Un moindre mal

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Richard serre, serre, de plus en plus fort. Il en oublie qu'il a affaire à un homme et se concentre sur sa mission avec professionnalisme. La peau, sous la douche, est presque visqueuse. Il a l'impression d'essorer un gros serpent mouillé. L'homme s'était mépris sur ses intentions en le voyant pénétrer dans sa douche. Il a esquissé un sourire, tendu la main pour une caresse, finissant de convaincre Richard qu'il devait se mettre à la tâche vite et bien. Être tripoté par un pédé, il ne manquait plus que ça. Richard, homme strict et moral, détestait les pédés. C'était épidermique. Outre la haine qu'avaient suscitée les tentatives de caresse du futur macchabée, était venu un sentiment de plein droit qui avait comme soulagé Richard d'un poids moral. Encore quelques soubresauts sous ses mains décidées, les paumes collées au cou moite sous la douche, et le corps s'affaissa. Ce n'était pas si difficile en fin de compte. Richard regarda une dernière fois le corps ramassé sur le sol comme une vulgaire serpillère - une immobilité rassurante - il eut un haut-le cœur en voyant la raie des fesses se dessiner sous le maillot en élasthanne. Grace à Dieu l'homme était tombé sur le ventre. Après s'être longuement lavé les mains dans les vestiaires du club, Richard gagna son cours d'aquagym avec calme et sérénité.
Il salua d'un regard amical et légèrement condescendant le prof, ainsi que ses collègues d'aquagym. Tous les mardis matin ils se retrouvaient dans cette même eau et cultivaient le même espoir d'avoir un corps de rêve cet été. Le mardi, un jour parfait car il n’y avait que des femmes, hormis lui bien sûr et sa victime. Le club était calme ce jour-là, un planning idéal. Il regarda ses collègues du cours avec plus d'attention ce matin. Il se demanda si certaines parmi elles, tout comme lui à présent, avaient un jour franchi la limite et étaient devenues des assassins presque par inadvertance. Certes, pour des femmes c’était un peu différent, mais n’étaient-elles pas devenues de nos jours pratiquement des égales ?
En fait, rien n'avait encore vraiment changé, et Richard n'éprouvait pas les remords qu'il avait prévu de ressentir. Des années d'expérience comme DRH lui avaient enseigné le « courage managérial », c'est-à-dire une impressionnante capacité à faire les choses les plus dégueulasses avec fermeté et conviction, certain que la fin justifiait les moyens.
Tout en s'échauffant - il faisait à ce moment précis des bonds de grenouille en moulinant les bras - il rêvait de sa nouvelle vie. Un rictus mi-figue mi-raisin ne quittait pas son visage fripé. Il avait soixante-dix ans mais se sentait formidablement jeune et énergique à l'aube d'une nouvelle vie. Cette retraite tardive avait été une erreur. Il s'était accroché avec obstination à sa vie professionnelle, qu'il considérait comme le comble du dynamisme, ainsi qu’à sa vieille maîtresse Idalie qu'il sautait consciencieusement une fois par semaine depuis vingt ans, dans son bureau. Il avait beaucoup tardé à se résigner à la retraite. Avec opiniâtreté, sens politique et manipulation, le trio de compétences qui avait été le pilier de sa carrière, il avait réussi à garder son poste jusqu'à soixante-dix ans. Bien joué, mais tout a une fin. Il avait quitté son costume de directeur exécutif, et abandonné Idalie a son sort. Pauvre Idalie, plus personne pour la sauter mais il devait bien la rendre à sa famille. Et elle serait probablement licenciée rapidement car plus personne ne serait là pour apprécier l'unique compétence qui lui avait permis de garder son poste toutes ces années.

