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Un petit coeur collé sur un portable

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jusyfa ***

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FINALISTE
Sélection Public

Je ne l’avais pas vu, un portable identique au mien était posé là, sur une fine couche de neige ; d’un coup de pied involontaire, je l’avais fait glisser sur plus d’un mètre.
D’un porche tout proche, des empreintes de pas laissées dans la poudreuse fraîche, semblaient être venus là où était placé l’objet puis être repartis au point de départ.
Était-ce une farce ? Était-ce un piège ? J’aurais voulu savoir. Ma curiosité maladive me taquinait.
Ce Samsung devait appartenir à une femme, car sur la protection, un petit cœur autocollant avait été ajouté. Certain qu’un code était nécessaire à sa mise en service, je me gardai de couper ce téléphone.
Je recherchai dans son contenu un indice qui m’eût permis de restituer cet appareil. Le premier renseignement que j’obtins fut un SMS : il ne comportait ni nom, ni numéro entrant. Le libellé, court, rédigé simplement, me parut étrange. Le message proposait à son destinataire une rencontre dans un bar à Clichy, mais laissait sous-entendre que de répondre à l’invitation risquait d’être dangereux,
Ma curiosité piquée au vif, je cherchai une hypothétique information dans les contacts : la liste était vide ! Les seuls renseignements que j'obtins, furent le lieu et l’heure du rendez-vous.
Dans deux heures deux personnes devaient se rencontrer : qui étaient-elles ? Mon indiscrétion m’avait souvent rapporté des problèmes, mais j’étais à quelques pas du bar et histoire de voir, je décidai de m’y rendre. En cours de route, une sonnerie m’indiqua qu’un message attendait d’être auditionné ; une voix, indéfinissable et angoissée, disait :
— N’y vas pas Michel(e) ! Il est capable de tout !
Ce portable avait maintenant un prénom, mais fallait-il écrire Michel avec ou sans E ? Peut-être allais-je l’apprendre bientôt ?

Dans le bar de la place Clichy, je choisis un endroit me donnant un angle d’observation suffisamment large pour couvrir la totalité de la salle. Au comptoir, deux quidams discutaient en sirotant leur apéro.
Un couple entra et s’installa à une table située à l’opposée de la mienne ; loin d’eux, le peu que j’avais entendu, ajouté à leurs mimiques, m’indiqua que ces deux personnes étaient là pour s’accorder une « récréation » extra-conjugale.
L’heure du rendez-vous à peine dépassée, une femme seule d’une beauté exceptionnelle entra et mobilisa aussitôt tous les regards. Son comportement dénonçait une inquiétude naissante, ses mains tremblaient. En jetant un rapide coup d’œil dans la salle, elle vint s’asseoir non loin de moi. C’est à ce moment que dans ma poche, le téléphone trouvé se mit à vibrer. Pas très assuré, en dissimulant le petit cœur, je décrochai et restai muet.
— C’est Marc ! Je viens de le voir, il part te retrouver, ne l’attends surtout pas. Je ne sais pas pourquoi, mais il est fou furieux... Michel(e), ne reste pas là, il est capable de tout...Je raccroche... Rappelle-moi si tu peux.
Cette voix particulière m’avait marqué.
Pendant l’appel, ma voisine ne quitta pas le portable des yeux. Elle fit un effort pour m’adresser la parole :
— J’avais le même et... je l’ai perdu, dit-elle.
— Il existe une procédure pour le mettre hors service à distance, l’informai- je.
— Je sais... Je peux le voir ?
J’aurais pu le lui montrer car des milliers de portables comme celui-là sont en circulation, mais à cause du cœur collé sur la protection, je me levai et prétextai une urgence en me dirigeant vers les toilettes. À mon retour, elle avait disparu...
Je savais maintenant que le propriétaire du portable se prénommait Michèle au féminin et que son soit-disant agresseur n’était pas venu.
Ce cumul d’informations avait soufflé sur les braises de ma curiosité. Avant de lui restituer son bien, il me fallait savoir ce qui se tramait autour de cette très belle femme.
J’étais sorti vivement du bar, juste à temps pour la voir disparaître dans la bouche du métro Place de Clichy. À Guy Môquet, je lui emboîtai le pas jusqu'à la rue Vauvenargues, là où elle devait habiter.

