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Un jour (presque) comme les autres

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Yvonne Bobonne

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Un jour (presque) comme les autres.

Gnagna secoua vigoureusement Boubou.
-Debout, feignasse ! Il est l’heure !
Boubou entrouvrit un œil et le referma aussitôt.
-Bougre de salopard, race de dégénérés, cochon de paresseux, enfant de salaud, fils de pute, lève-toi !
Car une bonne épouse doit parler à son mari avec la plus énergique grossièreté.
Réconforté par le langage de sa femme, Boubou émergea enfin du sommeil. Et considérant Gnagna avec amour et admiration :
-Quelle heure est-il ?
-Midi vingt. Et tes cinq minutes de travail hebdomadaire commencent dans peu de temps.
-Alors, aide-moi, femme. Appuie sur les boutons.
Gnagna s’approcha de son homme, dégagea le boîtier de commande de sa combinaison vestimentaire et actionna dans le bon ordre les différentes opérations matinales : lavage, séchage, débroussaillage des quelques endroits encore pourvus de poils, défroissage des plis du visage, grattage des coins sensibles, massage des membres supérieurs puis inférieurs, guiliguili le long de la colonne vertébrale, curage des oreilles et des narines, puis, pour terminer, grand entretien des espaces compris entre les orteils.
En trois minutes, Boubou était prêt.
Gnagna contempla fièrement son mari.
Un mètre cinquante de haut, un mètre cinquante de large, un mètre cinquante d’épaisseur : quel magnifique spécimen de mâle humain ! Quelle chance elle avait eue lors du tirage au sort des époux ! Que de jalousies avait-elle suscitées ! Avec son teint blafard, ses petits yeux rouges profondément enfoncés dans la graisse de ses joues, son nez court et largement épaté, son abondante chevelure blanche descendant en triangle sur son front rétréci, sa bouche mince, presque sans lèvres, d’où on avait eu soin d’arracher toutes les dents disgracieuses, son menton complètement effacé qui soulignait l’harmonie des trois bourrelets superposés lui servant de cou, Boubou avait de quoi séduire et faire rêver bien des femelles de cette fin du XXXIII°siècle.
-Allez, infâme pourceau, complet abruti, crétin congénital, dépêche-toi. Tu vas être en retard.
Boubou était toujours ébloui par les égards que Gnagna lui manifestait en s’adressant à lui. Elle avait vraiment reçu une excellente éducation.

Par hygiène, Boubou mettait un point d’honneur à parcourir les cent mètres qui le séparaient de son bureau à pied. Cela lui prenait une bonne demi-heure, mais il jugeait qu’un bon exercice physique était salutaire en préparation à son travail intellectuel. Ce jour-là, pourtant, il arriva un peu essoufflé au pied de l’immeuble de la SCJD13H01A13H06 (Société de Comptage du Jeudi De 13h01 A 13h06).
Boubou occupait un poste important au sein de l’administration de la Cité. Lourd de responsabilités car impliquant d’innombrables répercussions sur la vie de toute la communauté, cet emploi ne pouvait être confié qu’à un homme de confiance avec un quotient intellectuel de minimum 57. Ce qui n’était pas courant du tout...
A 13h01, Boubou, installé devant son bureau, se mit à compter les Ronds de Carottes. Les Ronds de Carottes étaient la monnaie utilisée depuis bientôt trente et un ans sur toute la planète. C’était une longue période et, d’ailleurs, le gouvernement siégeait depuis huit mois pour déterminer s’il était judicieux d’en revenir aux Queues de Cerises, l’ancienne monnaie, ou d’en créer une nouvelle, par exemple, les Noyaux de Prunes. On craignait en effet une prochaine dévaluation des valeurs morales et spirituelles qui risquait de faire flamber le cours des Ronds de Carottes. Mais les avis étaient partagés et les discussions âpres et passionnées. Ce qui maintenait un statu quo provisoire.

Lorsque la sonnerie retentit à 13h06, Boubou était épuisé mais radieux : mille treize Ronds de Carottes ! Il avait réussi à compter mille treize Ronds de Carottes à lui tout seul ! Jamais il n’aurait pensé arriver un jour à dépasser le chiffre magique des mille Ronds de Carottes.
Son chef lui-même, quand il passa collecter les comptages, en fut réellement émerveillé.
-Zig Boubou, vous vous êtes surpassé aujourd’hui ! Je savais que vous étiez doué (vous aviez déjà comptabilisé neuf cent quarante huit Ronds de Carottes, l’an dernier, n’est-ce pas ?) mais je n’espérais pas vous voir arriver à un résultat aussi exceptionnel avant de prendre ma retraite.
Il est vrai qu’il avait déjà vingt neuf ans.
-Zig Boubou, cet exploit mérite que je vous propose à mes supérieurs pour l’attribution de la médaille du RESTA (qui est, comme chacun le sait, le Rendement Extrêmement Supérieur du Travail Administratif). Mais tout de suite, en mon nom personnel, je veux marquer l’événement de la manière qu’il mérite.
Il appuya sur un bouton de sa télécommande, les larmes lui montèrent aux yeux, puis, d’un geste solennel, il puisa un Rond de Carotte dans la poche de sa combinaison et le tendit à Boubou.
-Prenez, mon bon, ce signe de ma grande satisfaction. Je vous autorise à sucer ce Rond de Carotte jusqu’à la semaine prochaine. Veillez-y bien et prenez soin de me le ramener en bon état. Mais allez maintenant, courez vite porter la bonne nouvelle à votre épouse !

