Un jour dans le monde

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Eric LELABOUSSE, passionné de littérature et de voyages, d'histoire et de géopolitique, je suis enseignant en retraite depuis Juillet. J'ai aussi fondé et présidé un club de rugby-loisir en  [+]

Un jour dans le monde : Samedi 2 Juillet 1977


Jana Schwartzmüller, 18 ans, est satisfaite de sa copie en philo pour l'Abitur à l'Institution Sankt Willigis de Mayence. « L'Etat est-il l'ami ou l'ennemi de l'individu ? » N'oubliant à aucun moment qu'elle ne connaît pas une grande partie de sa famille qui habite une banlieue de Leipzig, elle obtiendra 16 / 20 avec un coefficient de 5, ce qui lui permettra d'obtenir son diplôme avec mention et d'intégrer l'Université où elle s'inscrira en Sciences politiques.

Au retour du village de Laissey où il avait rejoint sa petite amie, Jean-Yves, 17 ans, achète à la gare de Besançon « Quinze hommes à quinze heures » qui évoque le deuxième grand chelem du rugby français. Sa petite amie et lui, séparés pour les grandes vacances s'oublieront très vite et ne se reverront plus.

Dans sa maison de Chicago, avant de partir pour un tournoi d'échec en URSS, Bobby, 34 ans, prépare soigneusement ses bagages en vérifiant frénétiquement qu'il n' a pas oublié les antidotes au cas où on voudrait l'empoisonner dans ce pays « ennemi ». Il ne sait pas encore que chaque case de l'échiquier correspond à une année de sa vie.

Quittant précipitamment son coin de pêche au bord du lac Kulovesi et pestant contre cet été trop pluvieux en Finlande cette année-là, Oskar, 42 ans, rentre chez lui et croise, juste avant d'y arriver, la voiture de son collègue Timo. Il en conçoit un doute sur la fidélité de sa femme. Il est d'ailleurs le seul à encore avoir un doute à ce sujet dans ce petit village.

Regardant un épisode de Daktari, Vincent, 13 ans, décide qu'il sera vétérinaire en Afrique grâce entre autres pour sa fascination pour les lions. Il sera concessionnaire Peugeot dans sa ville de Nantes qu'il n'a jamais beaucoup quittée.

Ce matin-là, Anatoli, 70 ans, est de bonne humeur et respire à pleins poumons l'air encore frais du matin. Il aime aller dans son jardin aux premières lumières du jour. Il s'aperçoit que son chien devenu aveugle le suit sans se tromper sur les planches qui forment une allée dans ce terrain trop boueux. Il en est très ému, le caresse, le flatte, lui parle doucement pour le réconforter. Il regarde les tomates, les choux, les feuilles de carottes, les feuilles de pommes de terre, les courgettes ; autant de légumes qu'il pourra donner à son fils quand il viendra de Bucarest. Anatoli sait vivre de peu, se contenter de peu. Heureusement pour lui.

Gérald, 36 ans, sa femme Brigitte 35 ans , leurs enfants Ninon 9 ans et Bertrand 5 ans arrivent émerveillés au camping Los Alfaquès près de Tarragone après 13 heures de route depuis Namur. Ils sont enchantés de leur emplacement et voyant la joie des enfants qui découvrent la Méditerranée, se promettent déjà d'y revenir l'année prochaine.

C'est le jour où Fergus, 34 ans, décide d'arrêter sa carrière de joueur. Ce n'est pas facile, ça fait un an qu'il s'y prépare seul avec lui-même. Fergus est un taiseux. Il est apprécié aussi pour ça. Il joue 3ème ligne centre dans l'équipe de rugby de son village, Dunthrim. Il en est le capitaine depuis trois saisons. Dans les vestiaires, lors du discours d'avant match, entre joueurs, après que l'entraîneur ait parlé, il s'exprime clairement, tranquillement, avec charisme et jamais longuement. Il n'aime pas les gens qui parlent longuement, il y a trop de déchets. Il travaille dans un atelier de réparation de moteurs des petits bateaux de pêche dans le comté de Limerick. Il aime bien son travail. Comme pour tout, il est appliqué et efficace. C'est d'ailleurs son entreprise qui finance une partie du club de rugby, son patron en est le président mais Fergus et lui cloisonnent les deux propos : le travail et le rugby. Le blason de son club tient de l'héraldique : en haut, sur toute la longueur, la silhouette du village avec le pont, le port et l'église. en bas à gauche un saumon rouge, à droite la fameuse harpe celtique, Le maillot est noir avec son col et ses poignets blancs. Celui de Fergus porte le magnifique N° 8.
Chaque joueur ramène à la maison le maillot du match pour le laver et soigneusement le repasser, Fergus a demandé à tous les joueurs de le faire eux-mêmes, il sait qu'il a été obéi. Les joueurs, le bureau du club, les supporters -c'est à dire pratiquement tout le village- ; tous ont compris l'importance de ces gestes pour « le maillot ».
Leur maillot est une peau, une valeur, un ralliement, une identité, un comportement sur et surtout hors du terrain. Le club n'est pas très riche, les vestiaires sont humbles et les joueurs prennent soin de leur maillot, il faut qu'ils durent deux saisons.
Ensuite, celui du capitaine est dans un tableau, accroché au club-house de l'équipe. Les autres sont gardés et parfois offerts au capitaine ou président d'une équipe particulièrement appréciée avec laquelle Dunthrim est allé loin dans la compétition.
Sous chaque maillot accroché figure la photo de l'équipe de la saison concernée. C'est comme un musée. C'est en même temps un peu de l'histoire du village. Tous s'y reconnaissent, c'est magnifique. Les plus anciennes photos remontent au début des années 50, 1952 exactement, date de la création du club on fêtera les vingt-cinq ans du club dans quelques semaines. Sur les photos, chacun y reconnaît quelqu'un, ou plutôt tout le monde reconnaît tout le monde ; c'est la mémoire du village au-delà d'être celle du club. Les réceptions après-matches rassemblent une grande majorité des habitants même après que l'équipe visiteuse soit partie. C'est ainsi que le maillot appartient à tous. Un bel hommage lui sera rendu par tous lors des vingt-cinq ans du club avec entre autres cadeaux son maillot encadré comme un tableau de maître.

