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Un homme, un vrai

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Charlie Robert

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Il baisse les yeux quand elle lui tend la monnaie, voudrait sourire.
- Merci, bonne soirée.
Elle n'est pas sûre de l'avoir entendu, dit bonne soirée à tout hasard, mais ne prend pas le temps de le regarder partir avec ses sacs. Elle n'a pas vu les légumes bio empaquetés dans leur emballage plastique, ni le sac de muesli grisâtre. Elle ne sait pas si ses cheveux sont raides ou frisés, elle ne saurait pas lui donner d'âge.
Elle tourne la tête, tend la main.
- Bonjour.
La cliente suivante lui répond d'une voix claire, elle est jolie ; en la regardant on se dit que c'est l'été.

Les portes s'ouvrent devant lui, il a hâte de rentrer. Mais il faut passer devant le mendiant barbu assis là – le mendiant ? Le SDF ? Quelque chose lui dit que clochard ça ne va pas. Il crispe les lèvres en un sourire maigre, bonjour Monsieur, bafouille quelque chose qui ressemble à une excuse, hausse à peine les épaules, accélère le pas.
Il a dit Monsieur : il l'a regardé, au moins, tandis que les autres marchent sans le voir. Il lui a souri aussi – un jour il a lu quelque part que le plus douloureux, pour ces gens-là, c'est l'indifférence des visages qui passent devant eux comme des briques ; il y en a même, dans le métro, qui quémandent une pièce ou un sourire – c'est eux qui le disent. Cette bonne conscience au rabais lui suffit.
Pourtant il en a, de la monnaie, mais la flemme de s'arrêter, de sortir son portefeuille. Donner un ou deux euros alors que derrière la petite poche s'étalent des billets de vingt ? Alors qu'il serre stupidement entre ses doigts un sac lourd de courses ? Mieux vaut marcher vite, remonter le boulevard les yeux dans le vague, l'air vaguement préoccupé de celui qui va quelque part.
D'ailleurs il a déjà atteint sa rue, il est un peu essoufflé : il a recommencé à fumer il y a quelques mois.

Ce soir il a décidé de boire en regardant un film.
Il s'est acheté une bouteille de vin, des pâtes qu'il suffit de jeter dans l'eau et qui ne donnent pas de peine ; il rajoutera un peu de beurre, ça ira très vite. Avant de baisser le store qui donne sur la cour, il jette un regard à la fenêtre d'en face, où souvent il voit une fille rempoter ses plantes. Le matin, quand il ne travaille pas, il se met dans le recoin que fait l'évier et la regarde se coiffer. Il ne voit pas grand-chose, une silhouette trop rose pour être habillée, des cheveux blonds qui ont l'air longs tantôt relevés en chignon tantôt bien lisses sous une frange. Il ne l'a jamais vue en vrai dans la rue, peut-être qu'il ne la reconnaîtrait pas.
Ce soir ses fenêtres sont noires, sans doute a-t-elle rejoint des amis pour prendre un verre. Ils font des blagues, ils rient, il y a parmi eux un type qu'il imagine grand et beau, un brun dont il ne cherche pas à imaginer les traits et qu'il retrouvera peut-être derrière la vitre dans quelques matins, en peignoir ; ils prendront leur petit-déjeuner ensemble et ça sentira le couple.

La bouteille est ouverte : il se verse un verre et se dit comme d'habitude qu'il n'en boira qu'un ou deux, que ça l'aidera à oublier le goût de cendrier dans sa bouche – c'est comme si l'alcool effaçait l'écœurement provoqué par le tabac. Quand on boit on peut fumer beaucoup, enchaîner les cigarettes. Il suffit d'entrouvrir la fenêtre derrière les rideaux et la soirée passe.
La première gorgée inaugure cette suspension du temps : ça y est. La bulle est ouverte et il s'y glisse, il n'est plus obligé de rien, surtout pas de penser, il siffle tout ça : le vin, le tabac, le film violent juste ce qu'il faut, les ravioles, et les heures surtout.
Maintenant il fait nuit.

