Un instant d'osmose

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Rien de plus agréable que de retranscrire par écrit ce qui me trotte dans la tête et de le partager avec vous ;)  [+]

Prostré dans son siège, le visage dans les mains, Jean-François essayait de faire le vide dans sa tête. Belle utopie s'il en est, car rien n'empêcha quelques pensées vagabondes de venir parasiter sa concentration.
L'une d'elles, plus ironique que les autres, lui susurra que son petit rituel le cataloguait parmi les superstitieux, là où il savait bien qu'il se raillait volontiers de cette catégorie de personnes lors de diverses mondanités. Ah, ces mondanités ! Il n'avait jamais vraiment été attiré par ces inévitables soirées 'pinces fesses' comme il les surnommait. Ce flot ininterrompu d'idées convenues et bien pensantes étaient à ses yeux d'une stérilité sans équivoque. Il savait aussi qu'il se devait d’en être et de donner le change.
Bon sang, ces fichues pensées parasites s'enchaînaient. Il était vraiment temps de se concentrer, sinon cela finirait vraiment par lui porter malheur. Tant pis pour les superstitions. Là, ça n'avait rien à voir car ce soir c'était sérieux ; c’était professionnel.

Non loin de là, Aristide attendait patiemment son tour. Un peu perdu au milieu de cette foule, il ne savait pas vraiment ce qu'il faisait là. Pris dans l'engrenage d'une vie ordinaire, il aspirait comme chaque soir à se détendre. En fait, il aspirait surtout à se vautrer devant n'importe quel spectacle que lui offrirait son téléviseur. À cet instant, la détente ne pouvait prendre aucune autre forme. Résigné d’être là à cause d’un billet acheté dans un moment qu’il jugeait maintenant fou, il commença à s'adonner à la seule activité valable, scruter les lieux. Ce bâtiment était plutôt réussi et son architecture moderne correspondait bien aux critères d'esthétique de son époque. Grands espaces, grandes fenêtres et un parquet ciré qui répondait parfaitement aux immenses murs blancs. Il apportait la juste dose de chaleur et de convivialité à cet établissement. Son style devrait d'ailleurs traverser sans encombre les époques à venir, enfin sans doute, ou peut-être pas. Cela était finalement présomptueux de prétendre connaître les goûts du monde futur.

La file d'attente restait figée, et il pensa à se divertir en dévisageant les personnes qui l'entouraient. Il balaya rapidement du regard l’assemblée et constata que personne ne se ressemblait. Aucun critère physique ne les réunissait bien qu’à un instant ils aient tous partagé au moins la même idée de sortie. Des personnes âgées, des parents avec leurs tout jeunes marmots, des jeunes couples bohèmes et des quinquagénaires tirés à quatre épingles.

Bizarrement, tous ces gens étaient bien disciplinés et patientaient calmement. Décidément, cet auditorium était bien peu similaire aux autres lieux de divertissement qu'il avait connus. La porte principale finit par s'ouvrir et la file se mit lentement en mouvement.
Les personnes jusqu’alors parfaitement respectueuses les unes des autres entamèrent soudain un ballet ridicule, se précipitant vers le centre de la salle, puis descendant vers les premiers rangs, pour finir par remplir par capillarité chaque fauteuil de la salle. Personne n’échappa à cette minuscule hystérie virale où l’appropriation de meilleures places devenait soudainement un enjeu vital. Aristide, gagné par cette fièvre, sortit de sa léthargie pour finir finalement sur un fauteuil quasi oublié par les membres les plus véloces de l’assemblée. Une fois tout le monde assis, l’assemblée regagna peu à peu le règne de l’humanité et de multiples petites conversations créèrent ce mélodieux brouhaha qui précède chaque représentation. Assis à côté d’une spectatrice esseulée et visiblement désireuse de partager cet instant privilégié, Aristide entama la conversation sur une banalité. Un dialogue des plus convenus s’engagea alors grâce à ce sésame.
— Eh bien, il y a foule ce soir. Cela présage d’une bonne soirée.
— Vous avez déjà eu l’occasion de le voir se produire sur scène ? dit la vieille dame.
— Non, malheureusement, j’en ai simplement beaucoup entendu parler.
— Vous verrez, il est formidable. Vous savez je viens le voir chaque année, et cela même avant qu’il soit aussi connu.
— Ah oui, il a la réputation de rendre la musique accessible à tous.
— Oui, il joue vraiment la carte de la proximité, mais je peux vous dire qu’il prépare énormément ses représentations.
— Je n’en doute pas une seconde, j’ai hâte de le voir en action.
— Je vous garantis que vous ne serez pas déçu.
La conversation était visiblement achevée et le petit malaise de cette fin incongrue se matérialisa par deux regards se fuyant. Elle laissa cependant la satisfaction d’un tout petit instant de complicité entre deux inconnus. La pénombre se fit dans la salle et mit fin aux conversations. Ces premiers moments de mise en scène vinrent atténuer l'impatience palpable de la salle.

