Un jour, tu me raconteras

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Image de Le Prince oublié - 2020
Ils vécurent heureux, je peux te l'affirmer. Ce qu'il m'est impossible de te dire c'est le lieu exact où se trouvent maintenant le roi et la reine. Si tu tends l'oreille, tu peux sûrement les entendre rire quelque part. Ils ont quitté cette île, dans la précipitation. Oubliant tout, ne prenant que le nécessaire pour aller braver les mers dangereuses, les océans peuplés de pirates, et s'installer sur un morceau de terre encore inconnue. Mais leur vie ne m’intéresse pas. Elle ne doit pas attirer ta curiosité non plus. J'ai menti, je ne sais pas s'ils ont vécu heureux. Promis, c'est le seul mensonge de mon histoire. A l'heure qu'il est, les deux amoureux ont peut-être été dévorés par un monstre marin, ou un ogre affamé. Ils ont sûrement juste divorcé. Quoiqu'il leur soit arrivé, ce sera bien fait pour eux. Je vais te dire pourquoi. Égoïstes, en quittant ces rivages, ils ont oublié l'essentiel : leur fils.
Assis sur mon rocher, mes yeux fatigués contemplent la mer qui s'étend au loin. Tu la vois, toi aussi ? Regarde comme l'horizon mélange les bleus de la mer et du ciel. Pour mieux voir et ne pas être ébloui par le soleil, je colle ma main ridée à mon front ridé. Je suis vieux, mais je suis encore capable d'admirer les belles choses. Tu entends le flux et le reflux des vagues ? Le cri de ces oiseaux aussi ? Non, ce ne sont pas des mouettes, ça n'existe pas ici. C'est plus gros, avec des dents, mais ça pleure pareil. Moi je la connais l'histoire que je te raconte, parce que je suis né ici.
Derrière, c'est dans le château que tu vois, avec la tour qui tombe en ruine, et les lierres qui grimpent, que vivaient le roi et la reine. Cet édifice était magnifique. Tout a commencé il y a bien longtemps.

Le roi et la reine allaient être parents. En effet, la reine était enceinte. La chambre du futur bébé était en préparation. Pour cela, elle avait fait appel aux plus vives et grandes personnes du pays : les géants, les ogres, les ours, etc., qui déroulaient des mètres et des mètres de tapis rouge, qui mettaient la table pour les millions d'invités, ou encore qui fabriquaient un immense terrain de jeu dans le jardin pour l'enfant à naître et ses futurs amis. Elle avait fait appel aussi, à tous les êtres du pays possédant les plus petites mains : les nains, les fées, les souris, etc., qui pouvaient minutieusement décorer la pièce. Les uns cousaient des vêtements pour l'enfant, des rideaux, des draps, les autres s'appliquaient pour peindre les coins des murs, des sourires sur les poupées ou encore de petits motifs sur le berceau placé au centre de la chambre. Tout était ravissant. Tout était prêt.
L'enfant ne tarda pas. Né deux jours avant le rendez-vous fixé, il fit le bonheur de ses parents. Du moins, l'idée qu'il était en train d'arriver, mit le couple en joie. Toutefois, à peine avait il sorti sa tête pour contempler le monde pour la première fois de sa vie, qu'il tomba nez-à-nez avec une femme qui eut pour seule réaction de pousser le cri de terreur le plus aigu qu'il soit donné d'entendre, et partie en courant. Le petit garçon se débrouilla seul pour sortir et fit ses premiers pas aussitôt. Il se retourna vers ses parents qui éclatèrent en sanglots. Il était moche, mais moche comme personne. Jamais on ne vit un être aussi laid que ce petit enfant. En réponse aux pleurs, il rit. Il avait en plus d'être tout déformé, une grande tâche sur la visage, le genre de tâche qui ne part pas dans une machine à laver.

