Un joli mois de mai

il y a
7 min
70
lectures
0
Au beau milieu de la place, quelques braises fumaient encore et le sol était jonché de confettis de papier journal. La nuit était claire et l’aube pointait déjà au bout du champ du père Magloire. Les quatre jeunes gens devisaient calmement, assis sur les marches du parvis de l’église; après la folie de cette nuit extraordinaire, la découverte des chemins de l’espoir leur semblait si lumineuse qu’ils en restaient tout étourdis. Nul ne se pressait de rentrer, désormais les nuits seraient calmes et rien ne viendrait plus troubler le sommeil des braves gens, du moins en étaient-ils convaincus.
Quelques enfants jouaient encore. A coups de galoches, ils faisaient jaillir des cendres des myriades d’étincelles qui éclairaient leurs visages hilares d’une lueur fugitive. Les vieux avaient installé des chaises et des bancs et monté des planches sur des tréteaux, on avait fait ripaille et trinqué...et retrinqué..., buvant à grandes lampées du bon cidre d’avant guerre dans des grands bols de terre cuite:
“Et allez! Encore une que les boches n’auront pas!” criaient-ils en se tapant sur les cuisses. Le père Jules, un grand pan de sa chemise hors de son pantalon et la moustache en bataille, avait même dansé sur la table en chantant La Carmagnole, et la mère Denise avait tellement ri qu’elle avait dû courir pour aller changer son jupon. Ah çà! On s’en souviendrait longtemps dans les chaumières et on n’a pas fini d’en rire à la veillée!
Et maintenant que le flacon de calva était vide et que la flamme vacillante de la lampe à pétrole faiblissait par soubresauts, des ronflements sonores en disaient long sur l’état d’ébriété de ceux qui s’étaient écroulés sur les bords de la table, tandis que les plus résistants jouaient encore aux cartes ou aux dominos.
Jacques regardait Yvette à la dérobée, tout en répondant aux mille questions que posait ingénument Antoinette en minaudant auprès des deux garçons. Elle affectait de n’en rien voir et semblait concentrer son attention sur Roger, son petit frère, un gamin turbulent d’une douzaine d’année qui, à l’autre bout de la place, tentait de troquer tout ce qu’il possédait contre le moindre morceau de chewing-gum .
“Tout de même, disait Paul charmeur, je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse y avoir d’aussi jolies filles dans un patelin comme celui-ci!”
Antoinette eût un rire de gorge et Yvette un demi-sourire ironique, elle ne se fiait pas aux hommes trop bonimenteurs, son père en était un que tout le monde adorait, mais une fois à la maison, il se transformait en tyran et terrorisait femme et enfants; combien de fois s’était-elle couchée le soir, le corps meurtri, en cachant sa tête dans l’oreiller pour ne pas entendre les cris de sa mère qui subissait encore la violence de son mari? Elle ne saurait le dire, c’était monnaie courante. Cependant, sa crainte du sexe fort ne l’empêchait pas d’apprécier à sa juste valeur ce moment de détente.
Quelques heures plus tôt, quand ils avaient entendu carillonner la cloche de l’église, les deux amis avaient dévalé la colline aussi vite que leurs jambes pouvaient les emporter pour rejoindre les villageois qui déjà s’étaient réunis sur la place. On les reçut comme des héros, ces grands garçons débraillés, hirsutes, affublés de pantalons deux fois trop grands pour eux. Les gens riaient, voulaient tous leur parler, cherchaient à les toucher comme pour vérifier s’ils étaient bien réels. Les enfants surtout leur tournaient autour en poussant des cris de joie et les regardaient avec admiration, cherchant à attirer leur attention par maintes facéties. Ils furent invités dans chaque maison pour raconter leurs aventures, et on étalait devant eux ce que l’on avait de meilleur, que cela sorte de la cave ou du garde-manger. Affamés, ils s’empifrèrent de succulents fromages et se rincèrent le gosier avec du cidre brut, de ce bon cidre bouché que seuls les paysans savent faire, et dont ils sont seuls capables de faire sauter le bouchon sans qu’un geyser ne sorte immédiatement de la bouteille et ne la vide de tout son contenu.
Plus tard, après s’être accordé un brin de toilette à la fontaine, ils rejoignirent les jeunes du village afin d’organiser une belle fête pour marquer cette journée. Après bien des palabres, il fût décidé d’ériger un homme de paille destiné à être brûlé dans la soirée.
