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Un petit cœur collé sur un portable 2

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jusyfa ***

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FINALISTE
Sélection Public

Quand le flic sortit le Browning du dessous d’une pile de linge, dans le placard de ma chambre, je dus m’asseoir sur le lit... Il me demanda si j’allais bien : je devais être livide.
Je commençai à comprendre et j’avais honte de ma naïveté ; aveuglé par mon amour pour une inconnue, je m’étais fait berner comme un adolescent.
L’inspecteur avait pris mon portable, le dernier message adressé à Michèle disait bien : « N’aie plus peur, je me suis occupé de lui ! ».
Il me dit que l’affaire était grave et m’informa que je serai placé en garde à vue puis déféré devant un juge d’instruction. La procédure ne traîna pas : très vite je me retrouvai en détention provisoire, ce qui voulait dire enfermé au moins jusqu’à la fin du procès...

La machine judiciaire s’était mise en marche et je ne parvenais pas à imaginer la mouise dans laquelle j’allais m’enfoncer ; on m’avait attribué un avocat d’office et d’un trait, je lui fis le récit de mes déboires.
Je lui parlai du portable avec un petit cœur, abandonné sur mon passage, des messages, de la rencontre avec Michèle à Clichy, et surtout, de sa peur de son mari, mensonge destiné à obtenir les clés de mon appartement.
Je parlai de Marc, son soi-disant frère, j’affirmai qu’ils avaient tout orchestré, que le piège avait fonctionné puisque j’étais accusé du crime du mari de Michèle.
Et pour finir, j’avouai ne pas comprendre comment ils étaient passés à travers l’enquête sans être ennuyés.

Après avoir pris quelques notes, mon défenseur m’énuméra les chefs d’accusation.
Le réceptionniste de l’hôtel Gardent, à Saint-Ouen, m’avait vu sortir en courant alors que dans une chambre, un handicapé en fauteuil roulant venait d’être assassiné d’une balle de Browning dans la poitrine.
Le message envoyé de mon portable sur celui de l’épouse de cet handicapé faisait de moi le principal suspect.
Il manquait une balle dans le pistolet retrouvé chez moi, qui, après analyse, était bien l’arme du crime.
Et il conclut : « Vous allez avoir du mal à vous en sortir ! ». Il connaissait bien ses limites l’avocat ! Les jurés avaient à peine écouté sa plaidoirie mais, grâce à l’absence de preuves avérées, je n’en prenais « que » pour douze ans !

Tout se sait en prison, je faisais partie des pourris : pour les autres, j’avais assassiné un homme dans un fauteuil roulant et on m’en faisait baver.
J’eus la chance d’avoir une correspondante, une personne anonyme. A travers nos échanges, je lui racontai mon histoire dans les détails. Elle me crut et me soutint ; je n’en pouvais plus, et pourtant, il me restait deux ans à tirer... On me libéra avant pour bonne conduite : heureusement, j’allais me fiche en l’air.

Ces années de prison furent pénibles, et j’ai parfois nourri de la haine contre Michèle, mais je dois l’avouer, je l’aimais encore. J’avais gardé le numéro de son portable, la tentation de l’appeler me tarabustait : accepterait-elle de me parler ? Surmontant la crainte de me faire rabrouer, je l’appelai :
— C’est moi, je suis sorti de prison, s’il te plaît Michèle... Ne raccroche pas, ne crains rien, je ne te veux pas de mal, j’aimerais simplement te revoir.
J’entendis son souffle court ; pour toute réponse, d’une voix faible, elle me donna sa nouvelle adresse. J’étais ravi : elle acceptait de me rencontrer !

