Un interminable chantier

il y a
6 min
1
lecture
0

Derrière une fenêtre, était perché un vieil homme qui chaque matin, époussetait, sa literie couverte de fines particules. De loin, le chien aboyait au fond de la cour des voisins. Interpellé par ces hurlements, le regard de Patrick, s’arrêta sur les ouvriers qui franchissaient le seuil d’un chantier entouré des tôles ondulés. Depuis, c’était son spectacle quotidien.
Allongé sur son lit, pensif, il revoyait défiler les images de cet ouvrage, qui avançait sous la houlette d’un conducteur de chantier. Patrick, ancien conducteur de travaux, retraité après avoir supervisé les chantiers pendant plus de quarante ans, peinait devant sa fenêtre. De bonne heure, le chien aboyait. Le son de la cloche annonçait l’arrivée des ouvriers sur le chantier. Désarmé, sans voix, Patrick quadrillait avec mépris, les travaux sans pouvoir porter sa pierre à l’édifice. Méconnu, son expertise, fruit d’une longue expérience ne suscitait guère d’intérêts d’Éric, ce maître d’œuvre qui avait une entière confiance en son maître d’ouvrage.
Éric, un chef d’entreprise d’une boîte d’intérim, possédait plusieurs agences éparpillées dans tout le pays. Celles-ci s’occupaient de la mise à disposition du personnel qualifié dans la restauration collective. C’était l’un des métiers qui ne connaissait pas de chômage. Dans toutes ses agences, le chiffre d’affaires était exponentiel à tel point que cet homme d’affaire célèbre, n’hésitait pas d’investir dans l’immobilier. Un créneau porteur qu’il n’avait pas choisi au hasard, car il lui permettait aussi de renforcer sa notoriété.
Il était marié à une dame, professeure d’histoire géographie dans un collègue de la ville. Ensemble, ils avaient eu trois enfants. Éric et sa famille passaient plus de temps au Portugal, là où ils s’étaient offerts une belle propriété au bord de la mer. Cet homme multipliait ses activités pour s’assurer une paisible retraite. Un homme futé et redoutable en affaire, ficelait toujours ses projets pour tirer un maximum de dividendes dans ses négociations. C’est pour cela, qu’il accordait un intérêt primordial, aux affaires à plus forte valeur ajoutée, et déléguait les responsabilités du suivi des travaux à son épouse.
En quête de nouveaux défis, Éric se rendit en Guyane, où il sillonnait des chemins semés d’embuches. Sur son passage, plusieurs messages mentionnés le long des routes n’avaient aucune signification pour lui. Il avait cependant une oreille attentive pour des mots comme gains, bénéfice ou profit.
Son épouse, Henriette, une jeune femme de trente-huit ans, avait cependant une grande préoccupation : avoir une grande cuisine américaine au cœur de la capitale. Son mari, attentionné, décida de lui faire construire une belle villa.
Un soir, elle rentrait chez elle après une longue journée difficile ; une dispute avait eu lieu pendant son cours. En effet, un groupe de jeunes garçons avait isolé au fond de la classe, leur collègue qui rentrait de Wuhan, après deux semaines de vacances d’hiver. Choquée, cette dispute avait affecté son moral le long de la journée.
Une fois chez elle, les informations de vingt heures consacraient aussi une page entière sur l’épidémie de Wuhan. Henriette, angoissée et dégoûtée était plus préoccupée par l’absence de son époux. C’était le seul capable de bouleverser ses sauts d’humeur, en une joie.
Le lendemain, une élève fut tombée et emmenée à l’infirmerie pour de violents maux de tête accompagnées d’une gêne respiratoire. Sa respiration ne rassurant point l’infirmière, cette dernière alerta sans plus tarder le SAMU. Ses parents furent aussi contactés pour rejoindre leur fille à l’hôpital. Effrayée, Henriette se dépêcha de récupérer ses enfants pour les mettre à l’abri.