Anne,15 ans s'est immédiatement identifiée à Anne Weber, héroïne de « Diabolo menthe ». Ce n'est pas dans ses classeurs de lycée qu'elle ira chercher ses rêves mais dans un journal intime commencé dès le lendemain qu'elle posera ses secrets. Elle tiendra ce journal pendant des années et quand elle osera le montrer, douze ans plus tard à son mari, il en sera bouleversé et ne pourra que l'aimer davantage si tant est que ce soit possible.

Dans la ferme qu'elle habite avec son fils à Kocin près de Piestany en Tchécoslovqquie, Brigitta, 57 ans entreprend son rangement d'été. Elle retrouve un vieux carton d'anciennes photos oublié depuis si longtemps. Elle y reconnaît Maria, sa sœur aînée, partie en France en 1930 pour y trouver du travail et dont elle n'a plus de nouvelles depuis au moins 35 ans. Son cœur se fait si lourd, elle ne veut plus voir ni ce passé ni ce présent trop douloureux. Elle pleure violemment au point que ses yeux sont infectés. Le médecin qu'elle consultera la semaine suivante diagnostiquera un glaucome incurable.

Assis sur une chaise sur son balcon dominant une petite rue de Volterra, Gino, 25 ans sent son irrésistible envie d'avouer enfin son amour à Graziella, il y a longtemps qu'il l'aime. Oui mais voilà, Graziella est superbe avec son profil étrusque, ses cheveux bruns légèrement bouclés, ses yeux verts et son sourire à faire tomber....amoureux. Gino a une petite infirmité qui le fait légèrement boiter, il ne peut pas se mettre en valeur en jouant au football par exemple. D'ailleurs, est-ce une manière de se mettre en valeur ? Il travaille dans un magasin de photographie de cette petite ville. Graziella, elle, fait des études d'architecture à Pise. Il hésite encore, il a mal dans la poitrine, ses jambes ne semblent plus le porter lorsqu'il descend les escaliers. Il ne peut plus se taire, ça lui fait rop mal. Comment lui dire ? Il se répète plusieurs petits textes qui conviendraient sans avoir l'air trop ridicule. Elle et lui se sont déjà rencontrés, étant dans la même bande d'amis qui sort souvent ensemble le samedi soir. Graziella n'a pas d'amoureux semble-t-il. Il arrive avec un petit bouquet de violettes et sonne. Ce sera le plus beau jour de sa vie avec ceux de la naissance des deux enfants qu'il aura avec Graziella.

Pascal, 13 ans est passablement irrité. Irrité parce que ses parents lui ont obligé à suivre des cours privés de mathématiques de rattrapage au vu de sa mauvaise moyenne cette année de 4ème passée dans son collège d'Orléans. Irrité parce que le professeur a évoqué l'infini des nombres. Pour Pascal, l'infini est une douleur intellectuelle. Comment l'Univers peut-il être infini ? Ce n'est pas concevable. Il a retourné cette notion tant de fois dans son questionnement improbable. Infini et en expansion... Pour Pascal, c'est doublement inconcevable, infiniment inconcevable A la question : «  Puisque les nombres pairs sont infinis et que les nombres impairs sont également infinis, alors les nombres sont doublement infinis ? », le professeur a répondu ; « Non, puisqu'ils sont infinis. »

Quand ils sortent de chez leur médecin spécialiste du centre de Cardiff, Gérald, 31 ans et Gladys 31 ans sont soulagés. Les analyses de la tumeur qu'il a à la base du cou révèlent qu'elle est bénigne et que la petite intervention chirurgicale n'a aucun caractère d'urgence et se fera au mois de Septembre. Gladys a un peu pleuré de soulagement, de bonheur et d'amour. Comme ils sont vêtus « comme il faut » pour aller chez le médecin, Gérald décide qu'ils iront déjeuner au restaurant. Ils goûteront pour la première fois des coquilles Saint-Jacques avec un peu de vin blanc français pas trop cher. Ensuite ils retourneront dans leur banlieue de briques rouges.

Quand il aperçoit les dunes après Ouarzazate lors de l'excursion en 4x4 avec ses parents, Titouan, 15 ans se sent exhalté et a une hauteur d'âme jamais égalée. Il comprend ces reliefs de sable, aux couleurs inconnues et jamais revues ailleurs, comme les vagues d'une mer silencieuse, bienveillante, accueillante et chaude. Il y aperçoit aussi les galbes des corps des femmes à aimer. Plus tard, il saura naviguer en voilier et peindra les aquarelles de femmes dont les histoires de vie le passionneront.

Lolita, 13 ans, quitte les pages de son château de papier. Elle s'en extirpe comme le ferait un passe-murailles à travers un mur de briques. Elle va à Lausanne, Vladimir est en train de mourir et elle le rejoint dans le peu de conscience qu'il lui reste. Elle s'appelle réellement Charlotte et n'aime pas son surnom de Lolita. Elle se souvient aussi de leur différence d'âge qui lui a valu tant de turpitudes. Gabrielle, elle, a souffert à en mourir d'aimer mais a été respectée et mieux comprise avec le temps mais elle ne l'a jamais su.
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Firmin Kouadio · il y a
Je me délecte de vos écrits ! Je devine que les autres sont encore plus intéressants, je reviendrai vous relire.