J’avais trouvé le petit pavillon de banlieue, là où elle habitait ; en arrivant, sans y avoir été invité, je n’avais pu résister au désir de pousser la porte.
Ses talons résonnaient sur le parquet au-dessus du salon, quand elle descendit, son parfum l’avait précédé dans l’escalier ; surpris, j’eus l’impression de voir une vieille femme qui hésitait à chaque marche !
Les dix années qui s’étaient écoulées l’avaient transformée, sa grande beauté avait disparu, elle paraissait très fatiguée, maigrie, le teint jaune.
Dans sa main, son téléphone se mit à vibrer ; elle le coupa aussitôt.
— Tu as changé de portable ? dis-je pour engager la conversation. Le petit cœur est bleu, l’autre était rouge mais... cela fait dix ans ! Que se passe-t-il, tu ne sembles pas très en forme... Tu es malade ?
— Ce sont des choses qui arrivent aux femmes, s’emporta-t-elle en enlevant brutalement le postiche qui remplaçait ses cheveux. Si tu étais venu pour te venger, tu n’as qu’à attendre, il n’y en a plus pour longtemps, je ne suis plus opérable !
J’étais abasourdi ! Quand elle revint de s’être arrangée, j’osai à peine lui dire que ce n’était pas là mon intention, que j’espérai simplement une rencontre, une discussion, peut-être des regrets de sa part ?
Michèle attendait la suite de mes propos quand une jeune femme entra ; adhérente d’une association d’aide à la personne, Lise, c’était son prénom, avait proposé son aide. Michèle, malade, trop souvent seule, avait apprécié les services de cette femme qui était arrivée au bon moment.
Marc devait venir, avoua Michèle, mais ses promesses n’étaient plus tenues. Néanmoins, elle préféra qu’il ne me voit pas et m’invita à partir.
Cela me parut bizarre : craignait-elle que je sois témoin d’un couple finissant, ou peut-être que j’agresse Marc physiquement ? Je la quittai en lui promettant de prendre de ses nouvelles.
Lise m’accompagna jusqu’à la porte en me gratifiant d’un sourire énigmatique, je lui rendis un sourire franc en la saluant.

L’histoire que j’avais vécue ne m’avait pas guéri de ma curiosité maladive. S’il se passait quelque chose entre Michèle et Marc, je voulais en connaître la raison, je décidai de m’intéresser aux agissements de celui qui, au moins pour moitié, avait participé à ma déchéance.
Le lendemain, comme dans un polar de la télé, j’étais le flic blasé, qui attend dans sa voiture, le départ de chez lui du mec à filer.
De la rue Vauvenargues, Marc m’entraîna directement dans le neuvième arrondissement, rue Sainte-Cécile ; sa voiture garée, il pénétra dans un immeuble cossu. Quelques minutes plus tard, il ressortait aux bras d’une femme, élégante et jolie ! Je m’interdis de tirer de trop rapides conclusions, après tout, il pouvait s’agir d’une collègue, voire une amie qu’il venait dépanner.
Il la déposa devant le Printemps ; dans le magasin, où je l’avais suivie, en m’approchant, je pus voir son badge. Elle se prénommait Claire.
Le jour suivant, comme Colombo, je reprenais ma planque mais, très vite, je compris que Marc n’avait pas dû dormir chez lui ! Je filai rue Sainte-Cécile. J’arrivai à temps : le couple, devant l’immeuble, s’embrassa longuement avant de se séparer.

J’appelai Michèle, qui accepta de me recevoir. Un sourire triste habillait ses lèvres, elle m’attendait et m’invita à m’asseoir.
Très vite, elle sortit son portable, celui avec un petit cœur, et me fit écouter un message reçu d’un numéro privé ; bien que dix ans se soient écoulés, je reconnus immédiatement la voix de Marc.
Sans parler de lui, il racontait, en la nommant, le rôle prépondérant qu’avait joué Michèle dans le meurtre de son mari... Celui ou celle qui l’écoutait avait à son insu enregistré sa déclaration et l’avait envoyée à Michèle.
— C’est toi ? Tu l’as forcé à parler ? me dit-elle.
— Je t’affirme que je n’y suis pour rien ! Même sous la menace, Marc n’aurait jamais fait un tel aveu, c’eut été reconnaître que vous étiez tous deux les assassins de ton mari !
Michèle me regardait, interrogative.
— Est-ce qu’avec Marc ça continue d’all...
Elle me coupa la parole pour me dire qu’actuellement, des problèmes familiaux, le rendaient moins disponible : elle cherchait à l’excuser...
— Alors, dis-je, je ne vois pas ! Il est possible que la personne qui a envoyé cet enregistrement cherche à te museler. Es-tu sûre qu’il n’y a pas une autre femme dans sa vie ?
Lise, qui venait d’entrer, entendit cette dernière phrase, elle me lança un sourire discret ; je laissai les deux femmes sans avoir compris le sens du sourire de celle qui était maintenant devenue l’amie de Michèle.