Alors, afin d'être sûrs et certains, que jamais personne ne vit la plus affreuse des créatures qui habite ce monde, cet enfant qui aurait fait peur à une armée de trolls et d'ogres réunis, le roi et la reine, eurent une idée. Ils connaissaient bien les contes et les légendes. Ainsi, ils savaient que certains parents avaient caché leur enfant dans un labyrinthe, mais que seul il était devenu fou, d'autres les avaient perdu en forêt, mais ça ne dure qu'un temps et ils retrouvent leur chemin, d'autres encore leur avaient jeté un sort, mais il y a toujours un moyen de le briser. C'est pourquoi, ils décidèrent de garder l'enfant le plus près possible d'eux, sans jamais le montrer.
A peine l'idée l'idée avait germé, que déjà la mère était dans la grande salle de réception en train de tout saccager, montant sur les tables, jetant les assiettes, renversant la nourriture. Comme c'était la nuit, personne ne la surprit. Le père lui, était dehors, et fracassait les installations en bois pour les enfants. Il faisait froid, de la buée sortait de sa bouche, cependant, il n'arrêta pas avant d'avoir tout détruit. Comme c'était la nuit, personne ne le surprit.

Le lendemain matin, la mère alla dire partout qu'elle avait aperçu des ogres, des vampires et des fées dans le grand salon, le père dit avoir distingué des géants, des dragons et des nains dans le jardin. Ils les montaient les uns contre les autres. Agacés, en colère, prêts à en découdre, d'un côté comme de l'autre on relevait ses manches, pour se battre – sauf les dragons qui avaient de trop petits bras pour retrousser les manches de leur veste – et une immense bataille éclata. En un coup de queue, la tour du château s'écroulait contre le sol. Tout le pays subit les ravages de cette guerre. Tous ces êtres, plus moches les uns que les autres se cognaient, se roulaient dans la boue, se lançaient des sorts. De vrais enfants dans une cour de récréation. Menacés de toute part, le roi et la reine prirent peur pour leur vie et décidèrent de partir.
Ils firent leur valises, passèrent à côté de ce rocher sur lequel nous sommes assis, descendirent les escaliers juste là, sous nos pieds, pour arriver au port. Dans la nuit noire, éclairés à la bougie, ils jetaient leurs affaires sur la barque secouée par les vagues. La reine était bien embêtée, certaine d'avoir oublié quelque chose. Oui, mais quoi ? « J'ai beau réfléchir je ne vois pas...
- Brosse à dent, serviettes, chaussons ? » demanda le roi.
« J'ai, j'ai, j'ai.
- Ça ne doit pas être important alors...
- Oui tu as raison » admit la reine à son mari. « Au pire, si j'ai vraiment oublié quelque chose, on le rachètera là-bas ».

Leur bateau s'éloignait au loin. Évidemment, ce qu'ils avaient oublié, c'était un petit être potelé, rose ou beige, les cheveux hirsutes, décoiffés si tu préfères. Détail non négligeable, c'était un enfant moche, le plus moche de tout le territoire. Enfin, c'est ce que disaient ses parents, mais ce n'est pas si sûr, ça reste à prouver, parce que des bestioles bizarres, il y en a un paquet sur cette île ! Néanmoins, même s'il n'était pas très beau, il avait la grande qualité de savoir raconter des histoires, mais il n'en avait pas encore conscience. Et toi, sais-tu ce qu'il a fait pour arrêter cette guerre ? Il est sorti de sa chambre, faisant grincer la lourde porte en bois, et s'est dirigé sur le grand balcon du château. Il était tellement bizarre, que tout le monde le laissait passer de peur d'attraper sa maladie. Ça le faisait rire. Il riait et sur son passage, tout le monde cessait de se battre, pire, tous commençaient à sourire devant ce petit bonhomme rigolo. Assis sur la rambarde du balcon, il prononça ses premiers mots, comme dans un conte.

Depuis ce jour, pas une guerre n'a éclaté sur cette terre joyeuse, loufoque et pleine d'imagination. Par-delà cette île, tout est obscure, dangereux et menaçant. Notre petit coin de paradis, est calme et oublié de tous les problèmes. Si un début de tension apparaît, on s'installe, on discute et on se raconte des histoires. As-tu deviné les premiers mots de ce prince oublié ? Je les connais, et je peux te les dire. Comment je les sais ? Je suis sûr que tu as ta petite idée... Regarde la tâche sur mon visage, elle ne te rappelle rien ? Avec tout ça je ne t'ai pas dit les premiers mots du jeune prince. Assis sur le rebord en pierre, contemplant l'assemblée de dragons, sorcières, gnomes et autres monstres qui faisaient dos à la mer, il articula ses premiers mots, qui les firent tous taire : « Il était une fois ...»
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