Un mari sous pression

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Image de Été 2014
Ma femme, Sonia, est partie depuis hier matin (en voyage d 'affaire , je vous rassure), et je me fais fort de tenir un journal via les réseaux sociaux afin qu 'elle puisse prendre des nouvelles.

Donc, hier, 30/04,
9h00  : je la dépose sur son lieu de rendez-vous, elle quitte la voiture. Je fais 30 mètres, et je m 'effondre en larmes, le corps pris de spasmes. La voiture fait une embardée  : je tue 3 personnes et un écureuil. Le reste de la journée est floue, mais je crois que... j'ai réussi à m 'alimenter.

16:30  : je récupère les enfants chez ma soeur . Ils hurlent et pleurent, ils sont, sans leur mère, complètement désorientés et faméliques. Je réussi tout de même à les réanimer et patiente jusqu 'à 19 h, où un Jean Valjean des nouveaux temps nous invite à prendre une soupe et de l 'eau tiède (noirâtre, il appelle cela du café, je crois déjà en avoir bu il y a longtemps, quand j 'avais encore une femme). La bonté de cet homme n 'a d 'égale que son extrême laideur, mais son foyer chaud nous a réconforté quelques heures. Nous sommes ensuite retournés dans notre bâtisse, où nous avons essayé de nous reposer.

30/04, 23 h  : des sangliers attaquent la maison. Je pense que la nuit va être longue.

01/05 2:30  : je réveille les enfants en leur mettant des doigts dans les yeux pour vérifier s 'ils dorment bien. C 'est bon, s 'ils se réveillent, c 'est qu 'ils dormaient correctement. Une bonne hygiène de vie est nécessaire à l 'épanouissement des jeunes.

01/05 4:50  : des crapauds commencent à tomber du ciel, et je crois pas que c 'est bon signe. Je vais vérifier sur internet.

01/05 4:55  : c 'est pas bon signe.

01/05 10:00  : les enfants se lèvent en pleurant, ils ont perdu au moins 30 kilos dans la nuit. Ils ont faim, mais il ne nous reste plus que des croquettes pour le lapin, et un peu d 'eau croupie  : les sangliers ont trouvé une faille dans la maison et ils ont tout bouffé. C 'est pénible, on est le 1er mai et rien n 'est ouvert. Tant pis nous mangerons des racines.

