Un matin la vie bascule

il y a
17 min
52
lectures
8
En sortant du métro, Gaëlle déambule sur le trottoir boulevard de Courcelles.
Elle marche sans voir personne. Son pas est rapide quand elle passe les grandes grilles du Parc Monceau .
Ce lieu l' emporte dans un voyage peu ordinaire, l'Afrique à deux pas de ses yeux.
Elle se blottit dans ce décor de rêve. Tout la ramène sans le vouloir dans un coin du Finistère. C'est un écrin de velours, les rias boisées,les jacinthes sauvages.
Elle retrouve les clins d’œil de sa jeunesse. Il suffit qu'elle ferme les yeux pour
que la ville disparaisse, il devient son havre de paix pour un moment de répit .
Elle salue rapidement son amie, lui tend la main, lui murmure
"Pas le temps de trop papoter ! "
Impassible Matuschka toujours dans le silence des anges, elle chante.
Elle transcende sa vie, elle ranime la flamme de sa foi,
en regardant l'icône qu'elle sort avec dévotion d'un tissu de velours rouge.
Gaëlle s'émerveille à chaque fois qu'elle regarde ce saint tableau.
Assises l'une à côté de l'autre , elles échangent sans conversation.
Matuschka est une brave personne, elle marmonne quelques mots en français,
Il est difficile de se parler dans ces conditions.
Elles échangent des sourires, des mimiques pour se faire comprendre.
Gaëlle avait pris le temps de s’asseoir une petite minute,
d'ouvrir une boite en plastique où elle avait glissé une part de son gâteau.
Le pommé ya-ya, le péché mignon de Matuschka.
Chaque fois qu'elle lui offrait cette spécialité de Bretagne ,
elle était sur un petit nuage .
Elle se perdait dans des courbettes qu'elle seule connaissait.
" Gentille toi merci , gentille toi merci, " avec un fort accent russe.
Quand Mastuschka le cuisinait. L'effet escompté n'est pas probant.
Gaëlle lui avait remis pourtant le secret de sa recette qu'elles se transmettent
de grand-mère en petite-fille.
Combien de fou rire elles ont eu à chaque fois qu'elles dégustaient cette douceur sucrée.
Cela ressemblait à tout sauf au délice fondant du Finistère.
Le petit plus magique, elle seule le connaissait, il a fait d'elle une pâtissière de renom.
Hiver comme été quand le soir décline, elles s'accordent toutes les deux cette petite pause
bien méritée en grignotant avec plaisir leurs gourmandises.
Comme des petites filles leurs yeux écarquillés, elles regardent le chapiteau noir et blanc, le grand collier de lucioles qui danse dans la nuit.
Gaëlle fixe toujours le vaisseau Nautilus d'un bleu aquatique qui l’entraîne
vers le calme de l'estuaire proche duquel les choux sauvages colorent les falaises de jaune.
Tout s'embrume dans sa tête elle se voit près de la crique de sable,les fleurs de dunes, ses plumes de coton frissonner avec les embruns.
Ce matin Gaëlle est en retard. Elle court pour rattraper le temps perdu .
Elle pose sa main sur celle de son amie en promettant que ce soir elle serait a leur rendez-vous pour regarder les lumières du manège .
Elle doit rejoindre sa boutique avenue Velázquez.
Un joli bistrot, aux couleurs de son petit village de Clohars-Carnoët. Le blanc,
le bleu est dominant. Joliment il se nomme " Le comptoir des Bigoudènes "

Une poésie en plein cœur de Paris, un air d’embrun se promène comme un
privilège dans ses rues loin de son Finistère.
Le bar en forme de barque offre confiture, lambig, chouchen, fleur de sel,
petits cadeaux de Bretagne à offrir.
Le grand tableau, le port de Doëlan, trône fièrement face au phare en modèle
réduit, œuvre réalisée par la patronne des lieux.
Sur ses étagères nichent les onctueux doux caramels au beurre salé que l'on
dévore des yeux.
