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Un jour, je partirai Veronika

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Grazendfolp

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Je l'avais pourtant prévenu.
Un jour, je partirai, Veronika, avais-je annoncé. Tu ouvriras les volets de ma chambre comme chaque matin, tu tourneras ensuite la tête vers mon lit et tu ne me verras plus. Je me serai envolé, pffuit, comme un merle moqueur.

Veronika ne me prenait pas au sérieux. C’est compliqué de partir, disait-elle, en ajoutant que ça m'empêcherait de guérir. Et puis, surtout, cela ne servait à rien.
Vois-tu, on part pour voir si l'herbe est plus verte ailleurs et je peux t'assurer qu'elle est aussi laide et ridicule partout. Regarde-moi. Tous les gaillards de Minsk rêvaient de me glisser dans leur lit quand j'avais vingt ans. J'aurais dû écouter ma mère et épouser un oligarque. On se serait pavané sur les bords de la mer Noire chaque été, mais j'ai pris le premier vol pour Paris pour tenter de me faire une place dans ton pays de Cocagne. Regarde où j'en suis maintenant. J'ai trente ans de plus, autant de kilos supplémentaires sur la carcasse et je gagne tout juste de quoi me payer une chambre de bonne. Alors, dis-toi bien qu'il n'y a rien de mieux ailleurs. C'est des mensonges tout ça.
Elle ajoutait que j'étais en sécurité ici et qu'en partant je risquais d'être confronté à mes souvenirs et que cela me rendrait infiniment triste.

Je ne comprenais pas pourquoi Veronika évoquait mes souvenirs. Je n'en avais aucun.
Mes journées se ressemblaient toutes. En général, j'avais toujours très envie de partir au réveil et puis, après le déjeuner, j'étais pris d'une irrépressible envie de dormir. Je filais m'assoupir dans le jardin sur une chaise longue, comme mes voisins de palier.
Un jour les arbres étaient recouverts de feuilles et ça sentait le lilas, et puis le lendemain les feuilles avaient disparu, le sol était recouvert de neige et on m'interdisait de sortir en bras de chemise. Les saisons défilaient à une vitesse incroyable, c'était très étonnant. Lorsque j'en faisais la remarque à Veronika, cette dernière m'assurait que j'avais perdu la notion du temps. A propos, tu as bien pris tes médicaments ? demandait-elle. Chaque midi, au réfectoire, je devais prendre trois pilules bleues, deux blanches et une rouge pour combattre ma maladie. Veronika rigolait en parlant de ma ration patriotique. Son humour m'échappait souvent.

J'aurai pu passer le restant de ma vie dans la grande maison. Ma vie se serait écoulée aussi mollement qu'une fuite de lavabo quand un jour, tout fut bouleversé. Je pris froid en faisant une sieste sous le grand noyer du jardin. Rapidement, je fus saisi de haut-le-cœur. Gagné par la fièvre, je rejetais tout ce que j'avais dans le ventre. Pendant quelques jours, je ne pus rien avaler d'autre qu'un peu de soupe à l'eau claire qui suintait la transpiration. Je restais alité. Veronika vint m'apporter mon maigre repas et je fis semblant de somnoler pour éviter de boire cette horrible soupe. Gardant les yeux mi-clos, je l'observais déverser le contenu de mes pilules dans un grand verre d'eau, qu'elle posa ensuite sur ma table de chevet. Malgré la soif qui me brûlait le palais, je m'abstins de boire le verre. A la place, je le vidai dans la plante verte de ma chambre. Cet après-midi là, je fis un drôle de rêve, dans lequel j'habitais au bord de l'eau, entouré de collines râpeuses. Ce paysage revint hanter mes songes plusieurs fois. Bientôt une petite fille blonde, assise dans une barque, se mit à me parler. Elle était trop loin pour je puisse comprendre ses paroles. A chaque nouveau somme j'avançais un peu plus vers elle, jusqu'au moment où je pus enfin saisir ce qu'elle disait. Rejoins-moi, disait-elle, rejoins-moi sur le lac et tu te souviendras de tout. Elle m'incitait à interrompre mon traitement bleu-blanc-rouge. Elle soutenait que les médicaments ne servaient qu'à m'abrutir l'esprit et m'empêchaient de la retrouver.
Ma fièvre finit par tomber. Une fois guéri, je pris l'habitude de garder mes gélules au fond de la bouche et de les recracher ensuite aux toilettes. La petite fille blonde revint peupler mes rêves. Elle avait le visage constellé de tâches de rousseur.
Tu ne te souviens pas de moi ?, demandait-elle. Elle fit la moue devant mon air perplexe. Ce n'est pas grave, cela reviendra, disait-elle. En se promenant avec moi dans le grand jardin de la maison, elle pointa du doigt un arbre situé tout près du mur d'enceinte. Tellement proche qu'il suffisait d'y grimper pour passer de l'autre côté. Elle me conseilla aussi de profiter de ce que le gardien fasse sa ronde à l'étage supérieur pour m'enfuir un soir de pleine lune. C'est ce que je fis. L'escalade du mur d'enceinte fut une formalité.
Je marchais jusqu'à la ville la plus proche. Il n'était pas tard, neuf heures du soir peut être. Je pris le chemin de la gare en suivant les panneaux routiers. J'avais dans ma poche, pour toute fortune, un billet de vingt euros subtilisé dans le portefeuille de Veronika.