Jean-François se tenait derrière la double porte battante qui menait à la scène.
Il venait chaque année maintenant depuis 7 ans et connaissait l'endroit par cœur :
Une salle de 200 personnes qu'il jugeait désormais petite et une minuscule scène faisant paraître immense le long piano à queue noir. Même si ce soir il était en lieu connu, et sans nul doute devant un public déjà conquis, il ne pouvait s'amender de ses coutumières appréhensions. Il avait appris à les domestiquer mais il sentait toujours leur présence.
L'écho du petit discours d'introduction qui perçait au travers de la porte se faisait plus précis et il savait que dans un instant la porte s'ouvrirait et qu'à ce moment il serait seul sur scène.
La porte s'ouvrit, il s'avança. Les applaudissements nourris dus à sa fraîche notoriété le transportaient d'allégresse et venaient nourrir son égo. Il avait feint de l'ignorer à ses débuts, mais avec l'expérience, il savait que le narcissisme était le lot des artistes. C'était même une condition nécessaire qui le protégeait et assurait sa constance. L'adrénaline exacerbait ce flot d'émotions.
Les applaudissements laissaient maintenant place au silence et mettaient un terme à cette douce satisfaction. L'appréhension venait à nouveau le perturber car il savait que les premières mesures fixeraient la qualité de sa prestation. Il entama les premières mesures. La soirée s'annonçait bonne.

Aristide avait applaudi sans conviction à l'entrée de l'artiste. Entraîné par l'enthousiasme de sa voisine, il avait néanmoins essayé d'y mettre un peu d'entrain. Physiquement présent mais l’esprit vagabondant, il avait la sensation de ne faire que de brèves apparitions à l'auditorium. Chacune d’entre elles était néanmoins de plus en plus longue. Ce personnage, qui faisait virevolter ses doigts, savait charmer son audience et le charme opérait également sur lui. Plutôt novice, il n’avait d’autre prétention ce soir que de découvrir un artiste. Sans complaisance et en toute honnêteté, il reconnaissait que cette découverte lui plaisait.

Jean-François avait réussi son entrée en matière, son premier morceau s'était bien déroulé. Affranchi des premières mesures, il pouvait maintenant se livrer un peu plus. Il allait sans peur vers les mouvements les plus techniques de son répertoire, et chacun de ses petits succès venait gonfler sa confiance. Il savait que bientôt pointerait la partie la plus délicate de son spectacle mais, lancé sur ses bases, elle ne pourrait pas le freiner.

Le dynamisme de l'artiste était communicatif et Aristide réalisa qu'une énergie nouvelle l'habitait. Il se félicita de voir sa fatigue disparaître et cela au prix d’un effort qui lui semblait maintenant bien faible. Il faisait désormais pleinement partie de l'audience et il comprenait l'enthousiasme du reste du public. Cet artiste s'adressait à eux sans prétention, sans artifice et livrait sa vision sincère de la musique classique. Flatté de tant de complicité, le public l'accompagnait sans dissimuler son plaisir. Aristide venait à en regretter de ne pas être un plus fin connaisseur en ce domaine. Il était certain de ne capter que partiellement l’essence de ce spectacle. Pour conjurer cela, il se concentrait sur la musique.

Jean-François venait de passer sans encombre la partie la plus technique de son spectacle et volait maintenant vers son morceau favori. Se contenter de jouer ce morceau aurait été un gâchis, un manque d'audace qu'il ne pouvait se permettre. Cela l'aurait rétrogradé au niveau d'un simple engrenage d’une machine à produire des notes. Rempli d'audace, il voulait maintenant faire parler la partition, retranscrire la volonté de l'auteur et surtout apporter son souffle à cette œuvre.

Concentré dans son écoute, Aristide perçu dès le début que ce morceau serait différent. L'artiste avait réajusté son tabouret. Il se tenait bien droit et il scrutait avec intensité son clavier. L'entame fut franche.
Jusqu'alors simples mélodies, les notes se muèrent en un langage. Elles portaient un message et commençaient à lentement envoûter Aristide. Sa conscience bascula dans un état de veille. La musique le berçait. L’instant était magique.

Offrant le meilleur de lui-même, Jean-François avait réussi à transcender cette œuvre. Spectateur de son propre récital, il venait de prendre conscience qu'il réalisait une véritable performance. Il repoussait ses propres limites et se hissait à un nouveau niveau de maîtrise. Il avait rarement éprouvé tant de satisfaction. L’instant était magique.

Bref moment d’osmose entre deux protagonistes. Leur béatitude vint à cesser aussitôt qu’ils prirent conscience de ce moment. Ce plaisir ne se vivait qu’au présent. Or cette conscience parasite, ne faisait que leur rappeler l’intensité d'un moment déjà envolé et réclamait sans cesse sa réapparition future.
Jean-François se résigna à abandonner, consolé par la satisfaction d’avoir déjà offert son dû au public. Il ne voulait également pas, dans un excès d’orgueil, ternir ce qu'il venait de produire.

Aristide, lui, s’en voulait d’avoir mis un terme à un instant si précieux. Il essayait vainement de se replonger dans cet état second. Mais il réalisa rapidement que sa seule volonté ne l'y conduirait pas. Il ne pouvait cependant pas se résoudre à abandonner.
A son grand désespoir, tout semblait se liguer contre son projet. La faim commençait à se faire sentir, un rang derrière lui une personne battait insupportablement la mesure. Une folle course débuta, alors que les morceaux se succédaient.
Aristide saisit toute l’urgence de sa quête quand les inévitables rappels vinrent à être annoncés dans une dupe annonce de fin de spectacle.

Jean-François s’apprêtait maintenant à jouer son dernier rappel. Libéré des attentes du public, il s’offrait enfin un morceau. Il ajusta à nouveau son tabouret, suspendit un instant sa main droite dans les airs puis la plongea vers le clavier. Il s’imagina seul avec son piano, le temps d’une dernière sonate.

Aristide fut pris d’une envie panique de tutoyer à nouveau l’envoûtement qu’il cherchait tant. La panique et l’urgence finirent par créer une brèche où la musique s’engouffra. Il parvint quasiment à retrouver ce qu’il désirait tant et cela le contentait pleinement. Le morceau prit fin. Il applaudit intensément.

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