J’avais maintenant son prénom, son portable et peut-être son adresse. Un SMS m’indiquait qu’elle se trouvait en danger et un certain Marc lui avait conseillé de quitter le bar, là où un homme violent devait la rejoindre... Tout cela allait certainement m’apporter des ennuis, mais cette histoire me stimulait ; j’imaginai un mari jaloux, prêt à tuer, et deux messages la disaient en danger : je décidai de la rejoindre.
— Vous me faites courir ! dis-je en la rattrapant. Au bar vous vouliez voir mon portable, puis sans crier gare, vous vous évaporez ; j’ai cru comprendre que le vôtre avait disparu... J’ose espérer que vous ne m’accusiez pas de vous l’avoir volé ? plaisantai-je en tendant mon Samsung.
Son inquiétude avait disparu ; en souriant, elle prit l’appareil et reconnut qu’il était identique à une exception près : un petit cœur était collé sur le sien.
— Un petit cœur ! C’est charmant ! Quel homme ne tenterait-il pas de vous proposer le sien ? Vous êtes si jolie... même si le vôtre est occupé, accepteriez-vous de prendre un verre ?
Elle me fit remarquer qu’elle se méfiait des hommes trop directs, qu’il n’était pas très élégant de l’avoir suivie et qu’elle refusait l’invitation d’un inconnu.
— Vous avez raison et cela vous honore, avouai-je, mais après ces dix minutes passées ensemble, vous ne pouvez plus dire que je suis un inconnu...
Je crois que le sourire qu’elle m’accorda fut la clé qui ouvrit le piège qui allait se refermer sur moi : un coup de foudre et la flèche de Cupidon m’avaient atteints en même temps. Le charme qu’elle dégageait me liquéfiait.
— Puis-je espérer vous revoir ? balbutiai-je. Je vous attendrai demain, au bar de Clichy à 18 heures, nous parlerons de... portables ! la taquinai-je.
Alors que j’espérai une réponse, elle disparut. Mon mental était figé sur sa personne. A peine m’avait-elle quitté qu’il me pressait de la revoir, j’étais prêt à invoquer je ne sais quel dieu pour qu’elle vienne au rendez-vous.

D’un appartement de l’immeuble où Michèle entra, j’avais remarqué depuis notre arrivée qu’un homme nous épiait d'une fenêtre. Je ne savais pas si elle habitait vraiment ce bâtiment ni si cet observateur avait un rapport avec elle : le suspense allait crescendo et cela m’excitait de plus belle.
Le lendemain Michèle était venue place de Clichy et je lui avais rendu son téléphone ; de ne pas l’avoir fait immédiatement ne l’avait pas contrariée. D’autres rendez-vous suivirent et j’étais tombé raide dingue amoureux de cette femme. Elle me dit partager ce sentiment, mais cela se limitait à un amour platonique.
À travers nos échanges je découvrais son quotidien : son mari, un homme violent, la harcelait sans cesse. Dernièrement, il l’avait menacée de mort et depuis, Michèle avait peur. J’appris que Marc, actuellement absent, était son frère. Je me souvins de sa voix particulière lors du message reçu au bar.
De la savoir près d’un mari violent m’inquiétait, je craignais pour sa vie ; elle m’avoua posséder un petit pistolet automatique ramené de l’étranger par son frère. Je lui conseillai de toujours l’avoir avec elle. Désemparée, elle me dit :
— Quand il lui arrive de piquer une crise, je vais me réfugier chez mon frère Marc, mais là, il est parti au Maroc...
Cette déclaration était un appel au secours, je lui proposai mon aide :
— Vous me faites confiance ?! Je vous laisse les clés de mon appartement, s’il vous arrivait d’être en danger il peut vous servir d’asile. Je vous invite, en tout bien tout honneur, à en disposer à votre convenance. Si d’aventure cela devait arriver, n’attendez pas que votre mari soit déchaîné, sauvez-vous vite et venez !
Peu de temps après, un matin très tôt je reçus un appel : il venait d’un numéro inconnu.
— Venez me rejoindre, porte de Saint-Ouen à l’hôtel « Gardent », chambre 24. Je suis le mari de Michèle ! Ne traînez pas car elle risquerait d’en mourir !
Cette voix m’avait affolée. Dans l’urgence, je jetai mon portable sur le lit et m’habillai rapidement. Quinze minutes plus tard je traversai en courant le hall de l’hôtel, le réceptionniste dormait. Dans la chambre une surprise de poids m’attendait : un homme assis dans un fauteuil roulant me tournait le dos.
Méfiant, je le contournai. Face à lui le souffle me manqua, j’arrivai juste à temps pour recueillir ces quelques mots : « drogué... pour m’ame... ner... c’est... »
Ce furent ses dernières paroles : le sang dégoulinait de sa poitrine sur sa chemise. Cette histoire commençait à me faire peur, je n’y comprenais plus rien.
Qui était cet handicapé ? Michèle m’avait dit que son mari était un homme violent ; celui-ci, cloué sur un fauteuil, n’avait jamais dû être très dangereux !
Paniqué, c’est de nouveau en courant que je quittai l’hôtel. Cette fois le gardien était éveillé. Il me fallait très vite parler à Michèle; mais dans ma précipitation, j’avais laissé mon portable à la maison...
De retour, je le retrouvai posé sur la table. Certain de l’avoir laissé sur le lit, je vérifiai le contenu : rien ne démontrait qu’il avait servi mais pouvais-je en être sûr ? Quand j’appelai Michèle, son portable était coupé. Ce que j’avais vécu à l’hôtel m’interdisait de laisser un message : je devais me protéger.