Vous partez où ?, demanda la guichetière.
Je voudrais voir le lac, répondis-je.
Lequel, il y en a des tas.
Je ne me rappelle plus. Il était entouré de collines.
Serre-Ponçon ? Le Bourget ? Aiguebellette ? Annecy ? Paladru ?, énuméra-t-elle. Ces noms ne me disaient rien. Pourtant, il fallait que j'y aille pour savoir la vérité alors j'ai choisi Paladru car c'était le dernier sur la liste.
Très bon choix, c'est très beau vous verrez, dit la vendeuse en me tendant le billet.

Je pris un train pour Voiron où je passai la nuit en dormant dans un square, roulé en boule sur un banc. La petite fille aux tâches de rousseur revint me retrouver. Elle se réjouissait de me revoir bientôt. Au petit matin je fis du stop pour rejoindre Paladru. Il n'y avait personne quand on me déposa au bord du lac. La vendeuse de billets avait raison, ce n'était pas déplaisant, même sous la pluie. Je pris place sous un grand sapin d'un vert sombre, un peu à l'écart et je m'assoupis pour revenir dans mon rêve.
La petite fille de la barque avait grandi. Elle avait un corps de femme maintenant, mais elle avait gardé ses tâches de son sur le visage. Tu ne te souviens toujours pas de moi ?, demanda-t-elle à nouveau. J'essayais de faire un effort mais je ne me rappelais plus de rien, il y avait un blanc dans mes souvenirs, comme un grand trou vide. La jeune femme déclara qu'elle s'appelait Maylis.
A mon réveil, le ciel était toujours aussi gris et humide, mais j'avais progressé. Je me souvenais de Maylis, son visage ne m'était pas inconnu, je l'avais déjà vu, mais où ? Je ne pouvais encore le dire. J'avais une faim d'ogre. Je vis trois pêcheurs à la ligne qui déjeunaient sous un abri en rondin. Ils partagèrent leur repas avec moi et m'offrirent un verre de rouge. Je n'avais plus l'habitude de boire de l'alcool. Cela me fit un drôle d'effet, je titubais presque en regagnant mon sapin. Et dans mon rêve, je revis Maylis. Elle se tenait debout dans la barque en robe blanche et m'appelait à l'aide.
Il ne pleuvait plus à mon réveil. La pleine lune avait nettoyé le ciel. Il n'y avait plus âme qui vive. J'ôtai mes vêtements et me dirigeai vers la berge. Le sol vaseux s'insinuait entre mes orteils alors que je cheminais entre les roseaux. Je me revis subitement enfant, progressant en maillot de bain dans un lac semblable, tenant une petite fille blonde par la main. Maylis, elle s'appelait bien Maylis, son prénom rimait avec les bâtons de réglisse et ses cheveux avaient la couleur des blés. Une épuisette à la main, nous chassions les grenouilles dans le silence de l'été. Le frère de Maylis la cherchait souvent avec sa bande. Nous nous cachions sous le ponton à leur approche pour rester seuls au monde.

Plus j'avançais vers le centre du lac et plus la mémoire me revenait. J'avais quinze ans maintenant, Maylis était revenue me voir pendant les vacances d'été, elle étudiait en ville dans une pension, alors que j'étais resté au village. J'avais arrêté l'école pour m'occuper de la ferme. Je me sentais plouc, j'étais devenu un bouseux. Le bouseux, c'est comme ça que le frère de Maylis m'appelait. Il ne voulait plus que je fréquente sa sœur. Et pourtant Maylis venait me retrouver au bord du lac à chaque période de vacances scolaires. Ce n'était pas vraiment un lac, plutôt une retenue d'eau qui servait à irriguer les champs en cas de sécheresse. Mais on l'appelait le lac et c'était mon domaine. J'y avais construit une cabane, où je partais rêver lorsque je me sentais seul le soir, en revenant des champs. Je voyais mes amis d'enfance s'éloigner. Chacun espérait mener une vie meilleure que celle de ses parents. Ils projetaient de devenir médecin, représentant de commerce ou ingénieur alors que j'étais coincé avec la ferme. Il me restait les livres, mon seul refuge, et les lettres que j'échangeais avec Maylis. Elle aimait écrire, elle aussi. Elle me racontait que personne ne la comprenait aussi bien que moi.
Je nageais maintenant au milieu du lac, laissant filer l'eau contre mon corps. Je l'avalais à grande lampée, elle me régénérait, et plus j'en buvais, plus mes souvenirs remontaient à la surface.