J’avais la certitude que Marc avait déballé une partie de l’histoire à sa nouvelle nana ; sur l’oreiller, on se laisse parfois aller à des confidences, on est là, sans témoin, et on oublie qu’il peut y avoir un portable à l’affût... mais ça, je me gardai de le dire à Michèle.
Je continuai ma filature sans en apprendre beaucoup plus. Pour Claire et Marc, c’était un rituel, quand il ne dormait pas chez elle, le matin il venait la chercher pour la déposer au grand magasin ; de temps en temps, il passait voir Michèle et je me dis que je n’en apprendrais pas plus.

J’étais sorti à temps de prison pour revoir Michèle, son état de santé empira très vite. Lise, la personne qui l’aidait, restait près d’elle en permanence, elle me tint au courant de l’évolution de son état jusqu’au jour où la maladie eut raison de la femme que j’avais aimée par dessus tout.

Quelques jours après son décès, je reçus un appel de Lise, elle me dit qu’elle voulait me rencontrer ; elle savait qu’un bar à Clichy avait ma préférence, elle précisa qu’elle y serait dans l’heure.
C’était là que j’avais rencontré Michèle... Quand Lise arriva, je commandai deux cafés ; alors que j’attendais une explication, sans dire un mot, elle me tendit une enveloppe : je reconnus immédiatement mon écriture ! J’avais en main la dernière lettre envoyée à ma correspondante de prison...
— D’où tenez-vous ce courrier ? dis-je interdit.
— J’ai aussi toutes les autres, annonça-t-elle.
— C’était vous ? Mais qu’est-ce vous venez faire dans cette histoire ? À quel jeu jouez-vous ?
Impatient, j’écoutai avec avidité son récit. À travers mes lettres, elle avait senti que j’étais au bout du rouleau. Convaincue de mon innocence, elle chercha à entrer en contact avec Michèle et Marc, les responsables de mon emprisonnement.
Lise espérait pouvoir m’aider, trouver des preuves pour me disculper. Entre temps, j’avais bénéficié d’une remise de peine.

Lors d’une visite dans un hôpital, elle rencontra Michèle, et grâce à sa profession d’aide à domicile, elle s’organisa pour être près d’elle et devenir son amie.
— Vous m’avez été d’un grand secours pendant mon emprisonnement, la remerciai-je, mais je suis libre maintenant, que vouloir de plus ?
Avec un sourire énigmatique, identique à ceux qu’elle m’adressait chez Michèle, Lise, sortit de son sac, un gros cahier qu’elle me tendit : c’était le journal intime de Michèle.
Elle m’invita à l’ouvrir, là où un papier servait de marque-page ; ce papier était une facture nominative, établie il y a plus dix ans, au nom d’un certain Marc, pour la vente d’un pistolet : un Browning avec son numéro !

Sur la page choisie, Michèle avait consigné tous les détails du meurtre de son mari : ils avaient agi ensemble, mais Marc était le principal instigateur du scénario qui avait entraîné ma perte, elle l’avait suivi, aveuglée par son amour pour lui.
En tout dernier lieu, Lise me confia le portable, celui avec un petit cœur collé dessus : dedans étaient enregistrées les confidences de Marc.

