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Ratiba Nasri

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Camille, exténuée, avait écumé tous les restaurants et les cafés du quatorzième arrondissement de Paris sans trouver d’emploi. Elle avait exercé le métier de serveuse trois années d’affilée pendant les vacances et les week-ends. Ce travail d’appoint lui permettait de capitaliser un peu d’argent pour les mois difficiles en période universitaire.
Ses parents vivaient en Normandie et participaient comme ils pouvaient aux frais. Son père était ouvrier dans le BTP et sa mère, technicienne de surface dans une société. Elle partageait une chambre sur le campus avec Lucie, une étudiante en médecine.
Tandis qu’elle remontait un grand boulevard, elle observait avec envie les clients attablés aux cafés. Ils riaient et discutaient tout en dégustant des repas ou en sirotant des boissons.
Elle bifurqua à gauche, puis emprunta une ruelle qui débouchait sur une ravissante place avec une fontaine, des bancs, et un jardin soigné. Il y avait, dans un angle, un beau café au décor d’une autre époque. Les tables et les chaises en fer forgé étaient façonnées avec style, et l’ambiance lui faisait penser à un bistrot d’antan. L’enseigne portait le nom de "Café de l’espoir". Un lieu prédestiné où il ferait bon travailler. Restait à savoir s’ils cherchaient une serveuse !
Elle fut accueillie par une femme rousse d’une cinquantaine d’années, un peu enrobée.
— Bonjour, je m’appelle Camille, j’ai vingt-deux ans. Je recherche un travail de serveuse pour les mois de juillet, août et les week-ends pendant l’année.
— Vous tombez bien ! Ma serveuse a démissionné pour suivre son petit ami dans le sud, et je suis à la recherche d’une employée expérimentée. Avez-vous des références ?
— Oui, bien sûr !
La tenancière parcourut le CV, puis le posa sur le comptoir.
— Ici, nous servons des boissons, des sandwichs, mais aussi des menus gastronomiques. Si vous pouvez faire deux heures le midi, et cinq heures le soir à partir de dix-sept heures, ça m’arrangerait. Ça vous convient ?
— Oui, c’est parfait.
— Je paye un peu plus que le SMIC, et les clients donnent de généreux pourboire. Si vous travaillez bien, votre salaire peut être doublé. Quand pouvez-vous commencer ?
— Ce soir, si vous voulez !
— C’est d’accord ! Je demanderai à ma comptable de s’occuper de votre contrat d’embauche et vous attends à dix-sept heures.
— Vous pouvez compter sur moi. Merci.
***
A seize heures cinquante, elle fit son entrée dans le café. Sylvie Landet gérait seule l’établissement, suite au décès de son mari. Après une visite des lieux, elle lui présenta Hubert, le cuisinier, et lui expliqua le travail.
Camille prit rapidement ses marques. Les clients, agréables, s’habillaient avec des tenues ancienne époque. Sylvie lui dit que c’étaient des habitués. Voyant le décor du café un peu vieillot, ils s’amusaient à être en accord avec le thème des années cinquante. Camille trouva l’idée originale et s’esclaffa discrètement en découvrant les accoutrements.
Le café ne désemplissait pas. Il y avait pas mal de travail, mais la tâche était plaisante. Pourtant, une chose la contrariait : elle n’avait reçu aucun des pourboires promis.
Deux semaines plus tard, Camille arriva vingt minutes avant sa prise de service pour évoquer le problème. Son salaire était correct, mais les gratifications lui auraient permis d’épargner plus. Il faisait chaud, et Camille s’arrêta à la fontaine pour se rafraîchir le visage et les bras.
Elle entra par la porte arrière du café. Celui-ci fermait tous les jours de quinze heures à dix-sept heures, ce qui permettait à Sylvie de vaquer à ses occupations personnelles. Il n’y avait personne derrière le comptoir, et Camille pensa que sa patronne se reposait à l’étage. Elle s’asseyait sur un tabouret pour l’attendre quand elle entendit une voix. Elle se leva et se dirigea vers l’escalier. Sylvie conversait certainement au téléphone, car Camille ne percevait que sa voix. Sa patronne parlait doucement mais distinctement :
— Je n’ai pas eu le choix, je devais la tuer !
