4
min

Un petit drapeau d'amour

Image de E.G.Walsknir

E.G.Walsknir

308 lectures

75 voix

En compétition

L'apparition

Cet après-midi-là, Louis s'était décidé à parler : « Toi, ce qu'il te faudrait, c'est une histoire... » La remarque, formulée sur un ton rêveur, un peu hésitant, s'était perdue quelque part entre la nappe en carreaux rouges et blancs de coton tissé et le vernis rutilant mais déjà écaillé du comptoir. Paul n'avait pas paru entendre. La serveuse traînait ses fesses fatiguées et ses cheveux gras entre la vitrine où les mouches, emprisonnées dans l'air poisseux du café, venaient tourbillonner puis s'échouer sur le dos vers le peu de lumière disponible et l'arrière-salle d'où sortaient, avec régularité, les litres de vin, les bouteilles de bière et, depuis ces derniers mois, Bernard, l'air plus ou moins aviné, suivant ce qu'il avait déjà descendu en déchargeant les caisses. Le cafetier pleurnichait, chaque fois que quelqu'un du village lui payait un coup, geignait sur le départ de sa Mathilde : « Elle a disparu comme ça, un matin ! Évanouie, comme un fantôme... »
Fantôme ? Pas pour tout le monde ! Quelques villageois savaient parfaitement avec qui elle était partie mais... motus ! Et celle-là, de Mathilde, elle aurait du mal à revenir, même si le jukebox passait Brel en boucle jusqu'à la fin des temps parce que Bernard avait toujours la main lourde quand il buvait et on ne l'avait jamais vu sobre.
« Paul, tu entends ce que je te dis ? » Paul cligna des yeux, sortit un peu de sa torpeur. L'horloge numérique suspendue en face de lui, derrière le comptoir, marquait 14h14. C'était trop tard pour l'apéritif ou bien trop tôt. Toujours décalé, songea-t-il avec ironie... J'entends. Une histoire ? Mais oui, une histoire, une histoire d'amour quoi ! Éberlué, il dévisagea Louis et eut comme un éternuement dans la gorge. Une histoire d'amour, à son âge ! « Elle est bonne ! » Il finit par la blague habituelle : « Elle est bien bonne... mais elle fait pas le ménage ! » Et il eut une vision d'horreur : les moutons galopant dans son corridor, la vaisselle sale exhalant son doux fumet. Certains jours, il n'avait même plus envie de se laver, de sortir dans la rue. Alors une histoire d'amour ! « Viens voir ma salle d'eau ! Y a un champignon qui pousse dans le lavabo ! » Ça faisait beau temps qu'il ne mettait plus de parfum, même pas de déodorant. Ça ne dérangeait pas la chienne, un vieux machin arthritique qu'il avait récupéré gratuitement à la SPA. Les jeunes, jusqu'à sept ou huit ans, ça se casait vite mais dix-huit ans, c'était cadeau. Il s'en fichait. Entre vieux, on se comprend. Quand il était passé au milieu des cages, il l'avait voulue tout de suite parce qu'elle lui avait tourné le dos, indifférente, au contraire des autres qui se pressaient sur les grilles, lui faisant les yeux doux, gémissant. Il avait décidé puisque ce jour-là, oui, pour une fois, c'est lui qui avait la main : « Ah, tu ne veux pas de moi, eh bien tant pis ! C'est toi que je vais prendre ! » Avec les animaux, c'était possible ça. Il se rappelait son coup de foudre. Un dalmatien croisé avec un pointer ; blanche, à taches noires. Il était justement entrain de relire un vieux texte du lycée, un Flaubert : « Ce fut comme une apparition. » Il n'était pas sentimental mais oui, lui aussi, il l'avait eue, son apparition : « Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux » Les plis, c'est vrai qu'elle en avait partout : sur les pattes, au cou, à la gorge et des excroissances, des bouts de peau, fous d'avoir été abandonnés, d'être trop vieux et qui poussaient juste pour dire qu'ils existaient, que, même s'il y avait plus désirable, plus jeune, plus beau, non, décidément, on ne pouvait pas compter sans eux ! Depuis, la vieille chienne durait et s'était collée à lui, mieux que n'importe quelle amante. Lorsqu'il était dans son fauteuil, à la télévision, un œil immobile sous l'oreille noire, au-dessus de la patte blanche repliée, le fixait. Même quand il allait, à toutes les pauses pub du film, soulager sa vessie, même s'il avait précisé, comme à chaque fois : « Reste tranquille, je reviens ! » La fourrure blanche et noire se secouait, trottinait derrière lui, faisant claquer ses griffes sur le carrelage du corridor où il n'avait pas pris le temps d'allumer, et restait à l'attendre, inquiète, respectueuse. Tandis qu'il prenait soin de sa prostate, il distinguait, sur le seuil, son apparition à lui, son fantôme à pois qui, les dimanches où il ne se levait pas assez tôt, à 8h08 (c'est marrant ce qu'affichent parfois les réveils), comme ce matin, venait trépigner pour qu'on lui ouvre. Elle aussi à son âge, avait des fuites et plus d'une fois, il avait dû nettoyer le liquide et le moins liquide aussi, surtout quand elle avait été opérée à la patte pour un « je ne sais quoi » avait dit le vétérinaire, un je ne sais quoi qui lui déformait la chair tendre entre deux griffes. « Ça s'est niché là, je ne sais même pas ce que c'est : épine, bout de branche, ça pourrait ressembler à des cheveux, je n'ai jamais vu ça. Il ne faut pas trop la sortir dans la boue du dehors. Pendant un moment en tout cas ! »
Eh, oui, la boue du dehors ! Ne pas trop y sortir, il avait fini par savoir le faire pour lui. Il l'avait fait pour elle. Cette boue du dedans, parfois cette merde s'il fallait l'appeler par son nom, ce n'était rien du tout, juste une extension un peu curieuse de l'amour. Ce soir, il retrouverait son fauteuil et, à ses pieds, Mila à pois. Et, le jour où elle partirait, où son œil noir, son manteau blanc tacheté et ses petits soupirs d'aise quand elle dormait ne seraient plus que la danse fantasmagorique du vent avec les pommiers, les poiriers, dans le brouillard épais des petits matins solitaires, quand il n'aurait plus d'autre apparition que les taches noires et avides des corbeaux sur la neige glacée de février, ce serait encore de l'amour, oui, encore. Par dessus celle du café, lui arriva l'odeur très nette d'un pet. Il sourit, baissa les yeux : sur le sol carrelé du café, adoratrice couchée sur le flanc, pattes tendues, innocente, elle le contemplait lui ou les jambes de son pantalon. En face, Louis avait senti et fit la grimace.
— Elle pue ta chienne !
— Oui, dit-il, tous les tuyaux fonctionnent, rien n'est bouché, hein ma belle ?
Il regarda Louis avec amusement, d'un coup vida son café un peu refroidi et se leva.
— Mais qu'est-ce que j'en ai à foutre de tes histoires d'amour ? A quoi ça sert de rêver ? Allez, occupe-toi de ta femme puisque tu en as une. Tu viens, Mila ?
Il salua à la cantonade, sortit et, s'éloignant, disparut petit à petit, avec, sur ses talons, trottinant comme une esseulée, un petit drapeau d'amour blanc, taché de noir.

