Un monstre urbain

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C'est "l'histoire d'un gars" qui, un peu à l'étroit dans sa "vieille" Europe, part au Brésil en 2002 pour réaliser un stage d'une durée de 3 mois. 18 ans plus tard, le Brésil continue à être  [+]

Dimanche 03 février 2003.
Il est 5:20. Le vol AF454 a initié sa descente vers l’aéroport international de Guarulhos. Le temps est dégagé et le commandant de bord indique une température de 22 °C à l’arrivée, plutôt agréable pour un mois de février. Les rayons de soleil à travers les hublots réveillent un à un les passagers qui se sont finalement endormis malgré les turbulences au-dessus de l’Atlantique et un confort spartiate. La fatigue a eu raison de nous. J’ai le sentiment d’avoir voyagé dans la Santa María à fond de cale tellement la traversée fut longue depuis mon départ de Bordeaux.

Nous survolons la Serra da Cantareira, un des derniers vestiges de la Mata Atlantica, cette immense forêt tropicale qui jadis s'étendait tout au long de la côte brésilienne, du Rio Grande do Sul au Rio Grande do Norte. Les effets de la déforestation sont visibles. Vue de haut, la forêt ressemble à un immense puzzle alternant des zones vertes et grises. Les frontières de chaque parcelle sont des chemins de terre dont le maillage semble s’intensifier au fur et à mesure de la descente.

Après une zone montagneuse, le paysage change soudainement. Le commandant annonce un dernier virage avant l’atterrissage. Sous mes yeux incrédules apparaît un monstre urbain à perte de vue. C’est mon premier face-à-face avec la mégapole São Paulo.

Elle est là massive. Puissante.
Elle m’attend.

Une forêt de gratte-ciel scintille comme la rosée sur un champ de blé. Les structures de verre, d'acier et de béton s'étendent à l'infini de part et d'autre de mon hublot. Chaque minute de la descente offre des détails de plus en plus précis. On y découvre un monde en ébullition où des bolides circulent à vive allure sur des centaines - peut-être des milliers - de kilomètres de routes, de ruelles et de voies rapides. Sur le toit de chaque building, on aperçoit des hélicoptères, et même des piscines. Il y a très peu de jardins « à la française », juste quelques tâches de verdure perdues dans un dédale de béton. Tout se mélange : les hangars, les maisons, les bâtiments industriels. Dans le cockpit, pas un bruit, tout juste le bruit sourd des turbines qui ralentissent progressivement leur rythme. L’avion semble lui aussi retenir son souffle.

Je me remémore à cet instant mes cours de Géopolitique et de Commerce International de Master. Les notions très théoriques de pays émergent, d’acteur régional majeur, d’inégalités sociales, d’industrialisation, de défis sociaux et environnementaux prennent enfin tous leurs sens. D’en haut, je commence à comprendre ce qui m’attend en bas.

Une sensation d'excitation et de peur me saisit le ventre.
« D'où viens-je ? Que suis-je ? Où vais-je ? ». Ces questions me taraudent l’esprit. Je ne connais personne. Je ne parle même pas le portugais !

Je pense à ma famille et à mes amis. Je serre contre moi le livre Éloge de la bougeotte que m’a offert mon meilleur ami Vincent quelques semaines avant mon départ. Il s’avait bien que je n’allais pas revenir de sitôt. À quoi pensent mes parents et ma sœur à ce moment précis ? Ont-ils eu aussi compris que le petit Freddy était bel et bien parti ?

Oui, mais voilà, j’ai 25 ans, la crise sévit en France et quelque chose me dit que le Brésil va changer. Après tout, le nouveau Président Luiz Inácio Lula da Silva qui a pris ses fonctions le mois dernier, n’a-t-il pas promis dans son discours d’investiture de changer en profondeur le Brésil ?

L’atterrissage est imminent. Je resserre ma ceinture de sécurité et me prépare pour le premier grand saut de ma vie.

Mardi 7 juillet 2015.
Il est 5:20. Le vol AF454 a initié sa descente vers l’aéroport international de Guarulhos. Le temps est dégagé et le commandant de bord indique une température de 11 °C à l’arrivée, plutôt frais pour un mois de juillet. Les rayons de soleil à travers les hublots réveillent un à un les passagers qui se sont finalement endormis malgré les turbulences au-dessus de l’Atlantique. Cette fois-ci, j’ai eu la chance de voyager en classe business, politique de ma société oblige. La traversée fut donc beaucoup plus agréable et m’a même semblé plus courte que d’habitude même si Paris reste et restera toujours à 9 406 km de São Paulo.

Les effets de la déforestation sont de plus en plus visibles et malgré la prise de conscience des autorités brésiliennes de ces dernières années, la Mata Atlantica se rapproche inéluctablement de son extinction.

Même après une trentaine d’aller-retour France Brésil effectuée, la descente vers l’aéroport international de Guarulhos m’interroge toujours autant. Force est de constater que le monstre urbain a poursuivi inexorablement sa folle extension. Des centaines de gratte-ciel sont en construction, d’autres ont été démolis, certains ont fait peau neuve.

Qui pourra l’arrêter ?
Peut-être la nature elle-même : il n’a pas plu depuis presque une année. Les réservoirs de la ville sont à sec. L’absence d’eau peut avoir des conséquences désastreuses sur un pays qui a quasiment tout misé sur l’hydro-électricité et dans un pays où l’abondance a toujours été naturelle. La préfecture de São Paulo, à renfort de campagnes de sensibilisation, fait appel à la bonne volonté de la population pour préserver l’or bleu et éviter de le gaspiller. On devient finalement tout petit quand on doit implorer les cieux pour quelques gouttes de pluie. Mais est-ce que la nature est la seule fautive ?

Je me remémore à cet instant les centaines de séminaires et « journées pays » dans lesquels j’ai participés pour « vendre » le Brésil à des PME françaises ou des investisseurs à la recherche de relais de croissance de ce côté de l’Atlantique. Les notions très théoriques de pays émergé, de croissance de PIB supérieure à 5 %, d’Investissements Directs Étrangers (IDE), de Politique d’Accélération de la Croissance (PAC), d’innovation, de transfert de technologies, de marché interne colossal prenaient tout leurs sens. L’approche de la Coupe du Monde de 2014 et des Jeux olympiques de Rio de Janeiro faisaient du Brésil, le pays « à la mode », le pays incontournable. Les BRIC étaient le nouvel Eldorado, un nouveau bloc qui allait bouleverser la géopolitique mondiale.

En douze ans, le Brésil a connu un véritable boom. J’ai eu la chance de le vivre de l’intérieur. Le miracle a bien eu lieu, mais il fut malheureusement de courte durée.
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