Un pas vers l'inconnu

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Vivre, c’est marcher vers l’inconnu. Qui sait de quoi demain sera fait ?

Le petit Tom a un an.
Depuis 2 semaines ce petit d’homme a laissé la main de sa maman et branlant, titubant, s’exerce à marcher. Il est très attiré par « Maraud » le chien de la maison, lequel stoïquement, subit les doigts dans les yeux, les tirages de poils sans grogner. C’est un chien de taille moyenne, ni jeune ni vieux, de trois couleurs, genre chasseur, réunissant toutes les races locales sur son modèle. Plutôt intelligent, il a appris à vivre avec les autres chiens ainsi qu’avec les hommes. L’animal a compris que sa place dans la maison dépend de sa capacité à supporter les petites misères que l’enfant lui fait subir.
Ce matin là, Maraud est voluptueusement allongé dans la cour au soleil. La maman jugeant l’absence de danger, mais gardant un œil sur l’enfant, le laisse faire ses pas sur la surface relativement plane. Tom, apercevant son ami poilu, s’avance vers lui de sa démarche incertaine, les deux mains en avant en remuant les doigts, se réjouissant à l’avance du plaisir de fourrer ses mains dans la fourrure de l’animal. Le chien devinant le désir de l’enfant, abrège sa sieste matinale, se lève prudemment et tranquillement, se dirige vers la sortie qui donne sur la rue. L’enfant déçu de voir son ami partir, l’appelle avec ses mots à lui : « ba, baba ».
Témérairement il suit l’animal et fait ses premiers pas vers l’inconnu.
Sa mère l’a bientôt rattrapé.

Le petit Tom a 2 ans et 6 mois.
Depuis quelques semaines il ne fait ni pipi, ni caca dans la couche, que la maman a supprimée. Les parents ont décidé de l’inscrire en maternelle après les vacances de Pâques.
C’est le jour de la rentrée. Sa maman lui a parlé de cette journée, sans qu’il prenne vraiment conscience de ce qui va lui arriver. Aussi c’est la maman qui est fébrile, un peu inquiète. Il a fallu se lever plus tôt que d’habitude. Tom a été pressé pour terminer son petit déjeuner. La toilette a été soignée. Sa maman l’a habillé presque comme un dimanche, lui a même défendu de toucher au chien :
« Il va te mettre des poils partout. »
Ils partent pour l’école. Sur son dos, Tom a un petit sac, dans lequel il y a un goûter, un slip et une culotte de rechange, on ne sait jamais. En approchant de l’école la maman est de plus en plus anxieuse.
La maîtresse « Patricia », a l’habitude des premiers jours. Elle cherche d’abord à rassurer la maman :
«  Ne vous inquiétez pas, cela va bien se passer. Il pleurera peut-être un peu, mais la présence des autres enfants va le rassurer. »
Délicatement elle détache la main de l’enfant de celle de la maman et l’entraîne doucement à l’intérieur de la classe. Tom comprend ce qui va lui arriver et se met à pleurer. Docilement, il avance vers l’inconnu.
La maman aussi, s’est mise à pleurer.

Tom a 14 ans.
Ce lundi 15 septembre est le jour de rentrée au centre d’apprentissage dans lequel son père l’a inscrit. Il est l’ainé d’une famille de quatre enfants, alors les études doivent être courtes et pratiques pour travailler rapidement et gagner de l’argent pour la famille.
Ils sont une demi-douzaine d’externes de première année bloqués à l’entrée par des garçons de deuxième année belliqueux, qui cherchent à s’imposer par la force du nombre et l’assurance que leur donne la connaissance du milieu.
Ils s’en prennent à un garçon, d’apparence plus timide que les autres sans doute, mais cela aurait pu être Tom :
« Donne tes cigarettes. » Le « première année » fait signe qu’il n’en a pas.
« Démerdes-toi, tu les fauches si t’as pas de pognon, mais demain tu nous ramènes un paquet de clopes. » L’un des racketteurs pousse violemment sa victime qui tombe sur les fesses avec un masque d’effroi sur le visage. Puis le groupe d’anciens, apercevant un surveillant qui se dirige vers l’entrée, quitte les jeunes et s’élance en courant vers le centre de la cour.
Les externes sont tous un peu effrayés par ce contact brutal. Le garçon qui a été bousculé reste à terre abasourdi. Alors Tom fait un pas vers lui, l’inconnu, et l’aide à se relever. «  Moi c’est Tom. – Je suis Marcel. – dit le garçon. » Et à deux, un peu plus forts qu’en étant isolés, ils avancent vers le centre de la cour, ce lieu inconnu.