PRIX

Image de Hiver 2019

En compétition

75 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
belle complicité entre Paul et Mila ; votre texte est très attachant, comme un double sauvetage ; l'une quitte la SPA pou trouver l'affection, l'autre comble un peu sa solitude célibataire
·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Mon vote maxi pour cet amour inconditionnel !
Je vous invite sur ma page, merci !

·
Image de Véro Des Cairns
Véro Des Cairns · il y a
Quelques phrases un peu longues qui m'ont parfois embrouillée, mais histoire très touchante. J'ai apprécié le mélange d'humour potache et de poésie. Toutes mes voix...
·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Mais il a son histoire d’amour ! c’est Mila.
Quel style vous avez, bien sûr chacun à son propre style, chacun est unique, mais en vous lisant j’ai un instant cru être devant Claude Simon…
Et finalement je ne suis pas sûre que ce soit la meilleure chose, en tous les cas pas la pire non plus.
On divague de pensée en pensée, de détail en détail.
C’est épatant.
Bravo et merci
Samia.

·
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
J'adore ce texte caractéristique d'un réalisme animal. Bravo. J'adore.
Je vous donne mes voix. Je suis en finale avec " ACHOU ". Je vous invite.

·
Image de Champolion
Champolion · il y a
Dans les histoires d'amour traditionnelles,l'héroïne ne se comporte pas ainsi...Vous imaginez Virginie pétant au nez de Paul?Juliette au nez de Romeo,Iseult au nez de Tristan,Lady Chatterley à celui de son jardinier?Or voilà,nous ne sommes pas dans une histoire d'amour traditionnelle mais dans une romance hors norme et aussi une chronique pathétique et touchante de la vieillesse et du délaissement.
Mes voix pour ce grand moment de tendresse
Champolion

·
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Un regard pertinent porté sur un représentante vieillissante de la gent canine, à ce stade en général mise au rebut ou méprisée. Le parallélisme comportemental entre les protagonistes de ce couple est touchant. Vous qui semblez aimer les chiens, êtes invité à lire ma nouvelle "Une longue attente", hors compétition, qui traite d'un sujet similaire. Je déroge en cela à la règle que je me suis fixée de de ne pas chercher à capter à tout prix des lecteurs, mais pour nos compagnons à quatre pattes, je fais une exception.
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Tranche de vie naturaliste avec chien. Une vision sombre, amère de la vie telle que la perçoit un homme âgé, qui serait au bout du rouleau n'était l'émouvante compagnie dun canidé encore plus vieux que lui. Deux solitudes qui s'ajoutent en en divisant l'impact. Le regard est empathique et le style (à part une phrase trop longue à mon goût) est parfaitement en adéquation avec le propos, faisant passer au lecteur le spleen du protagoniste, traversé d'occasionnels traits d'humour désenchanté.
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
D'un réalisme animal . Une histoire de tendresse que vos mots font passer par-dessus les barrages de la solitude et qui vibre librement dans la journée des deux compères .
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Bel attachement réciproque d'un vieil homme et d'un vieux chien dans un récit émouvant… J'adore la tendresse contenue dans la dernière phrase de votre texte !
·