01/05 10:30  : je lave les enfants dans l 'eau du bain d 'il y a deux jours. Ca ne sent pas très bon, mais comme je disais plus haut, une hygiène bla bla bla.
Jour 2.
La nuit ne s 'est pas bien passée du tout, donc, et la journée n' a pas été bien mieux. Comme je le couchais tantôt, j 'ai fait un brin de toilette aux enfants, dans un cloaque jaunâtre qui servait jadis de baignoire, à 10:30.
10:45 : Valentine se plaint d 'un léger mal de tête. La pauvre enfant n 'a pas eu les cheveux peignés depuis 2 jours, et déjà des dreadlocks apparaissent, façon petit berger des Pyrénées. La honte m 'envahi et je m 'écroule par terre, inerte.
11:52 : les enfants réussissent à me réveiller en me jetant de petits verres d 'eau jaunâtre au visage. Ce n 'est pas tant le contact glacé de l'eau que l 'odeur qui me fait émerger. Valentine m 'assure qu 'une bestiole est sortie de sa tignasse, et qu 'elle n 'a plus mal désormais. Je suppose que ça devait être un rat. Ou un écureuil. J 'aime pas ces saloperies de bestiaux.
12:30 : j'essaye de faire à manger à mes pauvres bambins avec ce que j 'ai sous la main, car ils hululent et pleurnichent sans cesse. J 'arrive tant bien que mal à leur servir une soupe à l 'oignon, jaunâtre. En temps de crise...
12:37 : après avoir vomi 3 fois, je me rends compte que c 'était pas une bonne idée, l 'eau du bain. Nous mangeons donc des racines trouvées sur notre terrain, désormais en friches.
14:08 : nous errons à travers les limbes de notre quartier, quand un gentil couple, légèrement dégénéré, nous propose un café. Nous acceptons avec coeur : Valentine en boit 1 litre d 'une seule traite, alors qu 'Antoine, revenu à l'état sauvage, dévore un des 72 chats de demoiselle Corinne. La pauvre bête n 'a rien senti, et Corinne et Benjamin (les propriétaires) n 'ont rien remarqué.
16:30 : nous essayons de prendre congé de ces braves gens, mais la personne mi-humaine mi-troglodyte qui tient le rôle de maître de maison me retient par le bras, bavant et implorant de rester avec eux. Heureusement, mon fils faisant office maintenant de hyène, ou de tout autre animal au pouvoir létal, lui saute dessus et lui extrude d 'un coup sec ce qui devait être ses organes génitaux, arrachant par la même un cri de petit animal exotique, genre cacoune. Bien fait, j 'aime pas ces saloperies d 'écureuils.
19:00 : nous avons réussi à retourner à la maison, nous frayant un passage à travers la brume montoise. Je crois qu 'il va falloir que je pense sérieusement à acheter un collier à Antoine, car il a attaqué une vieille dame sur le trajet du retour. Son état m 'inquiète de plus en plus, surtout depuis qu 'il s 'est mis à marcher au plafond en nous crachant dessus. Existe-t-il une espèce de hyène-araignée, ceci expliquerait cela ?
20:00 : je couche les enfants, sans manger, bien sûr (1 litre de café, un chat et le demi-mollet d 'une rombière, ça cale quand même) dans les hurlements et les appels maternels. Pauvres gosses, je ne sais pas s 'ils vont tenir jusqu 'au siècle prochain. Ou vendredi, tout est relatif.
Pour ma part, je vais aller me mettre en chien de fusil dans un coin et pleurer, en attendant le retour des sangliers.
Jour 3 Année 1
Les sangliers ont attaqué toute la nuit. Ils étaient en plus soutenus par un escadron de chouettes hulottes , sûrement la Luftwaffe de ces connards porcins. J 'ai été obligé de leur jeter des cailloux avec mon tire-pierre, mais c 'est pas évident, surtout quand on a pas de cailloux (et oui, j 'étais dedans, donc j'en avais pas, du coup j'ai fait avec des petites cuillères). Je vais me faire engueuler quand Sonia va rentrer... Un service en argent, tout neuf.
7:00 : Antoine me réveille en grattant à la porte. J 'ai peur et je me mets à pleurer. Ca a l 'air de le calmer.
7:02 : il recommence, et là, tilt ! Une étincelle. Ils ont école aujourd 'hui et je travaille. J 'ouvre la porte, et mis à part la barbe qui a commencé à pousser sur son visage, le petit à bonne mine. Un coup de rasoir, et on y verra plus rien. Comme quoi, une bonne nuit de sommeil...
7:05 : Valentine se réveille, les cheveux dans un état effroyable . J'essaie de la coiffer comme je peux, mais le résultat est pitoyable : j 'y ai à jamais perdu 3 brosses à cheveux et un truc m 'a mordu la main. Un chapeau, et on y verra plus rien.
7:10 : je laisse tomber l 'idée de les laver dans l 'eau pourrie, mais une chose me chiffonne : comment fait Sonia pour les habiller. La sagesse étant de leur côté, je leur propose de choisir leurs vêtements.
7:20 : le choix est fait : Valentine ira à l'école en maillot, et Antoine a choisi pour le haut Zorro et pour le bas Spiderman. Moi, perso, j'aurais fait l'inverse, mais bon.
7:45 : après un petit déjeuner minable, j'emmène les enfants à l'école.
7:52 : je reviens chercher Antoine à la maison. Il était resté aux toilettes.
Le reste de la journée est ponctué de rires nerveux, de pleurs et d 'une bonne dose de crises d 'hypoglycémie.
16:30 : je récupère les enfants à l'école. Valentine a eu 42 heures de colle et Antoine a boulloté le blouson d 'un copain. Je crois qu 'il rechute.
16:50 : Valentine m 'assure qu 'elle n 'a pas de devoir. Je la crois et m 'en arrange, tant mieux, les devoirs c 'est aussi pénible de les faire que de les faire faire.
18h30 : j'ai réglé le problème de l 'eau du bain. Il fallait juste y penser : 10 litres d 'eau de javel, et le problème est réglé. Les enfants ont légèrement eu les yeux qui piquaient, mais je trouve que les yeux rouges ça va bien avec leur teint blanc. Ca leur donne un air à la « Sophie Davant après 72 h de téléthon ».
19h00 : enfin, nous mangeons un vrai repas, je suis allé faire des courses dans la journée. Chips, coca, hot dogs et glaces. Les petits sont sauvés.
23h00 : les mômes partent enfin au lit. J 'aurais dû prendre du coca sans caféine.

