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Un manteau en Octobre

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Cécile Goguely

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Nous avions fait connaissance le matin sur une station service, à l’occasion du rendez-vous organisé par la société de covoiturage. Elle avait fait du cinéma. Il s’agissait d’un film québécois que je n’avais pas vu, mais je la croyais sur parole. Elle me racontait ce film comme elle me racontait sa vie : sans fausse pudeur et c’était mieux comme ça, car nous avions encore deux heures de route avant Chicoutimi. Nous étions au début du mois d’Octobre et je m’entêtais à porter une veste légère, de saison, comme si l’automne ici n’était pas plus cinglant que notre hiver à nous. Elle avait 22 ans et déjà trois enfants mais ils n’étaient pas avec elle, les marmots, et je n’ai pas demandé où. La route était parfaitement monotone : c’était toujours le même paysage, les mêmes poteaux. Nous avons fait une halte dans un village. J’avais déjà remarqué, lors de précédentes excursions, que m’éloigner de Montréal me rendait le français de moins en moins compréhensible, comme si je perdais peu à peu la maîtrise de ma propre langue jusqu’à ne plus reconnaître, chez l’interlocuteur, que quelques expressions anglaises. Bien entendu, je ne l’avouais pas à ma conductrice. J’aimais ces boutiques perdues dans la campagne, leur étalage d’orange et de noir, ces guirlandes poussiéreuses qu’on devait ressortir depuis 20 Halloween, ce mot sucré, caoutchouteux, que j’avais un peu de mal à prononcer. C’était il y a quelques années, la France n’avait pas encore essayé de l’adopter. Halloween évoquait chez moi ces feuilletons américains où des petits héros s’enthousiasment pour une fête saugrenue que les adultes semblent encourager. L’épisode suivant, tout rentre dans l’ordre : les personnages retrouvent des préoccupations et des activités plus raisonnées.
« - Halloween », m’entraînais-je en silence. Mouvement discret des lèvres. Ici, les citrouilles fleuraient bon le souvenir d’enfance. Je gageais que chacun pouvait citer un incident qui serait survenu le 30 Octobre, un costume différent qui aurait marqué son esprit. Halloween, décidemment, ne faisait pas partie de ma mémoire, tout juste pouvais-je rapprocher sa sonorité de Hollywood, chewing-gum au goût très frais.
Les magasins, je préférais les contempler de l’extérieur. Claire me faisait signe de la suivre. La vitrine de cette boutique était vieillotte, comme on en trouve, en France, au détour d’une rue peu commerçante : avec des boites de jeux qui ont pris la poussière et sur lesquelles sourient des enfants portant des pulls à col roulé. Celles qu’on voyait sur les routes des campagnes québécoises étaient encore plus esseulées que leurs cousines françaises. Je me demandais qui pouvait bien entrer, faire tous ces kilomètres pour quelques objets démodés. Je venais de franchir le seuil. Ça n’était rien d’autre que nous, ces clientes improbables. Une actrice volubile et une petite française. J’ai gardé le silence. C’était, à cette époque, mon déguisement préféré. Un mutisme plus efficace qu’un costume d’homme invisible : une française incognito. J’avais, au cours d’autres voyages à l’étranger, aimé ce sentiment d’être d’ailleurs, de parler une langue qui n’est pas la nôtre, de bénéficier d’une indulgence constante à l’égard des bêtises que l’on peut dire. Ici, ça n’était pas la même façon de voyager. J’étais tout le contraire d’une étrangère, mais je ne savais pas trop ce qu’on attendait de moi. Je préférais me taire et écouter, ne pas révéler tout de go mon accent si français, que beaucoup trouvaient maniéré. La vendeuse a demandé pourquoi je ne portais pas de manteau, Claire lui a dit d’où je venais. Manqué. Mon costume est tombé par terre et j’ai dû bredouiller quelques politesses. Nous sommes remontées dans la voiture, une sorcière en tissu et quelques bonbons en plus.