Boubou marchait comme dans un nuage. Avoir mérité un tel honneur ! Et dû à son seul travail, à sa concentration, à son expérience, à sa dextérité, à sa conscience professionnelle : quelle joie ! quel bonheur ! Il ne mit que vingt cinq minutes pour rentrer chez lui tant il était pressé de tout raconter à Gnagna . D’ailleurs, c’était sans doute aussi grâce à elle, à ses encouragements et à ses marques d’affection, qu’il avait pu ce jour-là, dépasser ses limites.

Lorsqu’elle lui ouvrit la porte, Boubou envoya une gifle à Gnagna qui l’envoya, sonnée pour le coup, sur la porte de la penderie. Car il voulait lui faire partager son bonheur.
-Chérie, devine ce qui m’est arrivé !

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Jean Calbrix · il y a
C'est toujours un grand plaisir de relire ta nouvelle, Yvonne !
Tarak t'attend pour un deuxième tout si le cœur t'en dit ! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak Merci d'avance.

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Emma · il y a
Joyeusement décalé et déjanté. Un vrai bonheur de lire ce texte ! Comme quoi lire hors concours permet de trouver des pépites...
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Utilisateur désactivé · il y a
Ce soir, je m'offre une nouvelle lecture de ce texte que j'aime toujours.
Accepterez-vous de soutenir en finale du Prix été, (20 Juin), mon poème "le coq et l'oie"? Vous l'avez soutenu une première fois.Merci !

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FLEO · il y a
Non seulement l'histoire est bonne, mais certains commentaires ne manquent pas d'esprit !
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Yvonne Bobonne · il y a
Merci FLEO, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire les commentaires, le vôtre également.
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Francesca Fa · il y a
Oh la la, voici une foldinguerie que j'adore ! Quelle belle fantaisie Yvonne, ne vous arrêtez pas ! Plus un seul rond en poche, ni de carotte ni de quoi que ce soit, mais des prunes oui, et je vous en verse un compte bien rond !
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Yvonne Bobonne · il y a
Merci Francesca, me voilà donc plus riche que ce matin !
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Fred Panassac · il y a
C'est très revigorant, comme vision de l'avenir. N'y aurait-il pas eu une certaine inversion des valeurs pour se débarrasser que politiquement correct ? Ça va un peu loin quand même ;-) ...prendre les coups pour des preuves d'amour ? Ça fait réfléchir mais pas envie. Que cela reste de la fiction mais quel sourire malicieux !
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Yvonne Bobonne · il y a
Ce texte a été écrit au cours d'un atelier avec des collégiens de 4e. Ils ont beaucoup apprécié...
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Xoux34 · il y a
totalement décalé mais tellement dans du vrai !
j'ai aimé découvrir votre vision de l'homme et la femme moderne du 33ème siècle, je paye mes cinq grains de maïs avec plaisir, bordel ... :)

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Yvonne Bobonne · il y a
Merci pour les grains de maïs, je les mets soigneusement de côté pour les compter lors de ma prochaine heure de travail.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai a-do-ré, tout simplement. J'ai lu d'autres textes imaginant le futur mais le votre, à mon avis, les surpasse grâce à votre humour ! Merci pour ce bon moment de lecture. Je crains, comme Jean Calbrix et Guy Bellinger, que la réalité ne dépasse votre fiction, d'ici peu.
Merci, si le cœur vous dit de passer lire "le coq et l'oie" sur ma page. J'attends vos commentaires (si vous le voulez bien).;

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Yvonne Bobonne · il y a
Merci Marie de votre commentaire bien sympathique.
Je file voir ce qu'un coq et une oie peuvent bien mijoter ensemble.

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Jean Calbrix · il y a
Moi qui voulait vivre jusqu'au trente-troisième siècle, vous n'en avez dissuadé, Yvonne. Travailler cinq minutes par semaine, c'était bien tentant, mais se faire traiter de fils de pute par sa bourgeoise, c'est plus que je ne pourrai supporter. En tout cas, vous nous avez donné là une belle dérive sociétale qui ne mettra pas si longtemps à se réaliser au train où vont les choses ! Bravo à vous. Vous avez mon vote et mes encouragements à poursuivre dans cette veine !
PS. S'il vous reste des ronds de carottes, vous pourrez en donner à mes potes Gallimard et Flammarion, ils en raffolent !

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Yvonne Bobonne · il y a
Aie, aie, aie : j'ai dépensé mes derniers ronds de carottes pour venir en aide à un copain, du signe du lapin ascendant castor, qui était dans la mouise. Mais il me reste quelques bonnes injures à distribuer...
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Guy Bellinger · il y a
Du déjanté de chez déjanté. J'y ai reconnu notre monde écervelé dont les usages et pseudo-valeurs sont joyeusement inversées. Et j'ai adoré.
Je vous propose la lecture d'un autre de mes textes, fondé sur ce même principe, qu vous apprécierez, je l'espère : « Faute d'autographe » (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/faute-d-autographe)

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Yvonne Bobonne · il y a
Je me tâte pour savoir quel type de nouvelle je vais poster ce mois-ci.
D'après la plupart des commentaires, je pense que je resterai dans la même veine.

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