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UN JOB D’APPOINT

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Ratiba Nasri

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Camille n’en pouvait plus. Elle avait écumé tous les restaurants et les cafés du quatorzième arrondissement de Paris mais ne parvenait pas à trouver un emploi. Elle avait pourtant de l’expérience dans le domaine de la restauration ; elle avait exercé le métier de serveuse trois années d’affilée pendant les vacances et les week-ends. Ce job d’appoint lui permettrait d’amasser un peu d’argent pour les mois difficiles durant la période universitaire.
Elle partageait une chambre sur le campus avec Lucie, une étudiante en médecine qui travaillait à l’hôpital. Ses parents vivaient en Normandie et participaient comme ils pouvaient aux frais. Son père était ouvrier dans le BTP, tandis que sa mère faisait des ménages dans une société. Si elle ne trouvait pas rapidement un emploi, elle allait devoir abandonner ses études, car l’aide mensuelle attribuée par ses parents n’était pas suffisante.
Tandis qu’elle remontait un grand boulevard, elle regardait avec envie les clients attablés aux cafés. Ils riaient et discutaient tout en dégustant des repas ou en sirotant des boissons. Ils semblaient heureux et insouciants. On était en juin, et elle devait trouver quelque chose avant l’arrêt des cours, dans une semaine.
Elle bifurqua une fois à droite, deux fois à gauche, et emprunta une ruelle qui débouchait sur une ravissante place avec une fontaine, quelques bancs autour, et un petit jardin soigneusement entretenu. Il y avait, dans un angle, un grand et beau café au décor d’une autre époque, mais dont le charme lui plut instantanément. Les tables et les chaises en fer forgé étaient façonnées admirablement, et l’ambiance lui faisait penser à un bistrot d’antan. L’enseigne portait le nom de "Café de l’espoir", et elle sut immédiatement qu’elle avait trouvé le lieu idéal, celui où il ferait bon travailler. Restait à savoir s’ils avaient besoin d’une serveuse !
Elle décida de tenter sa chance et entra pour postuler. Elle fut accueillie par une dame rousse d’une cinquantaine d’années, un peu enrobée.
— Bonjour, je m’appelle Camille, j’ai vingt-deux ans. Je recherche un travail de serveuse pour les mois de juillet et août et les week-ends le reste de l’année.
— Justement, vous tombez bien ! Ma serveuse vient de démissionner pour suivre son petit ami dans le sud de la France, et je suis à la recherche d’une employée expérimentée. Vous avez des références ?
— Oui, bien sûr ! Les voici.
Camille sortit un CV de sa pochette à rabat et le présenta à la patronne qui le prit et le consulta attentivement avant de le poser sur le comptoir.
— Ici, nous servons des boissons, des sandwichs, mais aussi des menus gastronomiques. Le week-end, si vous pouvez faire deux heures le midi, et cinq heures le soir à partir de dix-sept heures, ça m’arrangerait. Ça vous convient ?
— Oui, c’est parfait, merci.
— Quand pouvez-vous commencer ? Je ne vous cache pas que je suis pressée. Je paye un peu plus que le SMIC, mais vous verrez que les clients sont très généreux en pourboire et que, si vous travaillez bien, votre salaire peut être doublé.
— Ce soir, si vous voulez !
— C’est d’accord ! Je demanderai à ma comptable de s’occuper de votre contrat d’embauche et je vous attends ce soir à dix-sept heures précises.
— Vous pouvez compter sur moi. Merci beaucoup. À tout à l’heure !
Camille était ravie et elle prit le chemin du retour en souriant. Elle avait un job. Génial ! Elle avait hâte de tout raconter à Lucie. En plus, l’endroit était atypique et la patronne avait l’air gentille. Pourvu que le travail ne soit pas trop pénible !
Sitôt rentrée, elle trouva Lucie qui venait de finir son service à l’hôpital, et lui raconta en détail ce qui s’était passé. Celle-ci fut ravie pour elle et lui souhaita bonne chance.