Tom a 18 ans.
Les filles occupent ses pensées. Bien sur, il y a eu quelques filles qui se sont laissées embrasser, c’étaient les sœurs de ses copains ou des amies de sa sœur cadette. Mais peu nombreuses au regard de l’obsession presque continuelle qu’elles suscitent en lui. Et le contact s’est limité aux baisers sur la bouche, toutes ont refusé les caresses qu’il a osé amorcer.
Il n’est pas de ceux que les filles recherchent. Il a l’allure d’un grand ado, plutôt filiforme, la barbe peu fournie. Il envie les garçons plus râblés, au menton bleu de barbe, exactement le contraire de lui-même, qui font plus virils et que les filles semblent préférer.
Depuis quelques jours il a remarqué une jeune fille, belle à lui prendre la tête, qui travaille dans l’entreprise de confection proche de l’usine dans laquelle il est ouvrier. Ils sortent à la même heure. Elle attend le bus pour aller vers le centre ville et lui, à vélo, passe devant la station pour retourner chez ses parents. Elle est brune, les cheveux mi-longs maintenus par un serre-tête. Elle semble être plus petite que lui, il a comme repère un montant de l’abribus qu’il connaît pour s’y être appuyé. Dans ses débuts à l’usine, il a eu l’occasion de rentrer par le transport en commun. Elle doit avoir à peu près son âge ou un peu plus jeune, il a l’impression d’avoir commencé à travailler avant elle, cela fait peu de temps qu’il l’a vue pour la première fois. Elle s’habille simplement, avec goût, comme une jeune fille qui travaille et qui peut se payer des vêtements.
De façon innée, les filles ont la qualité pour se mettre en valeur et plus que les garçons, le réflexe de plaire.
Il la trouve vraiment très attirante et cherche le moyen d’entrer en contact avec elle. Quand le désir les mène, les garçons comme les filles font preuve d’audace et d’imagination.
Un jour, il décide de suivre le bus pour savoir au moins où elle descend. Pour un cycliste qui se faufile partout, la chose est aisée, le car ne va pas très vite parmi la circulation de cette fin de journée. Arrivée au centre ville elle descend et attend une correspondance pour un autre quartier. Il décide de profiter de ce temps d’attente et appuie son vélo contre l’abribus.
Après quelques secondes de réflexion pour chercher ses mots, la manière de l’aborder, il fait un pas vers l’inconnue.
Elle l’accueille avec un petit sourire. Lui aussi a été remarqué.


Tom a 20 ans.
Après une courte formation militaire en France, il embarque sur un paquebot transport de troupe à destination de l’Algérie. Arrivé dans le port d’Alger avec les soldats de son contingent, chargé de son paquetage contenu dans un sac cylindrique, il emprunte la passerelle qui s’appuie sur le quai et fait un pas vers l’inconnu.
Cette guerre, qui ne dit pas son nom, est traumatisante pour des jeunes hommes mal préparés, sans motivation, qui ne comprennent ce qu’ils font sur cette terre d’Algérie. Après quelques semaines d’adaptation, sa compagnie est engagée dans « Les Aurès ».
Jour après jour c’est la poursuite d’hommes insaisissables qui évoluent dans leur milieu, profitant de la discrétion complice ou contrainte de la population.
Un jour dans un village avec d’autres soldats, il assiste un officier qui, avec un interprète, contrôle la population masculine. Dans le groupe d’hommes gardés en attente d’être contrôlés, il en remarque deux qui tentent de s’éloigner du point de contrôle :
« Faîtes avancer » - commande l’officier.
Pistolet mitrailleur armé et pointé, Tom fait un pas vers les inconnus.
L’un d’eux sort une arme de poing cachée dans sa « djellaba ». Dans un réflexe Tom fait feu le premier et l’homme s’écroule devant lui.
Il vient d’entrer dans le monde mal connu de ceux, respectueux de la vie par nature, qui ont tué un homme qu’ils ne haïssaient pas. Un état d’esprit composé de remord et d’amertume dont il est difficile de sortir.
Pour ce fait, il a été cité à l’ordre du régiment.

Tom a 25 ans.
Il a rencontré Suzon au retour de son service militaire de 28 mois. Ils sont fiancés depuis deux ans. Sa situation professionnelle étant stabilisée, ils ont décidé de se marier.
Comme tant d’autres, ils n’ont pas vécu ensemble avant le mariage. Ils ont connu cette situation frustrante quand les caresses sont acceptées, sollicitées même, mais débouchent sur un acte furtif, écourté, incomplet, dans un coin sombre.
Ils s’aiment, se sont promis l’un à l’autre pour la durée de leur vie, mais ne savent pas, ne peuvent pas savoir ce que sera leur vie à deux. Malgré ces doutes, en conscience Tom et Suzon ont choisi de s’épouser.
Ensemble ils font ce pas vers l’inconnu.

Tom a 80 ans.
C’est un esprit clair qui habite un corps usé, fatigué, en souffrance continuelle. Il n’a plus goût à la vie. Avec l’aide d’une soignante il va du lit au fauteuil et du fauteuil au lit, c’est ainsi que se déroule son existence. Il ne peut plus profiter de ce que l’homme qu’il était dans la force de l’âge, a recherché quelquefois avec passion. Et surtout, son épouse Suzon est décédée l’an passé.
Il vit ses derniers instants, la douleur physique a presque disparu, imprégné d’une grande quiétude, il pense à ce qui l’attend.
Alors sereinement, il se laisse glisser vers l’inconnu.
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Pierre Lieutaud · il y a
Vous écrivez très bien, mais à mon avis vous restez, comment dire, étranger à l'histoire, ou plutôt exterieur...vous parlez de vous et d'un autre à la fois.
Peut être pourriez-vous remplacer le "il" par le "je "?
J'ai le même problème. Probablement une peur de se livrer....

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Michu Brochel · il y a
Merci pour votre analyse.
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De margotin · il y a
Une plaisante lecture
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Michu Brochel · il y a
Merci
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Michu Brochel · il y a
Merci Félix.
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Felix Culpa · il y a
Je vous remercie pour cette belle lecture qui m'a fait voyager à travers Tom, le petit homme et le grand Tom !
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Michu Brochel · il y a
Merci d'avoir lu et aimé.
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Champolion · il y a
C'est sobre et criant de vérité et ça va rappeler des choses à ceux de cette génération.Il ne manque que les yé yé!
Seule la dernière ligne apporte une brève lueur,vous avez dû leur filer un sacré cafard au Comité de Lecture!
Ceci dit,dans les oubliettes avec zéro voix...c'est pas juste
Mes voix
Champolion

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Michu Brochel · il y a
Merci