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Un morceau de lard et un verre de lait

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Fred Lacoste

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Louis était le portrait achevé du fermier prospère. Il vivait au plus profond de l’Irlande dans un domaine confortable, florissant et bien entretenu en compagnie de sa femme et de ses trois enfants. Le bougre était un homme heureux jouissant de sa bonne fortune avec abondance. Le malheur vint pourtant frapper à sa porte sous l’apparence d’un vieux lutin particulièrement hideux. Il se présenta à Louis, un soir, sous l’orme familial et lui dit :
— Je souhaiterais un morceau de lard et un verre de lait, désignant d’un bref coup de tête la vache du fermier qui paissait paisiblement dans le pré voisin.
La coutume dans la région était de faire bon accueil aux gens du Petit Peuple, de leur donner une collation et de leur laisser une place au coin du feu. Tout homme censé le savait bien. Mais Louis était une âme économe et donner quelque chose sans rien en retour allait à l’encontre de sa nature.
— J’ai une famille à soutenir” ! lui répondit-il sèchement. Si je donne mes biens aussi promptement à tous les petits bonshommes qui viennent me réclamer la charité, comment pourrais-je continuer de nourrir les miens? Allez mon garçon, passe ton chemin, tu n’obtiendras rien de moi.
Le lutin plissa les yeux et passa sa langue sur ses dents jaunies.
— Très bien, dit-il et il s’évanouit soudainement dans la douceur du crépuscule.
A partir de cet instant, la chance de Louis tourna de manière spectaculaire. Le lendemain, le fermier, parti travailler aux champs, découvrit son blé noirci et remodelé en d’étranges motifs. Dans les jours qui suivirent, il pourrit sur pied, se couvrant d’une écume visqueuse et nocive. La semaine d’après, le puits qui alimentait la ferme depuis des générations s’emplit d’humeurs sanglantes. Louis fut pris d’une peur nauséeuse lorsqu’il remonta le liquide épais et réalisa alors qu’il avait été ensorcelé. Il se rappela immédiatement le regard mauvais que lui avait lancé le lutin et fut convaincu que toutes ces calamités étaient de son fait.
Une dizaine de jours plus tard, la vieille créature apparut de nouveau sous l’orme et exigea son morceau de lard, son verre de lait et une part de la délicieuse tarte aux potirons que préparait la femme de Louis. Le fermier se mit en colère. Comment osait-il montrer sa vilaine face dans sa propriété après y avoir jeté le mauvais oeil. Il maudit le lutin avec virulence et lui assena un grand coup de pied qui le fit valser dans le buisson le plus proche. Louis chercha longtemps dans les branchages le mauvais génie mais celui-ci avait de nouveau disparu.
Les choses se compliquèrent alors pour le malheureux fermier. Son bétail fut décimé à la suite d’étranges maladies, ses porcs se dressèrent sur leurs pattes arrières et se mirent à hurler avec une voix humaine. La rumeur se répandit très vite dans la région que ses terres étaient maudites et tous les habitants des fermes et des villages alentours évitèrent soigneusement son exploitation. Louis était aussi fou de rage que têtu. Aucun lutin sorcier n’allait disposer de sa vie aussi facilement. Quand il revint une troisième fois pour exiger son repas en ajoutant à ses exigences une galette saupoudrée de sucre, le fermier lui dit d'aller au diable. Mais avant qu’il ne puisse s’emparer de sa fourche pour corriger comme il se devait le lutin, celui-ci s’envola en ricanant.
Les jours de malheur continuèrent. Une pluie de grenouilles s’abattit sur la maison et une nuit, l’orme familial arracha le dernier né de son lit afin de l’avaler tout rond. Le petit garçon ne dû la vie sauve qu’à la promptitude de son père à abattre l’arbre. Enfin, une fois les provisions de la grange dévorées par les rats, la famille se retrouva seule, affamée et sans argent. Désespéré, Louis se rendit au sommet de la plus haute colline du pays où était érigé un antique cercle de pierre en l’honneur de la reine Mahb, la déesse des moissons et de la bonté naturelle. Il pria avec ferveur la fée enchanteresse de venir le délivrer lui et les siens de la malédiction du lutin.
— Venez à mon aide Dame Mahb, ma famille est en péril et j’ai besoin de vos bons conseils pour lutter contre ce mauvais génie. Puis il retourna avec lassitude à sa ferme, se demandant ce qu'il allait advenir.
Quand il entra dans la maison, il n’en crut pas ses yeux. Sa femme et ses trois fils, le sourire aux lèvres, entouraient une table opulente où s’amoncelaient pâtisseries de toute sorte, porcelet farci de blé, bugnes croustillantes, chantecler baignant dans sa sauce à l’oignon, bouillie de maïs et bien d’autres richesses étalées pêle-mêle. Etrangement, ils n’avaient pas l’air d’avoir remarqué la présence de Louis. Celui-ci tourna la tête et vit alors la reine Mahb debout face à lui. Il la reconnut à sa beauté extraordinaire, surnaturelle, et à son voile lilial retenu sur sa tête par un fin ruban d’or. Vêtu de blanc, elle rayonnait comme une étoile. Tout tremblotant, le fermier s’assit sur un tabouret sans quitter des yeux l’apparition divine qui se tenait si près de lui qu’il aurait pu la toucher. La fée le regardait tristement, il se mit alors à pleurer. Elle dit d’une voix douce:
— Je couve de mon regard bienveillant ceux qui sont dans le besoin depuis d’innombrables saisons, j’insuffle la vie aux champs, aux vergers et aux vignes, j’apporte du réconfort aux malades et soigne les enfants, tout comme notre mère la Terre me l’a enseigné. Elle a toujours été généreuse et nous devons être généreux à notre tour avec ceux qui nous entourent.
Louis n’osait regarder Mahb dans les yeux, il enfouit alors son visage dans ses mains.
— Un petit morceau de lard et un verre de lait sont-ils un prix si terrible à payer en échange des bienfaits de notre mère? Elle se pencha, déposa un baiser sur le front du fermier et disparut aussitôt. Un instant plus tard, une voix qu’il ne connaissait que trop bien le héla depuis dehors. Le lutin se tenait sous l’orme que Louis avait abattu quelques jours plus tôt, il était revenu demander son morceau de lard et son verre de lait. Le fermier s’approcha de la table, toujours aveugle aux yeux des siens, découpa une large tranche de barde, versa du lait dans un verre et sortit apporter sa collation au lutin. La vieille créature hocha la tête vivement.
— Le charme est rompu, dit-elle dans un sourire édenté.
Dès lors, la bonne fortune revint dans le domaine. Les champs refleurirent et les animaux revinrent plus vigoureux que jamais. Les gens avaient oublié la malédiction et jamais plus le fermier et sa famille ne connurent la faim car désormais Louis donnait généreusement un peu de son lard, de son lait et bien plus à tout membre du Petit Peuple qui en faisait la demande.

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