Un Noël inoubliable

il y a
4 min
866
lectures
114
Qualifié

Je suis conteuse, slameuse nouvelliste, auteur dramatique et… depuis peu, romancière. Même si certains de mes textes sont de sombre tonalité, je suis plutôt portée à voir le bon côté et  [+]

Image de Hiver 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Rosalie marchait tristement sur la plage en fixant le lagon que le soleil embrasait. Plus de compagnon... Plus d’enfants... Quel triste Noël ! Elle avalerait sans plaisir un repas bâclé et irait se coucher tôt.
Toutes ses journées se dérouleraient désormais avec la même monotonie, qu’ils fussent fériés ou ordinaires. Elle n’aurait plus de goûters à préparer, de vêtements à réparer, de disputes à calmer, de gros chagrins à consoler... Plus rien de ce qui, jusqu’à présent, avait fait son bonheur de mère attentive.
Elle eut peur, soudain, en arrivant en vue de son fare* isolé sur la plage : un individu de haute stature l’attendait, appuyé contre la balustrade.
Il se leva pour venir à sa rencontre, et elle l’identifia à sa barbe blanche et à la tenue rouge reconnaissable entre mille.
Était-ce possible ? Vraiment possible ?
Les enfants auraient été si heureux de vivre ce moment avec elle.
— Eh oui, je suis bien le père Noël, fit jovialement l’homme quand il fut à portée de voix. Enfin... « un » père Noël, car nous sommes plusieurs, heureusement.
Il redevint sérieux en désignant la terrasse sombre :
— Où sont les savates* de Mataï et de Herenui ? Où est leur arbre de Noël ? La maison a l’air abandonnée... C’était plus gai, les autres années !
Rosalie sourit tristement et se laissa tomber sur un des fauteuils en osier de la terrasse :
— Il n’y a plus de Mataï ni d’Herenui. La maladie dont ils souffraient depuis longtemps les a emportés. Et je n’ai plus de compagnon non plus : Henri est reparti sur le continent. Il ne reviendra pas.
— Je suis désolé, murmura le père Noël.
— Tu n’y es pour rien... Mais il faudrait peut-être reprendre ta distribution. Beaucoup de petits enfants t’attendent ce soir.
Le père Noël toussa, gêné :
— Non !... Je ne suis pas pressé, fit-il piteusement. Il m’est arrivé un... regrettable accident.
— Ah bon ? s’inquiéta Rosalie.
— Eh oui... bredouilla le père Noël en faisant la grimace. C’est sans doute honteux, inacceptable, indigne d’un père Noël, mais j’ai perdu mon chargement.
— Perdu ton chargement ? Mais où donc ?
— En Nouvelle-Zélande, à Roturoa.
— Oh ! s’émerveilla Rosalie, tu livres aussi des cadeaux là-bas ?
— Non, justement ! Moi, je suis préposé au Pacifique Sud, à l’exception de la Nouvelle-Zélande... Mais... Hum... Ce n’est pas facile à expliquer... Voilà : ça fait très longtemps que j’ai envie de voir ce pays. Et cette année, je me suis hélas, décidé à réaliser mon rêve. Je suis parti en avance sur mon horaire, j’ai fait la quasi-totalité de mes livraisons et je me suis offert cette petite escapade. J’ai eu tort, je le reconnais.
— Je ne comprends pas. On t’a volé ?
— Pas du tout ! Je survolais Roturoa à basse altitude quand pffft... un geyser a déséquilibré mon char lunaire. Le sac de Tahiti est tombé dans un lac de boue brûlante et je n’ai pas pu le récupérer. Il n’y aura pas de Noël pour les petits Tahitiens cette année.
— Ne peux-tu pas retourner au magasin ?
— Il n’y a plus rien en stock. La demande a été très importante cette année.
Pensive, Rosalie regardait la mer qui miroitait au loin sous la lune. Les cocotiers se profilaient à l’horizon, le paysage était superbe. Et si paisible !
— Comme ils vont être déçus, tous ces enfants !
— Hélas ! C’est pourquoi je me proposais d’écrire une lettre pour leur expliquer ma mésaventure ; ils auront moins de peine s’ils comprennent qu’on ne les a pas oubliés. Je me suis arrêté chez toi car il me semble que tu as une vieille machine à ronéoter...
Rosalie se leva, radieuse, prit le père Noël par la main et l’entraîna à travers le salon puis la salle à manger :
— J’ai une bien meilleure idée, dit-elle en ouvrant la chambre d’Herenui. Mes enfants étaient très soigneux tous les deux. Prends leurs jouets et distribue-les à la place de ceux que tu as perdus. Jamais ils ne seront mieux employés.
— C’est gentil, Rosalie, murmura le père Noël tout ému ; vraiment très gentil ; ces jouets sont superbes, mais je ne pourrai jamais satisfaire tous les enfants de Tahiti avec ça.
Rosalie qui ouvrait déjà la porte de communication entre les deux chambres s’arrêta net :
— C’est vrai ! Que je suis sotte ! Mais il est peut-être possible d’offrir ces jouets aux enfants les plus démunis et d’envoyer ta lettre aux autres ! Ce sera mieux que rien. Montre-moi ta liste.
La jeune femme prit un crayon et commença à cocher des noms tandis que le père Noël rassemblait les plus jolis jouets et en faisait l’inventaire. Puis, la répartition terminée, tous deux se penchèrent sur la fameuse lettre qui fut promptement rédigée et ronéotée...
Vers deux heures du matin, le char lunaire dernier cri du père Noël fut enfin chargé et reprit son envol.
Rosalie qui le suivait des yeux le vit soudain faire demi-tour, et l’homme rouge se pencha bientôt vers elle :
— Dis-moi, Rosalie... Tu tiens beaucoup à ta maison, à ton île ?
— Bien sûr ! La réponse avait fusé spontanément et le père Noël sourit en hochant la tête.
— Évidemment ! Ma question était stupide. Au revoir, Rosalie.
— Non ! Attends... En fait, depuis que mes enfants et mon compagnon sont « partis », je n’ai pas grand-chose qui me retient ici. Pas grand-chose qui me retient à la vie en général, ajouta-t-elle, honteuse de cet aveu, en fixant le pied nu avec lequel elle traçait des cercles dans le sable.
Tout ému, le père Noël regardait cette jolie jeune femme si forte et si fragile à la fois que le hasard avait mis tant de soin à lui faire rencontrer. Il se décida soudain :
— Rosalie... j’ai reçu une bien curieuse demande cette année, regarde.
Et il lui tendit une feuille de papier écolier soigneusement découpée où une écriture maladroite, mais appliquée avait tracé quelques lignes bleu lagon.
Rosalie lut et relut le message, sourit, alla faire un gros paquet des jouets restants et tendit la main au père Noël qui l’aida à se hisser près de lui. L’aube blanchissait l’horizon quand les îles Fidji se profilèrent à l’horizon.