Le soir même, à seize heures cinquante, elle fit son entrée dans le café où elle fut reçue par la patronne. Celle-ci lui dit qu’elle s’appelait Véronique Landet et qu’elle gérait seule l’établissement, son mari étant mort depuis quelques années déjà. Elle lui présenta les lieux ainsi qu’Hubert, le cuisinier, et lui expliqua le travail.
Camille commença son service et prit rapidement ses marques. Les clients étaient sympathiques mais prenaient un malin plaisir à s’habiller avec des tenues d’une autre époque. Véronique lui expliqua que la plupart d’entre eux étaient des habitués et, voyant le décor du café un peu vieillot, ils s’amusaient à être en accord avec le thème des années cinquante. Camille trouva l’idée originale et s’esclaffa plusieurs fois discrètement en voyant les vêtements portés.
Le café ne désemplissait pas, il y avait pas mal de travail, mais le job était plaisant. Elle pourrait mettre un maximum d’argent de côté.
Pourtant, quelque chose la contrariait : elle n’avait reçu aucun pourboire. Elle se souvenait parfaitement que Véronique lui en avait parlé, mais avait honte d’aborder le sujet. Elle décida d’attendre quelques jours avant d’en discuter.
Le mois de juillet arriva, et Camille expliqua à Véronique qu’elle prendrait quelques jours de congé en août pour profiter de sa famille avant la rentrée universitaire. Sa patronne était une femme adorable qui aimait discuter avec elle de ses études, de ses projets futurs.
Pourtant, Camille avait remarqué que, malgré sa bienveillance, Véronique ne parlait jamais de sa vie et changeait souvent de sujet quand la jeune fille abordait la question. Camille, curieuse de nature, trouvait son comportement étrange mais n’osait pas lui dire ce qu’elle pensait. Après tout, c’était sa patronne !
Le week-end suivant, Camille décida d’arriver vingt minutes avant sa prise de service pour aborder le problème des pourboires. Son salaire était correct, mais les pourboires lui auraient permis d’épargner plus. Il faisait chaud, et Camille s’arrêta à la fontaine pour se rafraîchir un peu le visage et les bras. Quelques minutes plus tard, elle entra avec sa clef par la porte arrière du café. Celui-ci était fermé tous les jours de quinze heures à dix-sept heures, ce qui permettait à Véronique de vaquer à ses occupations personnelles. Il n’y avait personne derrière le comptoir, et Camille pensa que sa patronne se reposait à l’étage. Elle s’apprêtait à s’asseoir sur un tabouret pour l’attendre quand elle entendit une voix. Elle se leva et se dirigea vers l’escalier qui menait à l’étage. Véronique conversait certainement au téléphone, car Camille ne percevait que sa voix. Sa patronne parlait doucement mais distinctement :
— Je n’ai pas eu le choix, je devais la tuer ! Si je ne l’avais pas fait, elle aurait téléphoné à la police et, à l’heure actuelle, je serais derrière les barreaux, tu comprends !
— Oui, je sais que c’était une gentille fille...
Camille, muette d’horreur, comprit alors que la pauvre serveuse n’était pas partie de son plein gré. Elle avait été tuée par Véronique, cette charmante personne, qu’elle avait appris à connaître et à apprécier.
La jeune fille, terrorisée, quitta le café précipitamment. Elle courut tout le long du chemin et ne s’arrêta que lorsqu’elle se sentit assez loin de Véronique. Sa patronne était une meurtrière ! Comment était-ce possible ? Elle paraissait tout à fait normale. Voilà pourquoi l’emploi était vacant. De nombreuses questions se bousculaient dans sa tête. Quel secret avait découvert la malheureuse serveuse ? Où était enterré le corps ? Pourquoi personne n’avait signalé sa disparition ? Elle se souvenait que Véronique lui avait dit que la jeune femme était partie avec son petit ami dans le Sud. La belle excuse ! Peut-être n’y avait-il personne pour signaler sa disparition. Quelle tragédie !