Quelques jours plus tard les pages interminables sont consacrés à cette pandémie au nom peu connu. Les journalistes parlaient des cas groupés de pneumonies survenus en chine dans la ville de Wuhan, dont certains se révélaient sévères et mortels. Le virus responsable est identifié et nommé Covid-19. En revanche, aucun virologue ne connaissait avec certitude son origine exacte ; les journalistes quant à eux insistaient sur sa grande contagiosité. Les nouvelles se propagèrent d’une chaîne d’information à une autre sans aucun répit toute la nuit. La mine de la dame devenait plus sombre. Chaque début de journal commençait systématiquement par la publication des statistiques entre les morts, les hospitalisés et les malades en réanimation. Pour se préserver des attaques et de la contagiosité de ce virus, les frontières furent fermées.
Outre atlantique, Éric, qui vivait cette situation isolée de sa famille était de plus en plus anxieux. Ses pensées convergeaient vers sa famille, ses parents et amis. Il pensait beaucoup à ses agences d’intérim. Il s’était beaucoup investit et rien qu’à l’idée d’apprendre que la restauration subissait un gros coup, il revit avec remords, les moments où ses assistants n’arrivaient plus à répondre aux demandes de ses clients.
Henrie va désormais apprendre d’autres méthodes de travail. Ces méthodes de téléconférence qui jadis étaient réservés aux grands professeurs trop chargés, et qui ne parvenaient plus à répondre aux sollicitations des universités. Henrie, qui attendait plus sur le secours de sa mère les weekends pour ramener les enfants au patinage, se laissait envahir par des images atroces que lui basculaient les réseaux sociaux. Cette surinformation sur la pandémie l’avait assommée au même degré que de véritables malades atteints de la Covid-19.
Ces alertes de la presse ne laissaient pas insensible Patrick qui - en dépit de son âge - était indexé parmi les publics-cibles. Ce vieil homme passait ses journées devant la fenêtre pour contrôler la boule au ventre les allers et venues des ambulances, qui circulaient à vive allure. Il ne fallait courir aucun risque de faire perdre une lueur d’espoir aux malades. Par la même occasion, il regardait aussi le camion du conducteur entrouvert remplis de matériaux livrés le matin.
De son salon, il voyait défiler chaque nuit sous ses yeux le nombre de malades qui flambait comme des vaches sacrifiées dans les abattoirs. Il se résolut à ne plus compter des malades et consacrait davantage de temps sur les réseaux sociaux. Il prenait des nouvelles de ses amis en internement dans les maisons de retraite. C’était les seuls moments où ses amis reprenaient espoir, car ceux-ci comptaient sur ses encouragements pour rebooster leur moral englouti par la vue, des pertes humaines incessantes. Cependant quelques ouvriers en manque de coussins financiers venaient travailler sur le chantier pour éviter que les ciseaux coupent la moitié des écritures de leur bulletin de salaire.
Désemparés, mais liés par les clauses du contrat que le maître d’œuvre avait signé, sans pourtant prévoir qu’un petit virus pouvait fausser tous ses calculs. Même de brillants économistes n’avaient envisagé un tel sabotage au point que toutes les bourses subissaient de plein fouet les coups sans pouvoir se relever. Au-delà des conséquences pouvant surgir, les ouvriers avaient un engouement et un dynamisme à la clé : travailler pour percevoir une prime de mille euros.
Le chantier d’Éric se poursuivait sous les yeux de Patrick, son conducteur témoin de l’ombre. Révolté, celui-ci assistait à des erreurs qui s’accumulaient jour après jour. Le conducteur des travaux titulaire et démissionnaire arrivait sur son chantier juste pour constater les avancées rapides de celui-ci.
A fortiori, il consacrait plus de temps à ses enfants. Leur maman qui travaillait à l’hôpital comme aide-soignante n’avait plus de temps à consacrer à ses deux enfants. A contrario, son chantier « cumulait des mal façons structurelles liées aux murs porteurs mal agencés », constatait l’expert de l’ombre. A cela s’ajoutait le fait que, « les délais du décoffrage après coulage de béton n’étaient guère observés avec précision et le béton n’avait pas acquis suffisamment de résistance pour le décoffrer sans risque d’endommagement », pensait le témoin obscur. Les écarts entre les poutres qui étaient pourtant bien indiqués sur le plan se retrouvèrent jalousement gardés chez le conducteur devenu nourrice de fortune.