La police trouva Michèle rue Vauvenargues, chez son amant, un prénommé Marc. Quand elle apprit que son mari était mort assassiné d’une balle dans la poitrine, spontanément, elle déclara me connaître et ajouta qu’elle avait vu un pistolet chez moi. Sur son portable, celui avec un petit cœur, il y avait un SMS ; elle s’empressa de le montrer à l’inspecteur. Il venait de mon Samsung et disait : « N’aie plus peur, je me suis occupé de lui ! »
Une heure plus tard, la police fouillait mon appartement et trouvait un pistolet Browning : il ne comportait aucune empreinte mais il manquait une balle.

PRIX

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Kendra Ladel · il y a
Très belle chute ! Bravo.
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jusyfa *** · il y a
Merci Kendra, je viens de vous lire avec intérêt.
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Mélodie du cœur · il y a
Un polar magnifique, une histoire palpitante, remplie de suspense qui se dévore à en perdre haleine. Une belle manipulatrice, cette femme sait y faire dis donc... J'ai vu une suite à ce magnifique texte, je m'en vais de ce pas la lire...
Julien, je reste sans voix, devant votre écriture si belle et si intense. J'adore ces beaux partages.

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jusyfa *** · il y a
Merci Mélodie, classé deuxième finaliste de ce grand prix à quelques points du premier et même pas un macaron ... depuis le nombre des lectures augmente et les points s'accumulent ... beaucoup m'ont demandé une suite et je me devais de les remercier.
Vous avez dû vous rendre compte que mes écrits sont très éclectiques , actuellement je termine une série de cinq nouvelles dont quatre sont déjà en diffusion libre, ces textes sont un défoulement , je me laisse aller à écrire ce qui me passe par la tête en mettant en avant l'humour au maximum et cela passe parfois, par des narrations un peu olé olé ! si d'aventure vous passiez sur ces pages, j'aime autant vous que vous soyez avertie.
Et un grand merci pour ces beaux partages.
Julien

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Mélodie du cœur · il y a
Je prends note cher Julien. Oui, se laisser aller à écrire fait du bien, c'est un peu comme un exutoire de tout ce qui se trame dans notre petite tête.
Et, il est vrai que votre nouvelle aurait mérité un macaron, on se demande bien parfois comment ce système fonctionne ...

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Granydu57 · il y a
Une belle lecture, un texte haletant qui pique ma curiosité...que du bonheur pour la lectrice de polar et autres que je suis.
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Fantomette · il y a
Moi aussi, la curiosité m'a menée au premier épisode, cela peut devenir un vrai polar avec une telle imagination, bravo
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jusyfa *** · il y a
Merci Fantomette, quand vous dites " polar " vous me comblez !
à bientôt de vous lire .

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Christine Śmiejkowski · il y a
Évidemment curieuse, je suis allée lire celui-ci aussi !
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jusyfa *** · il y a
Je pense que j'aurais fait comme vous, bien que séparément l'histoire se tient, la lecture des deux est complémentaire.
En tout cas, merci pour votre passage sur les deux textes.
Jusyfa

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Zutalor! · il y a
Très très bien ! Maintenant, allons voir à l'épisode 2 comment le soi-disant et tout désigné coupable va s'en sortir... Car, innocent, il ne peut que s'en sortir, n'est-ce pas ?
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jusyfa *** · il y a
Vous avez lu dans l'ordre. .. c'est mieux ! Merci pour vos lectures.
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Zutalor! · il y a
Avec plaisir !
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Marie Amina B · il y a
Whaou, j'ai adoré ! !! Moi, j'ai fait les choses à l'envers, car j'ai répondu à votre invitation de soutien du Num 2 et ensuite, j'ai lu le premier chapitre. Lol.
J'attends avec impatience la suite.

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jusyfa *** · il y a
C'est gentil ! Merci Amina.
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Paul Thery · il y a
Hé! Hé! Je connais la suite (du moins la suite n°2, car maintenant j'attends la n°3 avec impatience ! )
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Pat · il y a
Déjà fait.
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jusyfa *** · il y a
Bonjour Pat, il y a un suite avec un 2 à celui que vous avez lu, il est paru sous le titre ; "Un petit coeur collé sur un portable 2 ", il est en finale du prix printemps 2018.
Sachez qu'il n'y a aucune obligation, je préviens simplement les lecteurs qui ont soutenu la 1ère partie de l'histoire.
Encore merci de vous en êtres inquiétée.
Mes amitiés de plume.
Jusyfa.

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