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Un matin de décembre

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Benoit Cartuset

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Je n'oublierai jamais ce matin de décembre. Les blancs rayons d'un froid soleil d'hiver emplissaient le salon, une bonne odeur de gratin sortait de la cuisine et éveillait mon appétit. Un peu avant de passer à table, je me suis senti fatigué et je suis allé me reposer. Je venais juste de m'allonger lorsque le commando a fait irruption dans l'appartement. Sans explication, un groupe d'hommes m'a inspecté, retourné, soulevé puis attaché sur un brancard. Cinq minutes plus tard j'étais chargé dans un fourgon qui démarra en trombe.

Je ne savais pas où on m'emmenait, je ne pouvais rien voir à l'extérieur. Le véhicule tourna, s'arrêta, repartit tant de fois qu'il me fut impossible de reconnaître l'itinéraire. Après ce trajet qui dura une vingtaine de minutes, je fus débarqué à l'intérieur d'un bâtiment et conduit dans une cellule. La pièce dépourvue de fenêtres était plongée dans une quasi-obscurité. Elle était emplie d'instruments électroniques qui clignotaient et affichaient des indications incompréhensibles. Des individus en tenue blanche me prirent et m'installèrent dans un lit à barreaux sur un matelas plastifié. Ils me déshabillèrent complétement puis me passèrent une camisole qui ne couvrait que le torse, laissant nu le reste de mon corps. Ils discutèrent un moment autour de moi sans que je puisse saisir le sens de leur conversation puis l'un d'eux saisit une seringue et m'injecta une substance dans le bras. Je tentai en vain de résister, je voulus demander ce qui se passait, ce que je faisais dans cet endroit inconnu et pourquoi on m'avait enlevé mais aucun mot ne sortit de ma bouche. Sous l'effet de la piqûre, je ne pouvais plus articuler ni protester. Un bâillon chimique, indolore mais terriblement efficace me privait de toute possibilité de communication. On me laissa un moment seul dans la pénombre puis la porte s'ouvrit et quelqu'un entra dans la pièce. Une silhouette féminine que je ne vis qu'à contre-jour s'approcha de moi. J'éprouvai beaucoup de gêne à me trouver seul sur ce lit, à moitié nu, en présence de cette inconnue. Je vis une seringue, je ressentis une forte douleur...

Je ne sais pas dire combien d'heures ou de jours dura le profond sommeil dans lequel j'avais été plongé. Lorsque je me réveillai, un tuyau pénétrait dans mon bras, j'étais immobilisé par des sangles qui tenaient mes poignets et mes chevilles. J'entendis au loin une voix qui disait : "Il se débattait trop, on a dû l'attacher". Je voulus crier, hurler, demander de l'aide mais j'étais toujours incapable de prononcer la moindre parole intelligible. Dans les heures qui suivirent, je vis souvent d'autres visages se pencher sur moi. Ils s'éloignaient en parlant à voix basse. Cette détention dura-t-elle des jours ou des semaines ? Dans cette cellule aux volets clos, dans la pénombre permanente, j'avais perdu la notion du temps. Je n'éprouvais plus ni faim ni soif, je devins beaucoup plus apaisé. Les substances qu'on m'injectait devaient contribuer à me maintenir dans cet état. Puis mes idées redevinrent progressivement plus claires et je fus à nouveau capable de penser. Pendant mes périodes de veille, j'essayais de me remémorer le trajet parcouru le jour de mon enlèvement. J'évaluai la distance à une vingtaine de kilomètres et comme il me semblait improbable que mes ravisseurs aient pris le risque de traverser la ville, j'en déduisis qu'on m'avait plutôt amené dans la montagne, dans le sous-sol d'une ferme isolée ou dans une usine désaffectée.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'un jour je vis apparaître mon épouse et mon fils ! Comment mes proches avaient-ils pu me retrouver ici ? Etait-ce un stratagème de mes geôliers ? Mais qu'attendait-t-on de moi ? Pourquoi m'avait-on enlevé ? Que voulait-on me faire avouer ? Ces questions tournaient sans cesse dans ma tête mais restaient toujours sans réponse. Ma femme et mon fils me parlèrent pendant un moment comme si j'étais malade mais ils n'abordèrent jamais le sujet de ma captivité. Je compris rapidement qu'ils étaient surveillés et qu'ils ne pouvaient pas s'exprimer librement. J'étais toujours dans l'impossibilité de leur dire le moindre mot. Peu après cette visite, il y eut du changement dans mes conditions de détention. On m'habilla partiellement, on me donna à manger une bouillie insipide et on m'autorisa à me lever. On m'apporta également un téléviseur. Je pouvais parfois sortir dans un long couloir et je découvris à ma grande stupeur qu'il existait plusieurs cellules semblables à la mienne où d'autres personnes de tous âges, hommes et femmes étaient détenues. Paradoxalement cette prison n'avait ni porte ni barreaux, mais comment s'évader lorsqu'on est en pyjama et sous l'emprise de drogues qui empêchent de parler ? L'attente de l'interrogatoire devenait insoutenable. Quel crime avais-je donc commis pour subir une telle torture ?

