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UN PARRICIDE (d’après Maupassant)

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Charles Dubruel

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On venait de trouver en baie de Somme
Deux cadavres ficelés,
Une femme et un homme
D’environ cinquante-cinq ans.
On apprit qu’ils étaient bourgeois, aisés
Et depuis longtemps amants.
Par la suite, l’enquête a révélé
Qu’ils n’avaient pas été cambriolés
Et qu’on ne leur connaissait pas d’ennemis.
À part cela, les voisins ne savaient rien.
Les gendarmes piétinaient bel et bien.
Le juge allait abandonner l’affaire
Quand un jeune menuisier,
Nommé Joseph Auclair
(On le disait communiste
Voire anarchiste.)
Vint se constituer prisonnier :
-Ma mère et son amant
Étaient mes meilleurs clients.
-Alors pourquoi les avez-vous tués ?
-Parce que je devais les tuer !

Pour expliquer cette vengeance,
Son avocat plaida la démence :
Il a tué ces deux riches Abbevillois
Faute de pouvoir supprimer tous les bourgeois.
Ce malheureux qui n’eut ni père ni mère,
Ce pauvre citoyen appartient à ce parti
Dont on fusillait les membres naguère
Mais qu’on accueille à bras ouverts aujourd’hui.
Son esprit en est désorganisé.
Il a voulu du sang de bourgeois !
Ce n’est pas lui l’accusé
Mais la Commune ou je ne sais quoi !

Le ministère public ne répliqua pas.
La cause était gagnée pour l’avocat.

Mais le menuisier se leva et reprit :
-Écoutez-moi, je vous en prie.
Refusant d’aller dans un asile de fous,
Je vais vous avouer absolument tout.
Monsieur le Président,

Un homme me mit en nourrice
Quand j’étais bébé. Ma mère n’a jamais su
Où m’avait emmené son complice.

En pension, j’apprenais facilement.
J’aurais aujourd’hui un emploi supérieur
Si, en ma défaveur,
Mes parents n’avaient commis le crime
De se débarrasser de moi.
Vous voyez, je suis une victime.
Maintenant, jugez-moi.
J’ai voulu tuer ces gens
Parce qu’ils étaient de mauvais parents.
Eux, sont coupables et sans pitié.
Ils auraient dû m’aimer. Ils m’ont renvoyé.
Ils ont accompli l’acte le plus affreux,
Le plus infâme, le plus monstrueux.
Pensez-vous que ces gens
Se sont comportés en vrais parents ?
Certes, je leur devais la vie.
Mais est-ce toujours un cadeau, la vie ?
La mienne ne fut qu’un long malheur,
Une permanente horreur.
J’ai été mille fois plus volé
Que ceux que vous avez souvent acquittés.
J’ai pris leur existence heureuse
En échange de ma vie malheureuse.
Leur tour était venu, à eux.

Ils passèrent à mon atelier
Il y a un an ou deux
Pour la première fois.
Depuis, presque tous les mois,
Ils m’ont confié des meubles à restaurer,
Un vieux buffet, un guéridon à réparer...
Un jour, en me dévisageant
Elle fut prise d’un malaise
Et s’écroula sur une chaise.
Lui avais-je rappelé son enfant ?
C’était ma mère, je l’aurais parié.
Alors, j’ai pris des renseignements :
Restée veuve longtemps,
Ma mère s’était remariée.
Donc, quand elle venait me voir,
C’était avec celui qui était son amant
Depuis plus de dix ans.

Alors qu’elle réglait un soir
Sa facture, je m’exclamais :
-Vous êtes ma mère, je le sais.
Elle recula de trois pas :
-Mais vous êtes fou !
Je la saisis par le bras
-Moi, fou ? Pas du tout.
Ne me mentez pas.
Alors, son amant déclara :
-Il ne veut que notre argent !
Chérie, allons-nous-en !
Laissez-nous passer
Sinon, je vous fais mettre en prison
Pour chantage et séquestration.

J’ai pu rapidement les rattraper
Et entendre l’homme dire :
-C’est de votre faute, Elvire,
Toute cette histoire.
Pourquoi avez-vous tenu à le revoir
Puisque nous ne voulons pas le reconnaître ?
Nous aurions dû le payer par mandat-lettre.

Je me jetai alors sur eux, en hurlant :
-Vous voyez bien que vous êtes mes parents.
Déjà autrefois vous m’avez écarté,
Et aujourd’hui encore vous me rejetez.
Alors, l’homme leva la main sur moi ;
Je le jure ici sur l’honneur,...sur la loi.
Comme j’agrippais son gilet
Il tira de sa poche un pistolet.
J’ai vu rouge. Je ne sais plus.
Je l’ai frappé tant que j’ai pu.
Ma mère s’est mise à crier :
-Tu es un meurtrier !

Président, je les ai tué, à c’qu’on dit
Est-ce que je sais ce que je fis ?
Les avais-je vraiment assommés ?
Quand je les ai vus gisant par terre,
Les ai-je ficelés
Et jetés à la mer ?

Devant cette révélation impressionnante,
L’affaire fut renvoyée à la session suivante.

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