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Chloé Cormier était petite. Même avec des talons. Elle ne marchait pas, elle courrait. Tout le temps, elle courrait. Chloé aimait son prénom, son chat et les fleurs qui poussaient dans son jardin. Elle avait un tout petit jardin de ville entouré de grands murs gris. Tout moches. La rue dans laquelle elle habitait était sans goût ni grâce. Triste même. Mais le jardin de Chloé c’était quelque chose. Une jungle. Elle avait commencé, dès son arrivée, à planter sagement des fleurs dans les plates-bandes et deux arbres. Un griottier et un arbousier. Le griottier pour l’acidité et le rouge pétant de ses fruits, l’arbousier pour les arbouses. Un dans chaque coin le long du mur de la rue. Pendant plusieurs saisons, elle replantait ses plates-bandes et taillait ses arbres. A l’automne pour les plates-bandes et au plus chaud de l’été pour les arbres, quand la sève est à son point culminant et que comme la chaleur elle commençait à redescendre et à se recentrer pour l’hiver. Puis un matin, en sortant de chez elle, Chloé découvre un tas de meubles tout cassés sur le trottoir d’en face et au milieu des meubles Ikéa démontés, un pot de fleur ébréché avec un tronc dedans. Elle fait quelques pas, s’arrête, reviens sur ses pas, attrape le pot et le pose dans son jardin. Le soir, elle décide de le planter pour voir. C’est l’automne, elle a bien le temps. L’hiver passe. Elle est bien au chaud chez elle. Son jardin dort. Elle l’a bien préparé pour l’hiver, bien nettoyé. Il dort. Un peu triste. Quand elle regarde par la fenêtre, elle ne retrouve pas la joie du printemps quand chaque fleur qui éclot la réjouit. Un jour de décembre où il ne fait pas si froid, elle décide de peindre un mur en couleur. Au magasin d’à côté, elle choisit du rose, un rose orangé très lumineux et gai. Et un rouleau. Et hop elle repeint le mur gauche. Et c’est beau. Quand elle est chez elle et qu’elle regarde dans son jardin elle sourit de cette belle couleur. Chez elle, elle boit du thé fumé, elle s’habille avec plein de couleurs et de matières douces et chaudes. Des nippes trouvées en vide grenier, un pull en cachemire trop grand avec des petits trous devant, un 501 délavé et taché de peinture bleue, un chemisiers en soie avec des fleurs vertes et rouges, vieillot mais très doux... Elle traîne avec son chat sur le canapé. Il s’appelle Edgar son chat. Il est vieux. Un jour il est rentré dans le jardin et s’est couché sur son canapé. Il est toujours là. Il ronronne et il mange. L’hiver il squatte le canapé le jour, le coin du lit la nuit. L’été, il se chauffe sur le rebord de la fenêtre du salon et quand Chloé rentre du travail, il s’étire, vient de frotter sur ses jambes et retourne se faire dorer la pilule. Chloé s’assied sur les marches de la petite maison. Elle pose deux gros coussins, sur la deuxième et la troisième marche, un pour les fesses, un pour le dos. Elle allonge ses jambes et relève sa jupe, elle se fait dorer la pilule. Alors cette année-là, après l’hiver arrive le printemps. Et le tronc a plein de petites pousses fines, vert tendre. Mais plein, plein. On dirait un truc magique ce tronc tout marron tout droit à qui on avait tout coupé, la tête et les bras, ce tronc est couvert de petites touffes fines et tendres, vertes. Vertigineux. Chloé le couve du regard ce petit bout de rien qui renaît. C’est un déclic. Dès lors, en sortant du métro le soir, au lieu de tourner avenue Chaptal pour rentrer directement chez elle, elle part à gauche, à droite, elle tourne dans les rues de sa banlieue pour voir si quelqu’un, par hasard, n’aurait pas jeté une vielle plante... puis, elle se met à fouiller les sacs de déchets verts pour récupérer les graines au fond. Elle fait un petit trou et hop, tout ce qui tombe : elle le replante dans son jardin. Enfin, elle le replante, c’est un bien grand mot. Non, elle sort son petit sac en plastique de son sac à main, le sac dans lequel elle met ses récoltes, elle attrape des poignées de graines et elle les sème avec des grands gestes, elle les jette et les graines tombent où elles veulent. Le premier été, son jardin c’est un peu le bazar mais ça va encore. A l’automne elle replante tout ce que ces voisins jettent en nettoyant leurs jardins pour l’hiver. Et au printemps suivant, au printemps... ça pousse et ça envahi tout. Il y a des plantes partout, même sur le rebord de la fenêtre, même sur ses marches, entre les marches... très vite son jardin devient une jungle urbaine. Le chat s’occupe à chasser les insectes au milieu des hautes herbes. Elle est contente Chloé, euphorique même. Au début. Au début la force de la nature lui donne envie de rire de chanter fort, de crier à tue-tête. Au début, elle se sent libre sauvage folle. Au début. Parce qu’à la fin de l’été c’est l’automne, les couleurs sont encore jolies... mais plus tard dans l’hiver c’est brun et noir, ça sent bon l’humus au début mais après ben ça sent le pourri. Et ça la prend à la gorge, elle pense à la Chloé de Boris Vian étouffée par un nénuphar. Du coup elle a des idées sombres Chloé, elle a peur de mourir, seule avec son chat, dans le brun et le noir de l’hiver, elle reste chez elle sur son canapé protecteur, son chat dort. Elle a envie de le réveiller pour lui parler. Elle n’ose plus se lever. Quand elle se lève du canapé elle voit son jardin d’hiver, les arbres dépouillés, les hautes herbes noircies et courbées par le poids de l’eau du ciel. Un jour le facteur pose dans sa boîte une publicité qui dit « Je vous aide à entretenir votre jardin. Pour que le rêve ne vire pas au cauchemar. Appelez-moi si vous le souhaitez. » Alors Chloé débordée envahie fatiguée écœurée prend son téléphone. Elle appelle et elle dit au répondeur : « Euh bonjour, oui bonjour, euh, ben... enfin voilà : j’ai un jardin, j’ai planté plein de choses, y en a partout. Euh... vous pouvez m’aider ?...... Ah oui, je suis Mademoiselle Cormier. J’habite 14 allée René Char, c’est le portillon bleu... euh, il y un mur orange, enfin... rose. Euh... merci. »
Et il est venu le beau jardinier...
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Zurglub · il y a
Pas mal du tout !
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