“--Il faudrait de la musique dit Paul, vous n’avez pas un accordéoniste dans les parages?
“--Moi, je peux jouer de l’harmonica!” s’écria un petit rouquin aux yeux vifs, en levant le doigt comme à l’école.
“--Oh non, Robert! Surtout pas toi! “rétorquèrent en chœur toutes les filles. Un grand garçon rembruni qui s’approchait les bras plein de foin pour fabriquer le futur supplicié, s’assit par terre et lança d’un ton autoritaire:
”--Il n’en est pas question, Robert! Tu veux nous gâcher la soirée! Si tu sors ton harmonica ce soir, je te le fais avaler!”
Robert n’insista pas, mais vexé ,il entreprit d’aider son camarade à lier ensemble les épis en ronchonnant.
“--Ce n’est pas grave, dit Jacques, on chantera! Tout le monde sait chanter!”
L’idée eût l’heur de plaire car elle fût adoptée à l’unanimité; d’ailleurs, on n’avait pas le choix!
Tout le monde se mit à l’ouvrage et bientôt, le bonhomme fut dressé sur un bûcher improvisé, on l’avait vêtu d’un uniforme et coiffé d’une casquette, un chiffon blanc entourait sa tête sur laquelle des traits grossiers mais cruels, avaient été dessinés avec un morceau de charbon. Les sourcils et la moustache en forme de brosse étaient particulièrement marqués, et l’ensemble était assez effrayant pour vous donner des frissons dans le dos.
“--C’est vraiment ressemblant! lança une petite blondinette, moi, il me fait peur! J’ai l’impression qu’il va descendre de son perchoir et nous faire payer çà!
“--T’inquiètes pas, ma belle! répondit le ténébreux, dès que la nuit tombe, on lui fait sa fête!”
Les enfants commencèrent une ronde en crachant des injures et en jetant des pierres sur le mannequin qui pivotait à chaque coup porté.
“--Eh là! les mômes! Pas tout de suite! On va lui faire un procès en bonne et due forme!
“--Un procès! s’écria Roger les yeux plein de haine, çà me ferait mal, il mérite la mort! A mort! A mort!
“--Oui! Oui! A mort! reprirent en chœur tous ses copains.
Calmer ce petit monde ne fut pas chose facile, mais Jacques et Paul y parvinrent en leur promettant qu’ils allumeraient eux-même le feu quand la sentence serait rendue. Ces deux-là jouissant d’un état de grâce, ils s’inclinèrent.
En réalité le procès fut une belle parodie et une franche rigolade, et quand il fut terminé, on décida que l’exécution aurait lieu en présence de tout le village après le repas du soir, et qu’il était temps d’aller colporter cette nouvelle. Ils s’éparpillèrent comme une volée de moineaux et nos héros restèrent seuls, face au condamné qui grimaçait silencieusement en attendant ses bourreaux.
“--Venez boire un coup, les gars! leur lança le père Jules qui ne les avait pas attendu pour commencer, on va arroser çà, vous allez bien casser une petite croûte!”
Il ne fallait pas le leur dire deux fois, les deux copains échangèrent un clin d’œil et marchèrent d’un même pas en direction de la table improvisée.
Ils en étaient au café, dans lequel leur hôte avait versé une bonne rasade de calvados, quand Roger revint, tirant sa sœur par la main en trépignant d’impatience. Jacques était subjugué, Paul lui jeta un regard complice et se pencha vers son oreille en murmurant:”Celle-là, elle est pour moi..”
“--Je te parie le contraire, répondit-il, je suis déjà amoureux d’elle”
“--C’est ce qu’on verra!”
Paul était sûr de lui, pas une fille ne lui résistait! Il était très beau garçon et n’avait pas son pareil pour leur raconter tout ce qu’elles avaient envie d’entendre. L’enjeu en valait la chandelle, Yvette était adorable, elle avait savamment relevé ses longs cheveux avec des peignes, ce qui encadrait son visage d’une couronne d’ébène, et, d’une touche de rouge à lèvres estompée du bout des doigts, elle avait rendu des couleurs à ses joues pâlies par les privations. Sa robe blanche laissait deviner un corps souple et mince qui révélait ses dix-sept ans. Elle avait elle même confectionné cette robe avec de la toile de parachute, et le résultat était parfaitement séduisant. Il faut dire qu’elle était très douée pour la couture, sa mère était culottière et travaillait à domicile pour l’arsenal de Cherbourg, et elle lui avait appris les bases de son métier bien avant de l’envoyer comme pensionnaire au couvent de St Sauveur le Vicomte. Là, comme elle était pauvre, elle passait ses loisirs à l’ouvroir où elle cousait et raccommodait pour “ces demoiselles”, les payantes.