Cinq jeunes Mélanésiens, deux petits garçons et trois petites filles, le nez collé aux carreaux malpropres d’une maisonnette sans rideaux examinaient le ciel avec anxiété. La plus âgée, celle qui avait rédigé la lettre, n’avait pas huit ans.

— Ils ne se sont pas couchés, les petits sots !
La voix aigrelette de la vieille femme qui avait la garde des cinq orphelins résonna dans la pièce, et les petits visages désolés auréolés de cheveux crépus tournèrent vers la porte cinq paires d’yeux noirs brillants de larmes.
Ce désespoir muet embarrassa la vieille qui fit volte-face en grommelant :
— Comme si le père Noël, à supposer qu’il existe, pouvait apporter des mamans de rechange ! Ça ne doute de rien, les gosses !

Les enfants bâillèrent et vinrent se pelotonner contre leur aînée qui ne pouvait se résoudre à abandonner son observatoire. Elle restait seule éveillée quand tout à coup :
— Regardez !
Le petit doigt excité tendu vers le soleil rouge et or qui s’arrondissait au-dessus de la mer étincelante désignait un point qui grossissait à l’horizon...


Fare (se prononce « faré »): maison tahitienne
Savate : tongue
114

Un petit mot pour l'auteur ? 3 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes  Commentaire de l'auteur · il y a
Au diables ces hackers qui ont osé s'attaquer à ma Rosalie !
Non seulement ils ont embarqué les décorations de noël et les derniers joujoux laissés par ma protagoniste, mais aussi et surtout, le coffre où je conservais vos sympathiques commentaires... :(

Image de Brigitte G.
Brigitte G. · il y a
Je compatis car j’ai aussi perdu mes textes (ouf j’avais des sauvegardes), mes commentaires auxquels je tenais car il me faisaient progresser et m’encourageaient et par dessus tout mes chers abonnés que je recherche ardemment. 😡 Je maudis les hackers, qui sait si je ne leur consacrerai pas un texte vengeur.
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Bonne idée !!!

Vous aimerez aussi !