Au mur côté gauche un filet où s'entremêlent coquillages et étoiles de mer.
Des chaises et des petites tables rustiques donnent le ton d'une bonne
convivialité.
Son fief, La réussite de sa vie, son bébé qu'elle partage avec un ami d'enfance,
son associé, lui cuisinier, elle pâtissière.
A Leur carte une spécialité " la crêpe du jour " et la bolée de cidre.
Sur commande le ki-g ha fars la particularité du patron.
Gaëlle a la magie des fées, elle pâtisse avec art.
Le monde s'arrête quand on déguste son magnifique pommé ya-ya tiède,
le beurre , le sucre caramélisé forme une légère et délicieuse croûte!
Avec un peu de crème fouettée fait maison un vrai régal !
Pour ce pommé yaya l'on vient de loin le déguster en famille ou entre amis.

Un samedi comme tant d'autres. Sa marche est pesante, se traîne, s'enlise par
trop de fatigue. Celui-ci semble de trop. Son corps devient si lourd qu'il s'écroule, entraînant dans un beau vol plané son panier plein de provisions, le roulis des pommes suivi des pommes-de terre, des carottes, des poireaux , des fromages dévalent en dégringolade sous les rires des badauds.
- '' Vous trouvez cela drôle espèce de con...descendant '', son honneur est sauve, elle a évité un gros mot.
La fraîcheur du bitume lui redonne ses esprits !
Un derrière aux frais, les idées redeviennent plus fraîches !
Le calme qui règne autour d'elle lui fait peur.
Le temps s'est arrêté, de gros nuages s'habillent de gris.
Le soir s'invite en plein jour, tout est lourd, gris, mortifère.
Gaëlle pose son regard sur l'érable aux branches tordues,
derrière son imposante ramure pourpre, deux petites perles brillent.
Elle est intriguée, une chose étrange, semble se jouer d'elle.
La sueur perle sur son front, la panique s'empare d'elle,
l'envahit de tremblements la rendant vulnérable, à la merci de l'esprit malin.

La malédiction vient de la cueillir, sa grand-mère, '' Sa haute forme '' ! une veille Bigoudène au caractère bien trempé, un tempérament très nature comme on n'en fait plus, une image de carte postale !
Gaëlle l'a toujours connue en mode " rocher de Bretagne "
Une coiffe blanche " de haute chef " La vielle Bigoudène portait bien le surnom que sa petite fille lui avait si affectueusement donné quand elle avait le dos tourné.
Cachée sous sa grande épaisse robe noire, elle impressionnait tout son petit
monde, personne n'osait lui tenir tête, ni même avoir un mot de trop.
La pauvre Gaëlle et ses cousins auraient fini dans les entrailles de la terre.
Cette bougresse de femme n'avait que du bout des lèvres " c'était mieux avant." Elle se servait des légendes des Korrigans quand on se risquait de ne pas suivre son droit chemin.
Elle récitait pendant des heures la litanie de prières pour les marins de sa famille disparus en mer dont son défunt mari, ses deux plus jeunes frères.
Elle s'est levée d'un bond, comme une tornade noire terrifiante que l'on n'attend pas, elle avait hurlée sa rage à s'époumoner telle une furie !
Gaëlle entend encore ses hurlements dans ses oreilles.
L' ombre de sa corpulence est visible à ses yeux.
- " Tu verras bien quand l'espiègle diablotin, le Korrigan te jouera des tours !
Son sac de malices est si plein, qu'il te fera glisser dans ses passages secrets !
- A toi la mal chance ! il se jouera de toi ! il te fera disparaître dans des chemins pleins de servitude !"
-" Souviens-toi des Morgans né de la mer qui viennent jouer sur le sable de la grève au clair de lune! "
-" N'oublie pas la sorcière cupide qui a vendu son nouveau-né au diable pour 12 pièces d'or, elle se brûla les mains en voulant les attraper au vol."
-" Ne commets jamais l'imprudence de te croire à l'abri des légendes de tes pères!"