Le couple du conducteur avait aussi compris que le moment était enfin arrivé pour les ménages de contourner la loi pour duper les pouvoirs publics. C’est pour cette raison que le conducteur profitait du chômage partiel pour garder ses enfants, alors qu’ils avaient droit à un traitement de faveur à l’école.
Confinés, les enfants des voisins qui n’avaient plus d’autres distractions jouaient aux jeux dans les différents espaces du chantier.
La maîtresse d’ouvrage par intérim ne trouvant pas de motif de son déplacement stipulé dans les attestations, restait enfermée à préparer ses cours via internet. Elle passait aussi ses journées à échanger avec son mari en plein air dans les rues de la Guyane. Dans la maison familiale, au fil du confinement, chaque enfant était désormais spécialisé dans un domaine pour rompre avec l’ennui. Le premier fils journaliste, se chargeait de faire la revue de presse de tous les articles liés au Covid-19, métier qu’il se forçait d’exercer avec persévérance, pour attirer son auditoire. Le second passionné du sport, profitait des heures accordées tous les soirs pour faire le tour de la ville. Il était agile, endurant et doté d’une puissance phénoménale, à tel point qu’il pouvait parcourir toute la ville en deux heures. Il parlait peu par contre le frigo n’avait aucun secret pour lui. Il grignotait tout ce qui l’intéressait à chaque ouverture de la portière du réfrigérateur. Un vrai bulldozer capable de raser en temps record toutes les réserves. La dernière était la rangeuse, ne voulant effectuer la cuisine, elle se réfugiait derrière les placards du garage en faisant semblant de ranger alors qu’elle partageait ses échanges avec son prince charmant. Le confinement était une grande épreuve pour cette jeune dame célibataire de circonstances.
Après plusieurs tentatives d’évasion, Éric réussit tout de même à regagner la capitale par des long-courriers mis à disposition pour récupérer les français bloqués hors métropole. Il ne restait plus qu’une semaine avant le déconfinement. Mais il devrait encore passer une quatorzaine dans un hôtel. Son épouse comptait transférer toute sa charge émotionnelle sur lui qui par ses fonctions urgentes, était habitué à gérer ce genre de situation imprévue. Lui-même était également assaillit par les nouvelles qui de loin résonnaient avec beaucoup plus d’éclats.
Le déconfinement fut ainsi décrété par les pouvoirs publics. Éric content de retrouver sa famille manifestait le désir de visiter le chantier qu’il attendait avec une immense joie.
Le matin, la semi-remorque d’un des magasins de matériaux de construction arriva sur les lieux, barrant la route de toute sa longueur. Les automobilistes pressés klaxonnaient sans cesse. Le conducteur se préoccupait de la diriger dans sa délicate manœuvre. Ces bruits de klaxon réveillaient notre vieil homme, qui après avoir avalé ses somnifères, avait oublié son rendez-vous matinal. Chose qui n’arrivait que très rarement, celui-ci veillait toujours à l’ouverture du chantier pour faire son état des lieux du matin. Sans plus tarder, la semi-remorque se gara et livrait des fers à béton. Le conducteur de travaux lui aussi comme d’habitude assistait dans l’ombre les différentes phases de la construction.
Quelques temps plus tard, les fers furent déposés sur la dalle de soutènement. Celle-ci lâcha l’immense charge tout en déformant instantanément l’ouvrage entraînant avec elle, les deux maçons engloutis dans les bas-fonds du chantier. En effet les dalles n’avaient pas de résistance mécanique pour supporter une immense charge. Il fallut appeler les pompiers pour dégager les maçons dans les décombres de ce chantier dangereux. Ce dernier sera désormais suspendu jusqu'à nouvel ordre le temps d’une enquête préalable.
Fin

0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,