Elle se rappelait avec horreur les paroles prononcées par la meurtrière qui parlait tranquillement de son crime, comme on parle de la pluie et du beau temps. Qui était la personne au bout du fil ? Décidément, il y avait trop de mystères dans cette affaire. Camille ne savait pas comment réagir. Ne devait-elle pas alerter la police ?
Elle décida d’attendre que son amie Lucie rentre de l’hôpital. Elle finissait à vingt-deux heures ce soir et elle pourrait la conseiller. Elle songea à l’appeler mais se retint de justesse. Ce n’était pas un sujet qu’on abordait au téléphone. Il fallait patienter jusqu’à son retour.
Son portable sonna brusquement, et elle sursauta violemment. Épouvantée, elle s’aperçut que Véronique essayait de la joindre. Bien sûr, il était hors de question de lui répondre, et elle ne retournerait jamais dans ce café. Tant pis pour le salaire, les pourboires et le reste !
Tourmentée, la jeune femme trouva le temps très long et, à part trois thés, ne put rien avaler de la soirée. Elle mit un peu de musique pour se détendre, mais c’était encore pire. Comment pouvait-elle écouter de la musique alors qu’un crime atroce avait été commis ?
Elle rangea un peu la chambre et trouva les clefs de Lucie. C’était la deuxième fois en un mois qu’elle les oubliait
La pendule marquait vingt-deux heures trente quand elle entendit frapper à la porte. Camille courut ouvrir, impatiente de tout raconter à son amie.
Ce n’était pas Lucie qui se trouvait sur le palier, mais bien Véronique.
Camille resta interloquée. Elle voulut crier à l’aide mais était tétanisée par la peur.
— Bonsoir Camille, tu n’es pas venue ce soir ! Je m’inquiétais, alors je suis venue prendre de tes nouvelles.
Véronique parlait calmement et souriait. Camille avait le cœur qui battait comme un fou mais, au prix d’un grand effort, elle réussit à parler normalement. Elle ne voulait surtout pas lui montrer sa peur. Lucie n’allait pas tarder, et à deux, elles seraient plus fortes.
— Je suis désolée de ne pas vous avoir prévenue ! J’ai remarqué que, depuis mon entrée au café, mes études en souffrent, et que je n’arrive pas à assumer les deux. Si cela ne vous dérange pas, on va en rester là.
— C’est comme tu veux. Il n’y a aucun problème ! Tu aurais dû m’avertir avant pour que je puisse m’organiser, mais tu as le droit d’arrêter si tu le souhaites. Je vais te faire un chèque pour les jours de travail que tu as effectués. C’est dommage que tu partes car, depuis ton arrivée, j’avais repris goût à la vie et repris mes cours de théâtre. Mon mari et moi étions comédiens amateurs, et j’avais tout arrêté lorsqu’il est mort deux ans plus tôt. Depuis, je vivais au jour le jour et je n’aimais pas parler du passé. Tu as réussi à raviver l’espoir en moi avec ta spontanéité et ta joie de vivre et je te remercie pour ça !
— Vous faites du théâtre ?
— Oui, avec une association de quartier. En ce moment, je joue le rôle de la patronne qui tue sa serveuse. C’est marrant, parce que je suis obligée de travailler à fond pour être plus crédible. Je m’entraîne dès que j’ai un moment de libre ! Bon, je ne vais pas te déranger plus longtemps. Voici les pourboires promis ; tu as gagné deux cents euros. J’ai oublié de te prévenir, mais les clients les glissent dans une petite boîte tirelire fixée sur le comptoir.
Confuse, Camille prit l’argent tendu et la remercia. Elle comprit alors qu’elle avait mal interprété la situation, et que Véronique était une femme formidable. Elle s’en voulait d’avoir pu croire un instant qu’elle puisse être une tueuse.