- " Surtout méfie-toi des pièces tombées du ciel et qui sont incrustées dans la
margelle de la fontaine !
Même si tu les aperçois, réfléchis bien avant de les ramasser !
L'or du diable n'a jamais porté chance aux pauvres gens que nous sommes  !"
- " Surtout n'entre jamais dans la danse des Korrigans, ils t’entraîneront dans leur farandoles jusqu'à ton évanouissement! "
-" Rappelle-toi de mes paroles et ne viens pas te plaindre ! "
Gaëlle ne croit pas à toutes ces légendes de Bretagne.
Patiemment elle attendait que " Le rocher de Bretagne " retourne sagement
s'asseoir sur son vieux fauteuil, à faire ses prières basses.
" Tout cela n'est que des histoires que l'on raconte aux enfants pour espérer
qu'ils restent patients et sages. Franchement comment peut-on croire que des
mômes soient si crédules pour gober de telle histoire " .
Elle y pensait souvent au plus profond d'elle-même. Elle ne croyait pas aux
légendes de Bretagne pas le moins du monde mais elle aimait bien jouer le jeu, plus par tradition que par conviction.

Aussi loin que son souvenir est enfoui, elle se souvient d'un lieu tout simplement plein de charme qui joue à cache cache avec les hommes, qui n'a rien de malfaisant.
Ce temple de Lanleff est juste un sanctuaire de veilles pierres qui cultive la
sérénité protégée par le temps qui passe.
Ce jour de promenade j'avais osé me rendre à sa fontaine, faire une écuelle
de mes mains et boire celle-ci, je m'étais amusée à batifoler avec un chat qui
était là près du point d'eau .
Gaëlle sursaute, grand Dieu, ce chat était noir, comme celui qui me suit .
La voix gronde dans sa tête, le rocher de Bretagne, le haute chef, se tient debout devant elle, telle une bourrasque sa grand-mère surgit de nulle part.
" Tu as commis l'imprudence de ne pas croire aux légendes de tes pères !
Le retour de bâton est là aujourd'hui, le Korrigan vient te narguer, il vient te
faire perdre la raison.''

Un gros matou dans l'ombre est tapi, cette noirceur maléfique l'épie, cette
étrange bête la dévisage, elle le sent, elle le devine, cette chose moribonde va
se jeter sur elle, la mordre, en faire de la charpie !
L'horrible félin descend peu à peu de son arbre.
Un frisson glacial s'empare d'elle, son cœur frappe sa poitrine si fort qu'il risque d'exploser.
Un chat majestueux noir apparaît, il lui fait face, il la fixe, il avance vers elle.
Gaëlle peine à se relever, à peine debout qu'elle se retrouve le derrière parterre cela semble devenir une habitude. Elle n'a pas l'âge pour perdre l'équilibre !
" J'avale trop d'eau, je vais finir par rouiller! "
" Ma vue doit commencer à faire des siennes, je l'ai déjà constaté je dois
allonger mes bras pour y voir mieux j'ai sûrement un trouble de la vue ! "
Elle n'est pas raisonnable, le huitième rendez-vous qu'elle remet.
Où trouver le temps, elle s'épuise à faire rentrer 19 heures, dans les 24 heures que lui accorde sa journée. Courir toujours courir.
Le comptoir des Bigoudènes c'est la réussite de sa vie, il faut que tout soit Parfait.
Pour être dans la gastronomie Bretonne reconnue du tout-Paris, elle ne ménage pas sa peine.
Elle se lève tôt le matin, prend une douche , au grand dam de ses voisins !
Elle avale un bon petit déjeuner, pain, confiture, chocolat chaud, une orange
pressée.
Elle s'accorde un moment en feuilletant le cahier où elle note toutes les choses
pour la journée d'aujourd'hui.
Ce sera encore un marathon, elle doit pâtisser deux pommé Yaya, un far breton, récupérer les nappes au pressing, les petits achats pour la boutique.