Grâce à Lise, je tenais ma vengeance !

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Super bien une très belle aventure
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Mélodie du cœur · il y a
Une très belle suite tout aussi palpitante que la première partie. Je suis charmée par votre écriture, et contente que ce cher Monsieur tienne enfin sa vengeance plus de dix ans après. Je suis admirative de votre imagination débordante Julien.
J'ai passé un moment de lecture comme je les aime, merci, merci beaucoup Julien.

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jusyfa *** · il y a
C'est moi qui vous remercie Mélodie, le grand avantage que me donne S.H.E est de trouver beaucoup de sympathie, et aussi de rencontrer des personnes adorables, vous faites partie de ces personnes Mélodie et je suis heureux que nos lignes se croisent. À bientôt.
Julien.

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Mélodie du cœur · il y a
Oh comme c'est gentil cher Julien, ça me touche sincèrement. Je suis heureuse également que nos lignes se croisent.
A bientôt Julien.

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michel jarrié · il y a
Une piqure de rappel ! rame d'un brin d'aventure commune. Amitiés.
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jusyfa *** · il y a
Un formidable moment créateur d'amitiés. À bientôt Michel.
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michel jarrié · il y a
Pond bien mon grand !
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Serge Debono · il y a
Une suite qui comme la première partie, méritait mieux, je pense. Navré pour vous Jusyfa. Mais vous enchantez bien du monde avec vos œuvres, et c'est primordial. Plus que n'importe quelle distinction. Alors comme le dit Nadine, continuez ! A bientôt.
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jusyfa *** · il y a
Bonjour Serge, votre sollicitude me touche beaucoup, je vous remercie de tout coeur.
Un avantage de SE, est de rencontrer de bien belles personnes, comme vous et Nadine, et bien d'autres encore.
Un grand merci pour votre soutien.
Julien.

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Serge Debono · il y a
C'est tout naturel. A très bientôt.
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Nadine Gazonneau · il y a
Julien , votre texte est bon . Il méritait amplement voire plus que certains le macaron " recommandé par SE "
Continuez à nous écrire de beaux textes . Toutes mes amitiés . Nadine

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jusyfa *** · il y a
Bonsoir Nadine, votre gentillesse me touche beaucoup, l'amitié que vous m'accorder me va droit au coeur et je vous en remercie.
Au plaisir de nous retrouver entre nos lignes.
Julien.

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El bathoul · il y a
Bravo pour le 2 !
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jusyfa *** · il y a
Merci El Bathoul , au plaisir de nous retrouver entre nos lignes.
Mes amitiés de plume.

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Donald Ghautier · il y a
Je ne me souviens pas de l'épisode 1 et je ne sais pas quand Dark Vador va avouer à Luke qu'il est son père. Néanmoins, parce que je suis de bonne composition et que de toutes façons ma mémoire ne va pas s'améliorer avec le temps, voici mes cinq voix, Jusyfa, avant que je n'oublie.
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Thara · il y a
J'avais aimé le premier volet "Un petit cœur collé sur un portable"...
Bonne chance à celle-ci.
+ 5 voix !

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jusyfa *** · il y a
Merci Thara, pour votre passage et votre soutien.
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Pat · il y a
Mes 5 voix pour ce suspense maintenu jusqu'au bout. Bravo !
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Image de jusyfa ***
jusyfa *** · il y a
Merci Pat, bonne chance pour votre finale.
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Démange · il y a
Quelle fluidité, quelle histoire ! Vous utilisez bien les temps et surtout les passés simples, c'est agréable ! L'histoire m'a captivée, je suis même en train d'imaginer la vengeance, je vous donne mes voix sans hésiter, bravo à vous, bonne chance pour cette finale !
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jusyfa *** · il y a
Merci pour votre lecture et vos remarques gratifiantes,
Je reviens de vous lire avec bonheur.
À bientôt pour de nouveaux échanges.

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