Mon fils et mon épouse revinrent souvent me rendre visite. Je vis parfois mes petits-enfants et d'autres membres de ma famille. Mes ravisseurs les avaient tous persuadés que j'étais malade. Ils pouvaient me parler librement de ce qui se passait à l'extérieur mais la cause de mon arrestation restait toujours taboue. Je décidai alors d'entamer une grève de la faim. Mes muscles fondirent et je devins rapidement incapable de me lever. Insensibles à cette dégradation de mon état, mes geôliers se contentèrent de m'alimenter par perfusion et de me mettre des couches pour recueillir mes excréments. Plus tard, je fus transporté vers un autre lieu. La nouvelle cellule n'était pas très différente de la précédente. Là-aussi la porte était toujours ouverte, là-aussi ma famille était parfois autorisée à me rendre visite, là-aussi les conversations étaient surveillées et personne ne pouvait me révéler le motif de ma détention.
Des jours, des semaines, des mois passèrent. Malgré mon refus de m'alimenter, l'interrogatoire ne venait toujours pas. Je devins de plus en plus faible et je perdis tout espoir de voir enfin se terminer ce cauchemar. Je passais les journées entières sur mon lit, réduit à cet état végétatif d'un corps qu'on nourrissait de force et qui ne pouvait pas protester. J'avais beau fouiller dans mes souvenirs les mieux enfouis, je ne comprenais toujours pas pourquoi on s'acharnait ainsi sur moi. Si mes ravisseurs me maintenaient en vie contre ma volonté évidente d'en finir, c'est qu'ils devaient attendre quelque chose de moi, un secret, une information, une révélation. J'en vins à désirer ardemment que vienne enfin le moment de l'interrogatoire, de la torture physique, le moment où ma parole serait enfin libérée, où une douleur libératrice remplacerait l'insupportable souffrance. Mais il ne se passa rien. Mon corps devenait toujours plus faible, toujours plus maigre. J'étais le plus souvent dans un état incertain entre veille et sommeil, respirant l'odeur des excréments qui émanaient de ces couches que je ne supportais plus et qu'on me changeait trop rarement.

Plus d'une année s'est écoulée depuis mon enlèvement. J'ai maintenant perdu tout espoir d'être libéré. Je ne bois plus, je ne mange plus, je n'ai plus de désir. Je sais que ma vie se terminera ici, dans cette chambre aux murs blancs, sur ce lit que je ne quitterai plus. Aucun criminel dans aucune prison du monde ne subit des conditions de détention aussi dégradantes. Les tortionnaires les plus zélés seraient incapables d'imaginer de tels supplices. Alors je dois enfin admettre la vérité, admettre donc que je suis malade et qu'une partie de mon cerveau s'est obstruée, me privant de la parole. Je dois admettre que cette geôle n'est qu'un mouroir où des corps sans espoir sont maintenus en vie par ceux qui prétendent les soigner. Je fais maintenant partie de ces âmes errantes qui hantent les rives du Styx. J'attends que Charon me laisse monter dans sa barque et m'emmène de l'autre côté du fleuve, dans la quiétude éternelle des Champs-Elysées.
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