Gaëlle se maquille légèrement, coiffe ses longs cheveux, s'habille classique et
confortable avec distinction. Elle se doit de rester féminine donner une belle
image d'elle même, rentrer dans les codes, du bon chic bon genre.
Elle rassemble dans sa grande besace bleue de mer son nécessaire, surtout ne pas oublier la part de son gâteau un morceau de pommé Yaya cuisiné la veille pour son amie Matuschka.
Elle en prélève toujours une part pour elle, " de sa pub " quand il y a des
nouveaux clients elle les fidélise avec un petit cadeau fait maison.
L'horloge indique 7 heure il est temps d'enfiler sa veste longue, prendre son grand panier, de refermer la porte derrière elle.
Arrivée devant la loge de la gardienne aimablement elle la salue.
Elle lui fait remarquer avec un air pas très aimable " faites attention à vos
voisins prendre une douche à 5 heure du matin ce n'est pas une heure raisonnable ''
Elle lui souligne avec un sourire un peu crispé " 5h30, il était 5h30
Madame Merloeil''
Piquée au vif, Madame Merloeil lui montre du doigt ses pieds.
- " Vous n'avez sans doute plus votre tête Mlle Gaëlle Quernat ce matin! "
Elle avait oublié de quitter ses pantoufles ridicules, des répliques rigolotes
en peluche de super Mario et Luigi ;
elles sont chaudes et confortables pour la maison et puis le ridicule ne tue pas.
Elle va être en retard un peu plus , elle remonte au deuxième étage en courant, cherche ses clefs .
Devant son palier elle ne les trouve pas dans un tel fourre-tout.
" Ha oui elles sont dans ma poche''
Elle ouvre enfin et prends ses ballerines.
Cela ne change pas , comme toujours elle est en retard ; elle dévale les deux
étages.
Elle se force avec un sourire de convenance de re-saluer madame Merloeil.
Elle lui répond d'un signe de la tête .
''Merloeil. avec un nom pareil elle ne pouvait pas être aimable! '' pense
espièglement Gaëlle avec humour.

Enfin le doux bruit de la ville, tout s'anime, elle part à la conquête de son
quartier, file à la fromagerie .
Porte Maillot, elle est passée prendre le nécessaire pour de bonnes crêpes
aux fromages .
Elle a décidé ce matin ce sera le repas du jour, elle achètera aux commerçants de l'avenue Velázquez quelques trucs sympas à mettre en plus dans leurs crêpes de sarrasin.
Prendre son métro pour Monceau.
Une fois assise, elle prend des notes pour jeudi, les achats au marché Bastille,
un endroit de choix pour le fin gourmet Erwann son associé.
Depuis qu'il le lui a fait découvrir, elle est devenue une habituée.
Elle se faufile, entre les étals de fruits, de légumes, de fromages ; celui où
elle passe plus de temps, c'est celui des fruits de mer.
En sept ans elle est devenue une championne pour trouver l'affaire du jour
à prix raisonnable et toujours très frais.
Cette formule les clients l'apprécie chaque jour, un plaisir une découverte,
surtout un formidable non casse-tête quand vient l'heure du déjeuner.
Le petit plus que Gaëlle affectionne, l'instant magique qui la ramène à son
enfance, la petite récréation qui se passe le mercredi et le samedi .
Erwann en bon conteur raconte les légendes millénaires de Bretagne, les enfants en raffolent, tout ce qui leur semble étrange leur fait peur, ils adorent.
Des badauds s'arrêtent pour assister au petit spectacle et font couler la monnaie
pour quelques bolées de cidre et de jus d'orange.
Quand arrive la merveille sur un plateau, des lumières en cascade donnent le
ton pour la douceur d'un anniversaire.
Gaëlle a pâtissé avec passion son mythique gâteau le pommé Yaya, accompagné
de sa crème fouettée faite maison servie dans des coupelles bleues.
Le gâteau arrive comme une star sous les yeux pétillants , avec des cris de joie
et d'applaudissement.
