite mère était toute retournée. Devant la foule qui attendait le départ, s’avançait une énorme carcasse d’acier, posée sur des chenilles, écrasant leurs collines avec une lame d’acier si grande qu’elle semblait une muraille. Loin, là-bas, au bord du monde, des géants mangeaient des sandwichs assis au pied d’une clôture grillagée. Accrochée dessus, une inscription aux lettres monumentales barrait le ciel : « Centre d’enfouissement des ordures. Entrée interdite. »

PRIX

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Dimaria Gbénou · il y a
Super bien. Je like et m'abonne à votre page. Je vous donne mes ***. Puis-je vous proposer de faire une escale devant ma résidence pour visiter mes deux textes en compétition? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
et https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Lélie de Lancey · il y a
Vue depuis l'infiniment petit ! Un texte très orignal !
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Zouzou · il y a
...Pour' Que ma Nature demeure ' ! +5
en lice poésie avec ' De sa vie en rose ' et ' Continuer ' si vous aimez

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Jarrié · il y a
Texte d'une grande richesse avec un imaginatif débridé. Bravo.
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Magalune · il y a
C'est tout un univers auquel l'Homme prête trop peu d'attention. Une bonne façon de lui faire prendre conscience de tout ce qu'il détruit !
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Laurence Bourgeois · il y a
Je cherchais ce soir un peu de nature, j'ai été servie ! Merci pour ce texte que je trouve original, bien écrit, c'est très agréable. J'ai donc aimé et... voté ! A bientôt avec d'autres oeuvres. Si vous avez un instant pour aller faire un tour à "La piscine" (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-piscine-4), vous me direz ce que vous en pensez ! Merci, Laurence
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Pascal Gos · il y a
un texte original qui vous happe instantanément.
venez me lire et me soutenir
(http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-bonheur-des-choses-imparfaites)

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Aurélien Azam · il y a
L'intrigue est parfois complexe à suivre. Néanmoins, l'univers est riche et foisonnant de couleurs, textures, et autres mille et une pattes. C'est assez grisant et dépaysant de se balader au milieu de cette faune de chitine parée, en proie à la panique dans leur monde à l'atmosphère crépusculaire. :)

Si tu le souhaites, n'hésite pas à découvrir mon conte "Pacha et Rougemaille" en lice sur le Grand Prix !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pacha-et-rougemaille

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Francine Lambert · il y a
Un récit très inventif que j'ai lu comme une parabole de notre propre monde . . . à tort peut-être, mais cette histoire nous fait mesurer combien tout être est fragile confrontée à des forces supérieures, humaines ou non . . . "Le loup et l'agneau" revisité en quelque sorte . . . "La raison du plus fort est toujours la meilleure", et vous l'avez parfaitement montré ici ! À bientôt Diorite !
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Luc Michel · il y a
Un bug m'empêche de voter, je reviendrai donc.
Bravo pour ce point de vue très original, écrit de main de maître. J'ai cru à de la SF ( mais Short ne l'ayant pas classé ainsi, je me suis méfié); bref c'est vraiment très réussi ! Bravo Pierre!

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