Jour 4 année 12
J'ai réussi à approcher les sangliers cette nuit. Tout du moins, à ne pas m 'effondrer en les voyant arriver. En fin de compte, je ne crois pas qu 'ils me veulent du mal, mais juste un peu à manger. Du coup, je leur ai filé Ernestin, notre lapin. Le bougre leur a donné du fil à retordre pendant au moins 4 secondes, et puis rideau. C' était ça ou mourir de faim à terme : et oui, on avait fini ses croquettes il y a 2 jours. Le plus, c 'est qu 'au moins ils vont nous foutre la paix, maintenant. Ce qui est moins bien, c' est que j 'aurais dû faire rentrer les enfants. Ils m 'ont fait une de ces vies cette nuit !
7h30 : nous nous réveillons à l'unisson, sauf moi. Les enfants seront en retard à l' école, y' a pas mort d 'homme.
9:00 : j' arrive au boulot péniblement. Mon chef me donne le programme de la journée, à savoir de ranger toutes nos affaires suite à notre déménagement. Je me roule par terre, en tapant des pieds et en poussant des cris de petite fille, pour l' émouvoir. Ca l'émeut pas. Tant pis, j' aurais tout tenté. Une longue journée de solitude m 'attends.
16:30 je récupère les gosses à l'école : l'un est couvert de poil et l'autre a attrapé une cochonnerie, style la lèpre ou un truc comme ça. J' espère que ça va passer avant demain, sinon Sonia va me foutre une bronca...
16:35 : je ramène l'épagneul breton, accompagné de son jeune maître rongé par une acné purulente qui attendait dans la cour. Mes enfants, eux, s 'étaient cachés pour me faire une blague. Je commence à fatiguer, là.
19:00 : alors que nous nous mettons à table (pâté, saucisson, bière fraîche), l 'orage se met à tonner.
Je crois que c 'est au moment où je me suis caché sous la table, en priant la vierge Marie et tout ses copains que mes enfants ont perdu foi en moi. M 'en fout, leur mère revient demain.
22:30 : je me couche devant la télé.
22:35 : une chose inquiétante se produit. En effet, des lumières, des flashs dansent devant mes yeux en intermittence avec des périodes plus noires.
22:37 : je me rends finalement compte que j 'ai perdu l 'usage de mes paupières et qu 'elles se mettent à s 'ouvrir et se fermer, indépendamment l 'une de l 'autre.
22:38 : je décide de prendre un livre, mais je n 'arrive de fait qu 'à lire une page sur deux.
23:45. j 'ai fini Guerre et... de Léon... : ça va plus vite, du coup. Mais j 'ai rien compris.

Voilà, avec le retour de ma femme demain tout devrait donc rentrer dans l 'ordre. Si on fait le point, mis à part :
la pile d 'affaire sale d 'environ 1 mètre cube,
les toilettes bouchées,
les champignons qui prolifèrent sur les doigts de pieds d'Antoine,
la perte totale de mon hygiène corporelle,
mais aussi de mon estime,
la moitié de la maison ravagée par les sangliers,
l 'autre moitié envahie de chouettes hulottes
la cacophonie ambiante que font ces cons de crapauds,
et la perte d 'un ou deux enfants,
je trouve que mon bilan est pas beaucoup plus dégueulasse que celui de notre président.

Fin de la correspondance.
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