Ils adorent la mise en scène.
Ils viennent toujours profiter de ce moment avec leurs amis et leur famille.

Il est peut-être temps de ne plus négliger les alertes de son corps.
Prendre enfin des vacances, se ressourcer, s'accorder à penser enfin à elle, fuir
cette Bretagne qui devient envahissante.
Partir un mois en juillet au soleil des îles, tourner une page.
'' Promis ! je vais passer dans une agence de voyages.
En attendant, j'ai un gros problème face à moi, je dois échapper à ce chat maudit qui ne me lâche pas les baskets ! ''
Ses quatre pattes se chaloupent, un chat capitaine de la situation s'arrête à deux pas de ses pieds, il l'a assommé de son regard mauvais, il l’hypnose, il la charme avant de lui adresser un violent miaulement, qui l'enferme un peu plus dans sa peur inconsciente.
Un chat sauvage est face à elle, il lui lèche ses ballerines, que fait-t-il, un rituel
avant sa mise à mort !
Elle rassemble ses dernières forces, elle prend ses jambes à son cou, elle détale comme une furie.
Marcel Brouts qui aimait déambuler au parc Monceau le reconnaitrait sans
peine qu'elle venait de rencontrer une créature d'un autre temps.
" Comment l'océan peut-il tenir dans un sac ? "
Le téléphone affiche un visage qu'elle ne connaît pas.
" Il faut répondre, lui dire que la propriétaire de cette besace est absente. ''

Une voix gronde à l'autre bout.
" Gaëlle tu fais quoi, on est surbookés, un anniversaire pour quinze, un goûter entre amis pour dix, je n'ai plus rien pour garnir mes crêpes au sarrasin!
La voix se calme pour mieux l'apprivoiser :
" Tu sais bien que, sans toi le comptoir des bigoudènes ne tourne pas
correctement "
"Monsieur, je ne suis pas Gaëlle, j'ai trouvé son sac qui faisait la Sirène de
bateau "
Erwann pense à une plaisanterie, elle lui fait une mauvaise blague.
- " Tu joues à quoi, tu es où ? "
- " Je ne joue pas Monsieur, je ne suis pas Gaëlle, je ne suis pas très loin du port puisque j’entends la Sirène! je ne vois pas les bateaux des pêcheurs, ni les
vendeurs de langoustines ni de crustacés !
Ils ne sont pas sur le quai je ne comprends pas !
Je ne vois pas le phare, je ne reconnais pas les rochers de la rias, mais où est mon village de Clohars-Carnoët?
Monsieur Monsieur ils ont tout volé, il ne reste plus rien"
- " Gaëlle dis-moi où tu es, je viens te chercher, tu me sembles fatiguée "
- " Je suis... Je suis... Je suis...Je ne sais plus...Je ne sais pas où je suis...Mais je suis
sûre que je ne suis pas Gaëlle...Je ne suis pas Gaëlle. "
A chacun de ses mots entendu, il change de visage, il devient livide, la gorge
nouée il arrive à sortir après deux raclements de gorge.
" D'accord Mademoiselle je vous crois. "
Il vient de comprendre qu'une catastrophe se trame.
Il est complètement paniqué, il griffonne très vite sur une ardoise le repas du
jour .
Quelques habitués devinent que quelque chose d'inhabituel se produit, le silence
gagne le bruit des conversations.
Chacun sait que cette attente sera longue.
La patronne des lieus est en danger .
Chacun se rassure en donnant sa version des faits, les têtes se tournent dans
la direction du patron.
Ils sont suspendus aux paroles du colosse à l'allure de Viking qui cherche à
contenir son angoisse, ses larmes.
Plus de trente ans d'amitié ce n'est pas rien, ils ont été à l'école ensemble,
fait les quatre cent coups, ce sont des frères en sommes !
Ils partagent le même médaillon offert par leurs marraines le jour de leur
communion.
Elles avaient trouvé ce présent si particulier, il représente une ancre de mer,
un phare, une croix sur un médaillon rond en émail bleu qui continuerait à les unir malgré les aléas de la vie.
