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Un jeudi

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Ody

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J’ai tué mon bébé. Je l’ai tué un jeudi. Ce jour-là, j’ai tué mon amour pour Yoan. Ce jeudi-là, j’ai aussi assassiné une partie de ma vie.
Yoan et moi, nous avons commencé à jouer à des jeux d’adolescent. Des bisous sur les joues, puis sur les lèvres ont précédé les caresses mutuelles plus ou moins appuyées à la recherche de nos différences physiques. Avec le mouvement fébrile des mains se sont enchaînés les baisers à pleine bouche.
Tous les jours, alors que mon esprit s’enflammait, mon ventre, lui, résistait. J’étais vierge, j’avais quinze ans. Je n’étais pas prête à me donner à Yoan, même s’il me bouleversait. J’attendais le Prince Charmant, le Grand Amour. Lui attendait que je sois Femme. Il ne voyait que mes formes féminines, pas ma tournure d’esprit. Je n’étais à ses yeux qu’un 36 au cul bombé, surmonté d’un 90 C, blonde et yeux bleus. Du moins, c’était ce que son comportement me laissait penser. Sauf que j’étais amoureuse de Yoan, follement amoureuse.
Puis il y a eu le mois de juin, chaud, caniculaire pour un début d’été. Nous étions allongés dans l’herbe fraîche à l’ombre d’un cerisier enguirlandé de fruits rouges. Alors que l’on se bécoté tout en se pelotant, je me suis retrouvée nue sous Yoan sans émettre d’objection verbale. Comme impuissante sous les caresses clitoridiennes, je m’abandonnais à cette main maladroite qui explorait pour la première fois mon intimité nue. Je frissonnais. Son excitation, je la percevais électrique. A son paroxysme, il m’a pénétré, d’abord doucement avant de s’activer nerveusement de plus en plus vite, tout en grognant. Douleur et plaisir ont alterné. J’étais indécise, je ne savais pas si ça me plaisait ou pas, s’il venait à me poser la question une fois finie. Je n’ai pas eu à réfléchir bien longtemps, il a éjaculé dans un cri étranglé. Au bout de quelques secondes, il a glissé côté gauche, en silence. J’ai fini par ouvrir les yeux sur le monde, tout était à sa place, rien ne s’était écroulé, rien n’avait changé, ou, presque...Du bout des doigts, je m’étais palpée le sexe à la recherche d’une possible modification, une déformation sensible mais ma main n’avait rencontré qu’un liquide poisseux dont je m’étais débarrassée sur une touffe d’herbes.
Aurais-je dû avoir des mouvements coulés, des paroles douces, des yeux brillants ?
Yoan, sans un mot, s’était habillé et sans un regard m’avait abandonné. Je suis restée sans réaction, seule avec mes doutes, en sanglots. Au bout d’une dizaine de minutes, j’avais vite compris qu’il ne plaisantait pas. J’ai continué à pleurer.
Toute la semaine, j’avais essayé de le joindre au téléphone, il n’a jamais répondu. J’ai fini par l’attendre à la sortie de son travail. Quant-il m’a vue, il s’est engouffré dans son break noir et a démarré en trombe. Je suis entrée en rage. De cette scène, il ne m’est resté que l’autocollant « BEBE A BORD ! « 
Souvent le week end, j’allais dormir chez ma meilleure amie Laetitia. Nous étions voisines. Je vivais seule avec ma mère. Mes parents étaient « séparés » depuis une dizaine d’années. Mon père l’avait quitté. Il était parti chercher du pain, il n’est jamais revenu et n’a plus jamais donné de ses nouvelles. Dans les armoires et les meubles de l’appartement, il y avait toujours ses vêtements, ses affaires, ses papiers d’identités. Maman travaillait dur, cinq jours sur sept, au restaurant « Le Verdi » Elle préparait les salades composées, et le service fini, elle était de plonge. Autant dire que ces jours-là, je ne la voyais pas. Tout au plus, nous nous croisions. Sauf les jours de repos, elle en gardait un pour sa vie privée et un pour moi. Ma maman était fière de sa fille en général, et particulièrement de ses résultats scolaires. Elle avait de l’ambition pour sa fille...
Ce fut au cours d’un week end de juillet, avec Laetitia, lors d’une soirée blanche au pub restaurant « La marine » que nous rencontrâmes Timide et Grincheux. Grincheux ne plut à aucune de nous deux, il finit par s’en aller seul, aussi alcoolisé que mécontent. Laetitia disparut dans les bras d’un serveur, il ne restait plus que moi...et Timide. Toute la soirée, je ne l’avais pas quitté des yeux, et à chaque fois que nos regards se croisaient, je lui souriais en m’en déchausser les dents. Il avait la quarantaine, une barbe de trois jours, les cheveux bruns et coupés courts. Il portait une tenue en lin avec une tache sombre sur le pantalon qui ressortait d’autant sous l’effet des lumières noires. Il ressemblait étonnamment à Yoan. Je l’ai abordé en lui tapant une cigarette et nous avons passé la nuit ensemble. Le flirt a duré jusqu’à que je tombe enceinte, moins de trois semaines. Je lui ai montré le test de grossesse, il m’a regardé surpris, j’ai enchaîné en lui disant que j’étais mineure et que je le quittais. Que pour l’embryon, je m’occupais de m’en débarrasser. Timide n’a pas protesté. Il était majeur, moi pas.