C’était un film qui avait choqué ses parents. Une vraie pétasse, me disait-elle en rigolant. Entre les prises elle filait ses collants en passant derrière les décors pour y fumer des joints. Elle était toujours cool quand on criait moteur. Norbert n’avait pas sa candeur. Ils se bécotaient derrière le décor. Hors champ, pour lui rien n’était grave. Ils jouaient les scènes pour de faux, étaient amoureux pour de vrai. Le stress. La nouveauté. Le tourbillon du monde qu’ils découvraient. Leur liaison qui trompait l’ennui entre les prises. Elle ne savait plus ce qu’elle attendait. Le tournage ou la pause. Et puis le film terminé elle s’était réveillée un peu sonnée. Elle avait attendu ses règles. En vain. Norbert était parti tourner un autre film et quand ils avaient dû assurer la promo, elle n’avait pas suivi. Elle avait des nausées. Elle n’a jamais revu Norbert, sauf dans le film. Nous arrivions près de Chicoutimi. Je n’ai pas demandé de qui étaient ses autres enfants, ce qui s’était passé pour elle ensuite. Nous avons évoqué Chicoutimi. Ce nom indien. Il fallait que je laisse mon folklore à deux balles, mais je ne pouvais pas m’empêcher. Mes questions revenaient : où étaient-ils ? S’étaient ils fondus dans la masse ? Ne restait-il d’eux que ces babioles attrape-rêves attrape-touristes ? On m’avait parlé d’une ville encore peuplée d’indiens, tout près de Montréal, où je n’avais pas osé mettre les pieds. J’aurais voulu rencontrer quelques descendants, parler avec eux par hasard. Au lieu d’aborder le sujet, j’ai demandé si le film avait eu du succès. Pas mal, a-t-elle répondu.
A Chicoutimi, il y avait une sorte de snack-bar où nous pourrions manger. Ensuite, nos chemins se sépareraient. Elle tracera la route plus loin et je resterai la nuit dans une chambre d’hôte pour repartir en covoiturage avec un dénommé Julien. Tandis que Claire se moquait gentiment, brodait des aventures que je vivrai avec ce Julien dont j’ignorais l’âge et la situation, j’observais les passants. J’essayais d’apprécier l’éventuelle notoriété de Claire. Je ne savais pas comment se comportaient les piétons avec les gens célèbres. Si l’on devait vraiment porter des lunettes noires, si cela n’attirait pas un peu trop l’attention. Je ne savais pas quel pourcentage de gens sur un trottoir reconnaîtraient une personnalité s’ils devaient la croiser, lesquels oseraient l’aborder. Les passants n’étaient pas nombreux et me rendaient mon regard un peu fixe. Leurs yeux s’attardaient parfois sur nous deux : rien que de la curiosité, de l’agacement peut-être, face à mon insistance. Nous sommes entrées dans le snack-bar alors que je regrettais de bientôt quitter Claire sans avoir rien trouvé. Sans avoir enfin démêlé le vrai du faux. Elle me faisait penser à ces petits mythomanes qu’on rencontre parfois quand on est enfant et qu’on joue quelques heures dans un jardin public. Ils ne sont pas de notre école et savent qu’on ne se reverra jamais. Ils racontent toutes sortes d’histoires avec une sincérité convaincante. Ces enfants-là m’ont toujours inquiétée.
Nous sommes entrées dans le snack-bar. On y servait des steak-frites, le bar était propre et haut, deux personnes étaient attablées au fond et un jeune homme s’attardait devant le juke-box. Les sièges étaient en cuir très confortable. Il était certes un peu tard pour manger mais nous nous sommes assises, fourbues, ma conductrice soudainement muette. Je pensais à part moi qu’on nous servirait dans trois heures à en juger par le silence qui trahissait une sorte d’engourdissement, identique à l’ennui dominical qui paralyse les plus résistants. Et puis le jeune homme au juke-box a fini par faire son choix, et la musique nous a amené un serveur un peu gauche semblant sortir d’un rêve éveillé. Claire s’animait de nouveau, elle frappait le rythme de la musique. Le jeune homme s’est approché d’elle.
- J’ai vu trois fois Un manteau en Octobre.
Je les observais tous les deux, alors qu’elle le remerciait de ses compliments, imperturbable, professionnelle. Elle disait qu’on la reverrait bientôt, qu’elle avait fait une pause à cause de ses enfants. Elle semblait un peu étonnée, un peu triste aussi de justifier son absence. Les enfants sont trop petits, je ne sais même pas ce que je fais pour Halloween, m’a-t-elle ensuite confié. Ces propos semblaient être la suite de sa conversation avec le jeune inconnu. La chanson était terminée et sa voix résonnait un peu trop, elle a dû baisser d’un ton, par discrétion ou bien pour préserver son prestige auprès du jeune homme qui payait sa note au serveur. J’ai fouillé dans mes poches à la recherche d’une pièce pour choisir une chanson dans le juke-box. Un personnage en plastique grandeur nature s’y tenait appuyé. C’était un chef sioux de facture grossière, ventant une marque de pneus. Je ne l’avais pas vu en entrant. Les titres de chansons ne me disaient rien. J’ai demandé n’importe quoi, je ne savais pas me servir de cette machine. Quand je suis revenue à table, Claire m’a demandé poliment si j’aimais cette musique. Je n’ai pas répondu tout de suite, fascinée que j’étais par le sourire idiot de l’indien en plastique.
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