Ils se souviendront toujours de leur tendre enfance, de leur amitié.
Jojo qui leur donne parfois un coup de main pour les extras, sent le désarroi qui monte, il lui offre son service.
" Fais ce que tu as à faire, je gérerai au mieux, ici c'est une famille, tes clients
comprendront "
Il pose l'ardoise sur le chevet proche de la vitrine, " Crêpe au sucre // Chocolat ou Café chaud "
" Je ne sais pas ce qui arrive à Gaëlle elle est en danger, elle a des propos
incohérents, elle pense être dans le Finistère.
L'étonnement est général, les visages expriment l'inquiétude.
Les faits divers qui coulent des lignes des journalistes, les paniquent.
On peut se retrouver trucider sans raison, juste parce que l'on était au mauvais endroit au mauvais moment.
'' Appelle la police ''.
" Je vais d'abord faire un tour au parc Monceau; elle passe toujours par ce
raccourci, je vais peut-être la retrouver, ne nous affolons pas "
Jojo fait un signe de la tête.
Erwann reprend la conversation laissée en attente:
" Mademoiselle vous êtes toujours là, Mademoiselle ! "
Il quitte le petit bistrot, il continue à lui parler.
- " Mademoiselle "
Erwann entend le carrousel, cela le rassure ,elle est là-bas plus de peur que de
mal.
"Mademoiselle je viens avec Gaëlle récupérer son sac"
Le chat toujours collé à Gaëlle, son épouvante va croissante, elle hurle, elle crie.
" Va-t'en laisse-moi, il est là il me regarde, il s'approche, je ne l'ai même pas vu
venir il me veut du mal, j'en suis sûr cela ne peut pas en être autrement,
ses yeux sont rouges....Non non! "
Le téléphone se retrouve à terre.
La panique, la peur est trop grande, elle se met à courir.
Erwann prit de panique se met à faire de grandes enjambées, il accélère.
Le bruit des passants il les entend, il imagine le pire, avec tous les tordus qui
traînent dans les rues.
Gaëlle ne se retourne pas, la peur est si grande, il ne sert à rien de se retourner.
Pourquoi elle court elle ne le sait pas, mais elle court elle sait que c'est vital pour elle.
Elle sait qu'il est là, qu'il la chasse comme une proie, elle n'en peut plus.
Son souffle lui manque.
Au pied du joueur de bille, elle reprend l'air qui lui manque, les deux mains sur
la pierre, elle tente de reprendre ses esprits, elle s'abandonne, la panique est loin.
De ses mains, elle essuie son visage, enlève sa veste; l’essore un maximum et
la remet.
Ses deux yeux se posent sur un petit chien tout noir haut comme trois pommes,
il est là, il attend.
Elle regarde autour d'elle, personne, il n'y a personne.
Ce petit chien est seul, il semble abandonné , elle s'approche doucement .
" Bonjour petit chien "
Parler à ce petit chien, elle ne trouve pas cela incongru.
" Alors petit chien, tu es perdu, tout comme moi ! "
Que le chien ne lui parle pas, ne l'affole même pas.
" Tu as perdu les mots pour me dire que tu voudrais bien venir avec moi? "
Elle semble écouter quelqu'un qui lui parle.
" Je comprends, écoute, moi aussi je ne sais plus où aller "
Le plus naturellement du monde elle prend le petit chien, le cache sous sa veste.
" Ne t'inquiète pas la sagesse, le bonheur, on trouvera. "
Un vent se lève, les feuilles tourbillonnent, des rires montent dans sa tête.
Elle est là, elle la fixe méchamment, le rocher de Bretagne, ''le haute chef'' est
face à elle.
Elle rit , elle se moque
" Tu as vu de quoi il s'en retourne que de se moquer des légendes de tes pères ! ma pauvre petite fille, ils te font parler à un chien en peluche les Korrigans "
" Il n'est pas en peluche, je ne suis pas folle, ce petit chien est juste affolé "
Quand elle ferme les yeux et les ouvre à nouveau ce maudit chat, cette créature est toujours là.