Quatre mois plus tard, je demandais à voir Yoan à un collègue de sa boite en me faisant passer pour sa nièce de Paris. J’ai frappé à la porte de son bureau avant d’entrer. Il était assis derrière son ordinateur portable, attentif à son travail. J’ai refermé la porte en la claquant plus qu’il ne faut. Il a levé la tête vers moi, surpris. Je suis restée digne. Je n’ai pas pleuré même si l’envie ne m’en manquait pas. Sur un ton froid et monocorde, je lui ai annoncé que j’étais enceinte de plus de 14 semaines, de la main je surlignais mon ventre arrondi, qu’il était le père, que j’allais raconter le viol à la police, à sa femme, que je le haïssais et qu’après avoir tout posté sur les réseaux sociaux, je me suiciderai. Je ponctuais en levant mon pull à hauteur de poitrine laissant apparaître mon ventre gonflé comme preuve ultime. Vers la fin de mon monologue, j’ai vu Yoan blêmir. Ses traits se sont métamorphosés. IL n’arrivait même plus à articuler tellement il était sous le coup de ses émotions, toutes contradictoires. Yoan essaya de se défendre, de se sauver. Il ne pouvait pas m’épouser, il était déjà marié et avait trois enfants en bas âge. Il ne pouvait pas le reconnaître non plus à cause de la justice, de sa famille, des proches, du voisinage, du reste du monde. Il bafouillait plus qu’il ne parlait. Des larmes naissaient aux coins de ses yeux apeurés. Le son de sa voix déraillait parfois vers les aigus. Il répétait que veux-tu que je fasse, que veux-tu que je fasse, inlassablement. Il chialait.
Yoan m’a récupéré à l’accueil de la Boerhaave Kliniek d’Amsterdam ou j’ai été admis pour avorter. Il s’est fait passer pour mon paternel, je lui avais remis la carte d’identité de mon père, la ressemblance était étonnante.
Nous avons passé une semaine au Pays bas dont la dernière journée sur la plage de sable de Strand Zuid. Yoan saoul cuvait ses bières à même le sable humide. Des mouettes jetaient des cris aigus au-dessus de nous. Assise sur la table en bois, les pieds sur le banc, j’observais l’horizon sans le voir. Un vent froid soufflait de la mer, balayait la plage déserte de ce mois de novembre, un jeudi...
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MissFree · il y a
Difficile de commenter.
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Ody · il y a
merci de l'avoir lu
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Geny Montel · il y a
Un texte bouleversant.
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Ody · il y a
merci
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Brocéliande · il y a
j'ai été touchée ... votre texte est fort, lucide, grave, fragile aussi... ..on ne peut pas être indifférent ..
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Ody · il y a
Merci pour votre commentaire qui me touche autant que votre lecture
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Brocéliande · il y a
Je suis contente de découvrir votre écriture et c'est un voyage qui me plaît
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Joëlle Brethes · il y a
Brrr : je vais avoir du mal à chasser de mon esprit cette rencontre d'un lâche jouisseur adultère et d'une naïve jeunette que l'amour transforme en hyène menteuse et vengeresse...
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Ody · il y a
Heu désolé,
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Joëlle Brethes · il y a
Hum... Tu n'en as pas l'air (ben oui : je vois tout, je sais tout !)
;-)

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Ody · il y a
Tu as raison, il faut toujours assumé ce que l'on commet ;)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un texte qui fait froid dans le dos tant cette adolescent paraît détachée et vulnérable. A la recherche de son papa, elle s'est retrouvée dans une situation inextricable et y a laissé son enfance et tout ou partie de ses sentiments.
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Nualmel · il y a
J'aime beaucoup ce texte. La gorge un peu serrée par l'amertume de cette si jeune femme. Bon rythme dans le récit.
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Marie Hélène Peneau · il y a
À peine une fiction, une belle écriture pour un drame de la vie ordinaire
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Ody · il y a
Merci beaucoup
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Pascal Depresle · il y a
Un fait divers des plus atroces
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Ody · il y a
Merci, d'hiver aussi, froid...
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Jean-Louis Riguet · il y a
Une histoire comme il en existe beaucoup de nos jours.
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Ody · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire
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