***
Trente minutes plus tard, Lucie découvrit le corps de son amie, lardé de huit coups de couteau. Les policiers, prévenus par un ami étudiant qui habitait sur le même palier, furent surpris par l’acharnement dont avait fait preuve l’assassin. Les murs de la chambre étaient éclaboussés de sang. Un témoin avait aperçu une femme rousse d’une cinquantaine d’années qui quittaient précipitamment le campus. Ses vêtements étaient tâchés, et elle avait des yeux gorgés de folie et de fureur. Elle pestait contre la curiosité malsaine des employés... Lucie déclara qu’il s’agissait de Véronique, la patronne du café où travaillait son amie.
La police se rendit à l’adresse indiquée et découvrit un terrain abandonné depuis de nombreuses années. Visiblement, la jeune fille avait menti. Elle n’avait jamais travaillé là.
Après enquête et consultations des archives, il s’avéra que le Café de l’Espoir avait vraiment existé, mais avait été fermé soixante ans plus tôt, suite à la disparition de Marie, une jeune serveuse de vingt ans. Du sang identifié, comme celui de la victime, avait été retrouvé sur la doublure d’une robe de Véronique Lancet et des preuves concrètes l’accusaient. Celle-ci disparut avant son interpellation. Après des recherches infructueuses pour la retrouver, on classa l’affaire dans les cas non résolus.
***
La police ignorait les événements exacts qui s’étaient déroulés soixante ans plus tôt. Marie avait découvert que Véronique avait tué son mari. La patronne avait éliminé la serveuse pour l’empêcher de parler, et s’était débarrassée du corps, avec l’aide de clients amis. Ce meurtre avait scellé le sort du café et des habitués présents ce jour maudit. Ils étaient condamnés à hanter les lieux à perpétuité.
Le café avait posé ses valises un peu partout dans le monde, mais sans succès d’apaisement. A chaque fuite, un nouveau cadavre. La faute à Véronique qui avouait le meurtre de Marie lors de sa sieste quotidienne. Elle avait été surprise par une dizaine d’employées, qu’elle avait pris soin de faire taire.
Les clients du café avaient concocté l’excuse du théâtre pour épargner Camille. Mais Véronique avait pensé à tort que la jeune fille ne la croyait pas et l’avait sauvagement assassinée.
***
Trois jours plus tard, à New-York, Jenyfer, étudiante en histoire signa un contrat avec une clause de discrétion. Elle venait de décrocher un emploi de serveuse, dans un bistrot français qui portait le joli nom de ‘Café de l’Espoir’.  
L’après-midi, une grave altercation éclata entre les vieux clients et Véronique qui fut poignardée à mort. Ses compagnons de galère étaient excédés par tous les meurtres commis sur des victimes innocentes. Ils ne supportaient plus cette vie nomade exécrable et sans fin.
Lorsque Jenyfer vint prendre son service le soir, elle trouva un terrain vague solitaire, envahi par les mauvaises herbes. Il ne subsistait aucune trace du vieux bistrot parisien. Celui-ci et ses occupants avaient rejoint l’enfer pour l’éternité !
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Joëlle Brethes · il y a
Eh bien… Quel récit ! ;)
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Ratiba Nasri · il y a
Tu as aimé ??
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Joëlle Brethes · il y a
Bien sûr, sinon je n'aurais pas voté.
J'ai écrit il y a un certain temps un récit intitulé "Malentendu pour malentendants" qui se passe dans un établissement scolaire et où les élèves entendent avec stupéfaction leur prof préféré (qui fait cours dans la classe mitoyenne) proférer des horreurs… Mais là, c'était vraiment du théâtre ! ;)

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Ratiba Nasri · il y a
Super. Je suis ravie qu'il t'ai plu. J'irai te lire pour voir de quoi il retourne. A+
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Joëlle Brethes · il y a
Ne le cherche pas : il n'est pas sur ShE…
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Ratiba Nasri · il y a
Ok. Bises.
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Bonne continuation
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Ratiba Nasri · il y a
Merci 😊 À bientôt sur nos pages !
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