'' Il ne veut pas me lâcher. Quel est son projet? Me tuer? Me jeter du haut de cette statue?
Elle réunit ses forces, cache le petit chien sous sa veste.
L'instinct de survie la pousse à s'enfuir. Une obsession trotte dans sa tête: la clef de secours est-elle toujours dans la cachette secrète?
Elle court au mystérieux rendez-vous.
Elle court ,elle ne se retourne pas ,elle court dans la rue de Courcelles , se faufile comme une fouine protégeant bien comme il se doit son petit chien contre son cœur.
Elle se camoufle entre les gens, marche dans leur pas, elle se doit d'être invisible, elle se fend dans chaque recoin de la rue.
Au moment d'entrer dans l'immeuble, elle regarde à droite à gauche, passe juste sa tête et la remet à la place sur ses épaules.
Elle n'a vu personne. Elle peut franchir le porche.
Elle se déchausse, une odeur nauséabonde chatouille désagréablement ses narines.
Elle flanque ses ballerines dans la poubelle
- " Bah elles puent le poisson "
Pas étonnant il y a un morceau de cadavre de poisson sous ses semelles.
Elle se débarrasse de ses maudites puanteurs sans le moindre remords .
Elle monte les escaliers sur le bout des pieds, surtout ne pas faire de bruit, ne pas laisser de traces.
La cachette en dessous du tapis d'entrée, elle soulève une lamelle du parquet
trouve une clef, la glisse dans la serrure, ouvre la porte au quart, se glisse à l'intérieur.
Elle dépose le petit chien sur le fauteuil.
Un instant elle reste immobile. Elle enlève ses habits mouillés au milieu du salon aux allures simple et chic, ton chocolat, ton neige.
Elle veille à ne rien déplacer. Elle range son tailleur dans un grand sac-poubelle. Les jeter .
Elle y avait pensé, trop facile à retrouver.
Dans sa tête avait germé une idée géniale, passer dans une laverie automatique , laver ce linge,
le passer au sèche-linge et le disperser dans deux collectes pour les nécessiteux.
Sous son lit elle tire une malle en plastique souple, dans celui-ci des achats qui portent encore leur étiquette.
Elle semble avoir anticipé l'événement.
" J'avais bien raison de préparer ma fuite, depuis des mois. Je me sens épiée.
Je vais déjouer le piège que les Korrigans veulent me tendre, je serai plus
intelligente."
Elle enfile un jogging confortable, un pull, un anorak, des baskets toutes neuves, elles seront de bonnes chaussures confortables, un sac à dos, un porte-bébé factice qui visiblement servira de fourre-tout.
Elle fouille avec délicatesse chaque recoin de cette cachette, ne rien laisser
paraître; tout doit être propre.
Dans le sac à dos elle ajoute deux trois vêtements ainsi que le grand sac qu'elle plie correctement .
Elle cherche quoi, voila du liquide, plein de billets cachés là.
Elle rafle tout, elle range cet argent au-fur-et-à-mesure dans le porte-bébé.
Elle se dirige vers une armoire, la déplace de quelques centimètres prend une
lettre et repousse l'armoire.
Avant de partir tout vérifier, ne pas laisser d'indices, ne pas laisser de trace, ni d'odeur.
Pour effacer sa présence,elle passe des lingettes, puis les glisse dans un sac poubelle qu'elle jettera sur sa route.
Quelle route prendra t-elle, elle ne le sait pas encore, partir à l'aventure,
sans plan tiré sur la comète, elle verra bien où sa route la mène.
Il en va de sa vie, elle doit partir.
Elle referme la porte derrière elle, mince elle a oublié.
Elle entre très vite, prend une belle pierre blanche posée sur la table, maintenant plus rien ne la retient dans sa cachette. Elle referme la porte derrière elle définitivement, remet la clef à sa place.