Le jour de mes dix-sept ans Maylis revint me voir à la cabane, elle avait fait le mur pour moi. Nous étions en juin. Les épis de blés étaient verts et durs au toucher. Nous dansâmes enlacés sur le ponton, bercés par le chant des grenouilles. Cette nuit-là, Maylis me fit le plus beau des cadeaux d'anniversaire. Elle avait des tâches de rousseur sur tout le corps. Ce fut ma plus belle moisson.
La nuit venait de tomber sur le lac de Paladru. Je vis une barque en bois qui m'attendait au large, comme celle de mes rêves. Le ciel se chargea à nouveau de gros nuages noirs, gonflés d'orage. Des vagues se mirent à me fouetter le visage, mais il n'était plus question que je revienne sur la berge.
Maylis revint me voir tout l'été. Le soir du 15 août, son frère la surprit sur le chemin de ma cabane. Il vint me trouver. Le ton monta. Il fit le coq et menaça de me casser la figure si je ne laissais pas Maylis tranquille. Je n'avais pas peur de lui, ce qui accrut sa colère. Il sortit son canif et voulut me décocher un coup, mais je l'évitais et lui fit mordre la poussière. Il partit sans demander son reste. Après cette rixe, les parents de Maylis décidèrent d'envoyer leur fille au bord de la mer, en villégiature chez une tante pour le restant de l'été. Sitôt arrivée là-bas, Maylis repartit en sens inverse et fit du stop pour me retrouver. Pour plus de sûreté, nous passâmes la soirée sur la barque, amarrée au milieu de l'étang à une grande perche afin que personne ne vienne nous déranger. Nous fîmes de grands projets cette nuit-là. Nous décidâmes de nous fiancer rapidement et de nous marier plus tard, lorsque Maylis aurait fini ses études.
Le lendemain, ses parents vinrent chercher Maylis directement à la cabane. Ils lui interdirent de me revoir. Le père affirma que je gâchais l'avenir de Maylis et qu'il ne m'accorderait jamais la main de sa fille. Pour m'humilier un peu plus, il me proposa de l'argent pour que je fiche le camp. Je refusai tout net et le sommai de déguerpir. Quelques jours plus tard, mon chien mourut empoisonné. La famille de Maylis voulait m'intimider. Les journées passèrent, plus solitaires que jamais.

Un soir de pleine lune, je rentrais tard à la cabane après avoir moissonné toute la soirée. On y voyait comme en plein jour. Arrivé chez moi, je vis que la barque avait disparu du ponton. Elle flottait entre deux eaux, amarrée sur la perche au milieu de l'étang. Je crus à une nouvelle intimidation du frère de Maylis quand mon attention fut retenue par une forme blanche qui gisait au fond de la barque. Je plongeai aussitôt, mais c'était déjà trop tard.
Plus tôt dans l'après-midi, alors que je travaillais aux champs, Maylis s'était enfuit de chez elle pour me retrouver. Elle comptait m'attendre au milieu du lac, sur la barque, et avait fini par s'endormir. Pendant son sommeil, son pied s'était emmêlé dans les cordages et quand la barque commença à sombrer, Maylis fut dans l'incapacité de s'en détacher. Sous l'eau, ses cheveux flottaient comme un bouquet de fleurs fanées. Je la rapportai au rivage. Il n'y avait plus rien à faire pour la sauver. Je la pris encore ruisselante dans mes bras et parcourus à pied les deux kilomètres qui me séparaient de sa maison.
Les parents de Maylis hurlèrent quand ils virent leur fille. Le père voulu me tuer. Je lui dis de commencer d'abord par son fils, qui avait troué la barque. En dégageant Maylis des cordages, j'avais remarqué les coups de canif portés dans la coque. Le frère blêmit. Avant que son père ne puisse l'interroger, il se saisit d'une faux et la jeta dans ma direction. Je réussis à l'éviter et lui décochai un coup de poing en pleine figure, suivi d'un deuxième et de milliers d'autres. Je ne pouvais plus m'arrêter, j'étais devenu une machine de haine, une bête furieuse. Lorsque la police arriva, j'avais les jointures en sang. On m'enferma. Je me cognais contre les murs et hurlais pour que l'on me laisse respirer à l'air libre. Je voulais retrouver Maylis et mon lac, je ne voulais pas croire qu'elle s'était noyée. On me drogua, bientôt j'oubliai mon étang, j'oubliai Maylis, j'oubliai jusqu'à mon propre prénom. Je n'avais plus de passé, plus d'avenir, j'étais devenu un patient d'asile psychiatrique.
Je me souvenais de tout à présent. Les parents de Maylis m'avaient mis les deux meurtres sur le dos. On m'avait interné pour le restant de mes jours. Veronika avait raison, l'herbe n'était pas plus belle ni plus tendre ailleurs. Mais elle se trompait lorsqu'elle soutenait que je ne gagnerai rien à raviver mes souvenirs.

J'allais enfin retrouver Maylis. Je la voyais, qui m'attendait en souriant sur la barque au milieu du lac. Elle était toujours aussi jolie dans sa robe blanche. Alors que le ciel se zébrait d'éclairs, je nageais pour la retrouver. Plus rien ni personne, désormais, ne pourra nous séparer.

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