— Oui, je sais que c’était une gentille fille...
Camille, muette d’horreur, comprit que la pauvre serveuse n’était pas partie de son plein gré. Elle avait été tuée par Sylvie, cette charmante personne, qu’elle avait appris à connaître et à apprécier.
La jeune fille quitta le café. Elle courut tout le long du chemin et ne s’arrêta que lorsqu’elle se sentit assez loin. Sa patronne était une meurtrière. Comment était-ce possible ? Elle paraissait normale. Voilà l’explication de l’emploi vacant ! Les questions se bousculaient dans sa tête. Quel secret avait découvert la malheureuse serveuse ? Où était enterré le corps ? Pourquoi personne n’avait signalé sa disparition ? Quelle tragédie !
Elle se rappelait avec effroi les paroles prononcées par la meurtrière qui parlait de son crime, comme on discute de la pluie et du beau temps. Qui était la personne au bout du fil ? Trop de mystères habitaient cette affaire. Ne devait-elle pas alerter la police ? Son amie Lucie finissait à vingt-deux heures : elle saurait la conseiller. Elle songea à l’appeler mais se retint. Ce n’était pas un sujet qu’on annonçait au téléphone.
Son portable sonna. Épouvantée, elle s’aperçut que Sylvie tentait de la joindre. Bien sûr, il n’était pas question de lui répondre, et elle ne retournerait jamais dans ce café. Tant pis pour le salaire, les pourboires et le reste !
La jeune femme trouva le temps long. A part trois thés, elle ne put rien avaler de la soirée. Elle mit un peu de musique pour se détendre, mais c’était encore pire. Comment pouvait-elle écouter de la musique alors qu’un crime atroce avait été commis ?
Elle rangea la chambre et trouva les clefs de Lucie. C’était la deuxième fois en un mois qu’elle les oubliait
La pendule marquait vingt-deux heures trente quand elle entendit frapper à la porte. Elle courut ouvrir, impatiente de tout révéler à son amie.
Ce n’était pas Lucie qui se trouvait sur le palier, mais Sylvie.
— Bonsoir Camille, tu n’es pas venue ce soir ! Je m’inquiétais. Je suis venue prendre de tes nouvelles.
La tenancière parlait calmement et souriait. Camille, au prix d’un grand effort, réussit à s’exprimer normalement. Lucie n’allait pas tarder, et à deux, elles seraient plus fortes.
— Je suis désolée de ne pas vous avoir prévenue ! J’ai commencé les révisions pour la préparation d’un concours et je n’aurai plus le temps de travailler au café. Si ça ne vous dérange pas, on va en rester là.
— Tu aurais dû m’avertir afin que je puisse m’organiser. Depuis ton arrivée, j’avais repris mes cours de théâtre. Mon mari et moi étions comédiens amateurs, et j’avais tout arrêté à sa mort. Depuis, je vivais au jour le jour et je n’aimais pas évoquer le passé. Avec ta spontanéité et ta joie de vivre, tu as réussi à raviver l’espoir en moi.
— Vous faites du théâtre ?
— Oui, avec une association de quartier. En ce moment, je joue le rôle de la patronne qui tue sa serveuse. Je m’entraîne tous les après-midi ! Je ne te dérange pas plus longtemps. Je vais te faire un chèque pour tes jours de travail. Voici les pourboires promis : tu as gagné cent cinquante euros. J’ai oublié de te prévenir. Les clients les glissent dans une boîte tirelire fixée sur le comptoir.
Confuse, Camille prit l’argent et la remercia. Elle avait mal interprété la situation.
— Excusez-moi Sylvie. Je pense qu’en m’organisant mieux, je pourrai gérer mes révisions et mon travail au café. Si ce n’est pas trop tard...
— Non, ce n’est pas trop tard ! Je suis ravie de te voir rester !