Elle surveille le moindre bruit .
Elle descend comme une louve , passe à 4 pattes sous la porte de la concierge.
Enfile son bonnet pour cacher ses cheveux longs.
Elle sort sans être vue et va se perdre dans la rue.

Erwann arrive sur les lieux , la foule grouille, parle, s'agite.
Les enfants et leurs nounous occupent les jeux.
Comme un radar il scrute tous les moindres recoins.
Ses yeux se troublent se voilent en deviennent aveugles à trop fixer ce qu'il
cherche et ce qu'il ne trouve pas .
Il parle, en écho il entend sa voix.
Il est déboussolé, il n'arrive pas à trouver le chemin qui va jusqu'à ce maudit
téléphone.
Sa voix devient plus nette, il se dirige vers elle.
Il trouve le téléphone portable de Gaëlle à terre proche du manège, par
précaution, il ne le touche pas.
Le reflex des films policiers qu'il regarde a la télé chaque samedi soir. Il s'arrête scrute les alentours, rien qui ne ressemble à une jeune femme à une silhouette qui ressemble à elle.
Il aperçoit le grand sac de Gaëlle, mille choses se bousculent dans sa tête, des pensées terribles.
Ces forces l'abandonnent, la tête lui tourne, avant de s'effondrer.
Il va se remettre de ses émotions assis sur un banc sa tête dans ses deux mains, il est perdu.
Il est balayé par un sentiment de grand vide.
Ses souvenirs se bousculent sans qu'il ne puisse les arrêter. Une image tourne en boucle; quand elle chantait debout sur une petite table, tenue par leurs clients pour la fête de la musique.
Elle chantait à pleine voix " Les fils de Lorient "
Machinalement il compose le18.

Avenue générale Eisenhower, l'influence est plutôt au ralentit .
Il y a des jours comme cela où le commissariat est plutôt calme, même si à l'extérieur le feu couve à petit brasier .
Ce moment est si rare qu'il est apprécié par toute la brigade.
Le gardien de la paix présent à l'accueil pianote sur son ordinateur, il met de l'ordre dans les fichiers.
Un coup de fil rompt le silence.
-" Police du commissariat Eisenhower, j'écoute; "
Au bout du fil la voix est inaudible, le discours confus, le policier a du mal à comprendre.
Il insiste - Calmez-vous, respirez,
Le souffle a du mal à reprendre, peu à peu la personne retrouve son calme.
- Parlez je vous écoute
- Je suis au parc Monceau, j'ai retrouvé son sac à main sur un banc près du carrousel, son téléphone portable a sonné, je lui ai parlé, mais je ne comprenais pas, c'était flou, ça m'en donne mal a la tête, je ne sais pas ce qui s'est passé, et son téléphone portable était à terre.
L'affolement se perçoit à l'autre bout du téléphone, il faut intervenir rapidement.
- Je vous envoie une patrouille, vous êtes .
Pour toute réponse, il reçoit un bip-bip bip.
Il raccroche sans se poser plus de question .
L'inspecteur Le Quernec qui avait envie de se dégourdir un peu l'esprit. Il voulait éviter un job qui ne lui conviendrait pas.
" Je suis des vôtres, allons -y. "

Midi a sonné depuis longtemps, dans le parc c'est le temps de la coupure, les casse croûte en goguette ont envahi les bancs, la pluie a laissé place à une belle éclaircie.
Un homme s'avance vers eux, un colosse, il a tout d'un Viking, blond-roux,
Une belle barbe et des yeux couleur de l'océan.
- Il doit être breton comme moi pense l'inspecteur Le Quernec
" Merci, d'être venu si vite, je ne comprends pas ce qui se passe, elle avait du retard, je l'ai appelé, quand je l'ai eue, c'était elle, mais sans être elle. Elle était dans un délire, elle pensée être chez nous a Clohard Carnoët.
"Moi ma famille est de Doélan, je rappelle du renfort, calmez-vous on prend le relais.
8

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,