Un mois

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J'aime écrire sur l'ombre et la lumière, aller là où le coeur palpite un peu plus fort. https://www.facebook.com/AlienorOVALauteur

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« Un mois ou deux, tout au plus... »
Les mots de l’oncologue résonnaient encore dans ma tête des heures après notre rencontre. Bien sûr je me suis effondrée, j’ai pleuré dans son bureau tandis qu’il tentait vainement de me réconforter. Quand j’ai quitté son bureau il a posé sa main sur mon épaule et, me regardant avec une profonde bienveillance, m’a saluée sobrement.
Une fois dans ma voiture, j’ai crié en tapant de toutes mes forces sur le volant. Je me disais : « 42 ans c’est trop jeune pour mourir ! J’ai encore toute la vie devant moi ! »
Une fois chez moi, abattue, j’ai croisé le regard de ma fille Laura qui, du haut de ses 16 ans, a compris la situation sans qu’un seul mot ne soit prononcé et m’a prise dans ses bras.
Je me suis enfermée dans ma chambre et j’ai pleuré longuement, la tête enfouie dans l’oreiller. Puis Antoine est rentré, est venu vers moi et je me suis jetée dans ses bras en sanglotant. Il essayait de ne pas pleurer mais n’y parvenait pas devant mon absolue détresse et son impuissance totale à modifier le cours des choses.
Il m’a dit « Je serai là pour toi jusqu'au bout ! ». Il a pris sur lui pour préparer le dîner, sourire malgré tout, essayer de me soustraire au désespoir.
Les jours suivants il s’est occupé de tout, on tentait même de plaisanter pour alléger ma peine même si à chaque fois cela lui arrachait le cœur et je lui en étais infiniment reconnaissante.
Les appels passés à mes proches les plongeaient tous dans le désarroi, incapables d’accepter ce qu’ils savaient être inéluctable.
Se posa rapidement la question de la façon dont j’occuperai le temps qui me restait... à peine un mois, trente jours, autant dire presque rien sur l’échelle d’une vie.
Je pouvais décider de consacrer ce temps à ma famille, mes amis, profiter de chaque instant avec eux. Il m’était possible également de m’offrir un dernier beau voyage seule ou avec Antoine et Laura. Et puis aussi visiter les musées et caresser des yeux une fois encore les peintures, les sculptures, aller à l’Opéra, vibrer aux sons de musiques envoûtantes, m’émouvoir devant un grand film, pleurer devant la nature somptueuse... m’imprégner de la beauté du monde avant du partir.
Perdue dans mes pensées, mon regard s’arrêta sur le manuscrit que j’avais commencé à écrire et déjà bien avancé. Je me dis que je devais laisser une trace avant de partir, qu’il me fallait finir mon ouvrage et cela devint obsessionnel. J’y passais mes journées, mes nuits, enfermée dans ma chambre. Laura m’implora de passer plus de temps avec elle mais je dus lui expliquer que cela était impossible, qu’il me fallait absolument finir mon livre et qu’ensuite seulement je lui consacrerai mes derniers jours.
Laura jouait du piano quotidiennement depuis son plus jeune âge et un soir, alors qu’elle s’exerçait sur la sonate « Au clair de lune » de Beethoven, je sortais furieuse de ma chambre et l’interpellais :
— Comment veux-tu que j’écrive avec tout ce bruit ? Et cette musique... cette musique ! On dirait que tu joues déjà pour mon enterrement !
Laura quitta la pièce précipitamment, en larmes et ne joua plus de piano.
Au prix d’une grande détermination et malgré la fatigue croissante et la douleur physique, je parvins à finir mon manuscrit.

Je me sens si lasse, je n’ai plus de force, je me sens partir, Antoine est à mes côtés, il appelle une ambulance et moi je sens que tout bascule. Je voudrais voir Laura. Elle est au collège. Je voudrais tant la voir. Et alors que ma vue se brouille et que je sombre dans la nuit j’emporte avec moi, intacte, l’image du doux visage de Laura.

*

Papa et moi sortons juste de l’hôpital. Ҫa y est, tout est fini ! Quand je suis arrivée dans sa chambre, maman était assommée de morphine et elle s’est éteinte sans jamais reprendre conscience. Terrassés par la brutalité de ce départ sans étreinte, sans un mot, sans un regard échangé, nous sommes dévastés. Papa reste très digne dans la douleur cherchant les mots pour m’apaiser. Il me dépose à la maison pour m’éviter les formalités les plus accablantes et me laisser me reposer.
J’entre dans la chambre de maman. Sur son bureau, le manuscrit qu’elle vient de finir et que je contemple avec horreur tant il évoque pour moi ce qui m’a été volé des dernières heures de maman.
J’emporte le manuscrit dans la cuisine, le dépose dans l’évier en inox, l’enflamme avec mon briquet et alors qu’il se consume, je m’installe devant mon piano et joue la sonate « Au clair de lune » de Beethoven en me délectant de chaque note.

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