Elle avait passé quatre ans dans ce couvent, quatre longues années d’humiliations et de brimades. Elle savait ce qu’était l’enfer, elle avait connu les poux, la galle, la faim, le froid, les engelures, le sadisme des religieuses et le pire, devoir vivre tout cela sans rien dire à sa mère.
Mais comme c’était loin déjà! A présent les beaux jours s’annonçaient, et elle sentait son cœur se gonfler d’allégresse à chaque tintement de cloche qui depuis le matin, saluait le retour de la liberté.
Petit à petit, les gens sortaient de leur demeure, et bientôt, la place de l’église fût remplie d’une foule bariolée, y avait-il donc tant d’habitants dans ce petit village? A croire que tout le monde alentour avait choisi Ste Mère-Eglise pour venir faire la fête! En fait, la population était plus que doublée par les soldats américains qui campaient non loin de là, et par les maquisards, dont Paul et Jacques, qui enfin se montraient au grand jour.
Les jeunes attaquèrent tout de suite une farandole endiablée en chantant à tue-tête des chants patriotiques dont ils ne connaissaient qu’à peine les paroles, ils en inventaient d’autres qui leur ressemblaient, qu’importe! Il fallait chanter le plus fort possible pour entraîner les autres et Jacques était très fort à ce jeu. Il entonnait chaque fois une chanson nouvelle d’une voix de ténor qui suscitait l’admiration de tous. Yvette n’était pas en reste, elle chantait juste et bien et son enthousiasme décuplait le son de sa voix, si bien que tous deux devinrent complices sans même se connaître. Elle ne le trouvait pas particulièrement beau, avec ses grosses lunettes d’écailles qui lui mangeait le visage. Pas très grand, d’une maigreur telle qu’elle creusait ses joues de deux rides profondes, encadrant son sourire d’un sillon qui le faisait paraître plus âgé qu’il n’était, mais ses lèvres bien ourlées laissait voir une denture parfaite qui semblait vouloir mordre la vie à pleines dents.
Antoinette, quand à elle, trouvait Paul à son goût, et ne se gênait pas pour le provoquer, malgré le regard réprobateur des anciens.
Comme promis, on laissa les enfants allumer le bûcher et en un clin d’œil, de grandes flammes s’élevèrent, précipitant des braises sur les spectateurs qui se reculèrent vivement. Un grand silence s’installa, juste troublé par le crépitement du feu et les craquements du bois trop vert pour cet usage. Bien vite, ils furent couverts par le claquement de petits pétards de papiers remplis de poudre et de sable que les gamins lançaient dans les jambes des filles, qui se sauvaient en poussant des petits cris stridents.
Puis, la ronde reprit de plus belle, tandis que les vieux continuaient d’arroser çà.

La nuit était passée trop vite et, le calme revenu, le village allait s’endormir en rêvant d’avenir.
“--Qu’allez vous faire maintenant que la guerre est finie? demanda Paul aux deux jeunes filles, puis d’un ton qui se voulait candide: ” Il va falloir repeupler la France ! “
“--Ca par exemple! On n’est pas pressées! dit Antoinette outrée, personnellement si je n’ai pas d’enfant, çà ne me dérangera pas!”
Yvette haussa les épaules et murmura comme pour elle même:” Eh bien moi, je préfèrerais encore en avoir six que pas du tout...”
Deux ans plus tard, Jacques et Yvette s’unirent pour le meilleur et pour le pire, le ciel exauça les vœux de la belle au-delà de ses espérances, puisqu’ils eurent sept enfants.
Je pense souvent à cette curieuse rencontre, le 8 Mai 1945, ce jour qui marqua le fondement de notre grande et belle famille, vingt et un petits enfants, dix neufs arrière-petits enfants et ce n'est pas fini !!!
Est-ce bien là "repeupler la France"?
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,