En courant le long du grand bassin, Richard se toucha discrètement l'entrejambe et se demanda inquiet s'il arriverait à vivre sans sexe. Ces dernières années avec Idalie avaient été si plates et mornes qu'il pouvait les considérer comme une transition vers une nouvelle vie d'abstinence. Il réajusta son bonnet de bain, dans lequel il ne rangeait jamais ses oreilles, et courut en marche arrière comme ses comparses, le ventre rentré et les épaules bien droites. L'odeur de javel, l'eau tiède, le monde flou autour de lui (ses lunettes étaient au vestiaire)... Cette dernière séance d'aquagym devait être pour lui un sas neutre et agréable en attendant un destin merveilleux mais sans doute moins confortable. Mon Dieu ! Et si on venait l'arrêter dans la piscine. Il se vit sortir de l'eau tout penaud, le sexe recroquevillé dans le maillot tout collé, les tongs aux pieds et les oreilles immenses dépassant du bonnet gauffré bleu marine. Sans lunettes. Cette sortie serait bien piteuse, un beau gâchis après une vie si réussie. Il fallait maintenir les apparences et le panache! Il se sentit honteux de sa préoccupation en pensant au petit pédé affaissé et détrempé dans une cabine de douche, qui avait fini sa vie en moule-bite et bonnet de bain. Cela lui fit de la peine mais il était trop excité pour s'arrêter plus longtemps sur cette idée.

Il faisait désormais la planche en pédalant avec ses pieds. Les débutants calaient une frite sous leurs aisselles pour réaliser cet exercice, mais Richard avait très rapidement réussi à s'équilibrer par la seule force de ses abdominaux. Il sourit d'autosatisfaction. Il lui faudrait continuer à faire du sport là-bas. Bien sûr, il n'y aurait plus jamais de plage où exhiber son corps ferme, mais une bonne forme physique était une source quotidienne de contentement. Il se félicita du calme et du temps qui seraient bientôt ses meilleurs compagnons. Enfin.

Les étirements, le meilleur moment. Il observa les femmes autour de lui, exclusivement des femmes, qui s'étiraient sensuellement en souriant au jeune prof métisse. Tellement charmant piaffaient-elles. Un gigolo parmi de vieilles moches qui grappillaient chaque semaine quelques minutes de séduction. Il s'enveloppa dans sa serviette et rejoignit son vestiaire en évitant soigneusement la zone des douches. Après s’être crémé le corps, il s'habilla en hâte: un jean Levis, un polo Lacoste et des mocassins a glands.
Il alla retrouver Hélène, son épouse, au bar du club comme convenu. Hélène qui était si bêtement heureuse de la retraite de son mari, qui se délectait des voyages en amoureux qu’ils allaient enfin pouvoir faire, qu’ils n’avaient jamais fait malgré quarante ans de mariage. Qui se réjouissait de déjeuner tous les jours avec lui, de passer tous ses week-ends avec lui maintenant qu’il s’était libéré des réunions tardives et autres séminaires.
Richard commanda un café au comptoir, son dernier café d'homme libre, ou son premier café d'homme libre? Il voyait Hélène attablée, de dos. Elle avait fini son café, elle lisait un magazine avachie sur la table. Elle avait des survêtements roses: sweat rose, pantalon en nylon rose, baskets roses. Un brushing impeccable, une barrette rose. Une petite fille grassouillette de soixante-dix ans. Des bourrelets dessinaient de petites saucisses sous la veste du jogging trop juste pour elle, les fesses étaient déployées sur le banc en bois brut. Une vision d’horreur dans un univers qui exhalait le chic et le luxe.
Elle découvrit ses dents en un sourire niais en le voyant s'approcher. Quand il la rejoint à sa table, elle passa sa main sur sa joue avec une tendresse dégoulinante: 'tu as bien nagé mon chouchou?' Déjà une agitation discrète se ressentait dans le club. Richard vit l’un des moniteurs sortir des vestiaires une main sur la bouche et les yeux affolés. Des coups de téléphone étaient passés. Dans la plus grande discrétion montait un bruissement de panique et d’effroi. Le timing était absolument parfait. Il n’aurait pas à se justifier, s’expliquer, la sortie serait digne et le nombre de témoins limité. Des bruits de sirène. Ce dernier café était un pur moment de bonheur. Deux policiers entrèrent dans le club et se dirigèrent vers lui après une conversation rapide avec la réceptionniste. Richard regarda sa femme rapidement et sourit. Il avait enfin réussi à se débarrasser d’elle sans lui faire de mal.
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