***
Lucie découvrit le corps de son amie, lardé de huit coups de couteau. Les policiers, prévenus par un ami étudiant voisin, furent surpris par l’acharnement dont avait fait preuve l’assassin. Les murs de la chambre étaient éclaboussés de sang. Un témoin avait aperçu une femme rousse aux abords du campus. Ses vêtements étaient tâchés, et elle avait des yeux gorgés de folie et de fureur. Elle pestait contre la curiosité malsaine des employés... Lucie déclara qu’il s’agissait de Sylvie, la patronne du café où travaillait son amie.
La police se rendit à l’adresse indiquée et découvrit un terrain abandonné depuis de nombreuses années. Visiblement, la jeune fille avait menti. Elle n’avait jamais travaillé là.
Après enquête et consultations des archives, il s’avéra que le Café de l’Espoir avait été fermé soixante ans plus tôt, suite à la disparition de Marie, une jeune serveuse de vingt ans. Du sang identifié, comme celui de la victime, avait été retrouvé sur la doublure d’une robe de Sylvie Lancet et des preuves concrètes l’accusaient. Celle-ci disparut avant son interpellation. Après des recherches infructueuses pour la retrouver, on classa l’affaire dans les cas non résolus.
***
Marie avait découvert que Sylvie avait tué son mari. La patronne avait éliminé la serveuse pour l’empêcher de parler, et s’était débarrassée du corps, avec l’aide de clients amis. Ce meurtre avait scellé le sort du café et des habitués présents ce jour maudit. Ils étaient condamnés à hanter les lieux à perpétuité.
Le café avait posé ses valises un peu partout dans le monde, sans succès d’apaisement. A chaque fuite, son cadavre. La faute à Sylvie qui avouait le meurtre de Marie lors de sa sieste quotidienne. Elle avait été surprise par une dizaine d’employées, qu’elle avait pris soin de faire taire.
Les vieux clients avaient concocté l’excuse du théâtre pour épargner Camille. Mais Sylvie avait pensé à tort que la jeune fille ne la croyait pas et l’avait sauvagement assassinée.
***
Trois jours plus tard, à New-York, Jenyfer, étudiante en histoire, signa un contrat avec une clause de discrétion. Elle venait de décrocher un emploi de serveuse, dans un bistrot français qui portait le joli nom de ‘Café de l’Espoir’.  
L’après-midi, une altercation éclata entre les vieux clients et Sylvie, poignardée à mort. Ses compagnons de galère, excédés par tous les meurtres commis sur des victimes innocentes, ne supportaient plus cette vie nomade exécrable et sans fin.
Lorsque Jenyfer vint prendre son service le soir, elle trouva un terrain vague solitaire, envahi par les mauvaises herbes. Il ne subsistait aucune trace du vieux bistrot parisien. Celui-ci et ses occupants avaient rejoint l’enfer pour l’éternité !
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Daniel Nallade · il y a
J'aime bien cette histoire !
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Daniel pour votre lecture. A bientôt !
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Dranem · il y a
J'ai bien aimé cette " malédiction du café de l'espoir " , si vous aimez les histoires surnaturelles, je vous invite sur le domaine de Bagatelle en lice pour le GP d'été :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/bagatelle-2 à bientôt sur nos pages respectives !
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Dranem pour ce joli retour.
Je viendrai vous lire avec plaisir !

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Joëlle Brethes · il y a
Eh bien… Quel récit ! ;)
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Ratiba Nasri · il y a
Tu as aimé ??
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Joëlle Brethes · il y a
Bien sûr, sinon je n'aurais pas voté.
J'ai écrit il y a un certain temps un récit intitulé "Malentendu pour malentendants" qui se passe dans un établissement scolaire et où les élèves entendent avec stupéfaction leur prof préféré (qui fait cours dans la classe mitoyenne) proférer des horreurs… Mais là, c'était vraiment du théâtre ! ;)

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Ratiba Nasri · il y a
Super. Je suis ravie qu'il t'ai plu. J'irai te lire pour voir de quoi il retourne. A+
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Joëlle Brethes · il y a
Ne le cherche pas : il n'est pas sur ShE…
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Ratiba Nasri · il y a
Ok. Bises.
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Bonne continuation
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Ratiba Nasri · il y a
Merci 😊 À bientôt sur nos pages !
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