Dans son lit il regrette déjà, mais c'est encore pour la forme : bientôt il va s'endormir.
Il est étendu bien droit, les mains de chaque côté de son corps, il a les yeux fermés et se concentre sur la sensation du drap contre sa peau. La couette qui pèse sur ses pieds, le pli sous son talon, le

Il se redresse brutalement : il a entendu un cri. Son cœur bat très vite.
Ca vient de la rue. Une fille qui a trop bu, coursée par un grand type, et qui glousse trop fort ?
Le cri reprend, plus long cette fois, maintenant il entend au secours et son coeur bat plus vite.
Il faudrait qu'il se lève et qu'il ouvre la fenêtre : il est convaincu qu'il n'y a rien. Il sait que souvent il imagine des choses terribles pour vibrer un peu, et le film qu'il a vu ce soir a dû l'inspirer au point qu'il

La fille en bas crie encore, le type la traite de salope.
Il connaît l'histoire de Kitty Genovese : il a lu un livre qui parle de responsabilité diluée. Alors il rallume sa lampe de chevet. Pas longtemps – faudrait pas qu'on l'aperçoive. Il pousse le rideau de quelques centimètres, colle son front contre la vitre, ne voit rien. Il faut ouvrir la fenêtre.
Dehors il y a un couple. Ils sont près d'une voiture, à quelques numéros de son immeuble ; elle essaie de s'écarter mais il la retient par le bras. Elle se débat, crie encore :
- Fous-moi la paix, laisse-moi, arrête.

Elle a dû dire autre chose, ou essayer de frapper le type, parce que d'un coup il lève le bras et il le voit s'abattre sur la tête de la fille, qui soudain se tait – trop tard, sans doute : le type relève le poing et lui donne un autre coup.
Elle ne dit plus rien, elle se recroqueville, les bras levés devant son visage pour se protéger. Il ne la voit plus : il ne voit que l'autre qui ne voit plus rien et qui tape. Il donne des coups de pied sur la forme par terre qu'il ne voit pas non plus, il se baisse pour continuer à frapper plus fort, il pousse des cris rauques, il semble essoufflé, ça ne l'étonnerait pas qu'il fume lui aussi, il attrape le corps de la fille et le projette contre la portière de la voiture, il voit une masse de cheveux qui dégringole. Le type a l'air fatigué. Il repousse une grande mèche noire de son front, donne un dernier coup de pied, crache par terre puis s'éloigne.

Aux fenêtres d'en face il n'y a personne. Ni à celles de son immeuble : il est seul. Sa responsabilité n'a pas l'air diluée, mais il ne peut pas bouger : il est immobile ; planqué derrière le rideau il regarde fixement la voiture. La fille ne se relève pas.
Il faudrait descendre mais il est en caleçon et doit avoir une haleine de vin.
Il pourrait appeler les flics, ou le SAMU, mais il reste là à attendre que son cœur ralentisse en espérant qu'il reste un peu de vin dans la bouteille : il craint de ne pouvoir se rendormir.

Il rêve d'une tête de chien mort qui se transforme en bébé hurlant – il ne comprend pas pourquoi, il n'a pas d'enfant.
De toute façon il ne croit que très moyennement à ce qu'on raconte à propos des rêves.

Julie, son ex, le bassinait tous les matins pour lui décrire par le menu ses aventures nocturnes.
Au début il la trouvait charmante, et s'attendrissait en la regardant analyser la moindre descente d'escalier avec ses grilles de magazines. Il se prenait au jeu et lâchait parfois des bribes de mort, de rêves d'homme. Dans le lit elle se blotissait contre lui et il sentait la courbe de ses fesses ; les premiers temps ils faisaient souvent l'amour après la thérapie, c'était bien.
Mais elle avait pris l'habitude de l'interroger sur ses rapports avec ses parents, avec ses frères, elle voulait savoir s'il avait longtemps pissé au lit, et à quel âge il avait commencé à se branler. Elle insistait pour qu'il la regardât dans les yeux et s'inquiétait de l'entendre décrire toujours cette même scène d'un homme élégant qui était lui déambulant dans un grand parc, au milieu d'une fête, et exterminant tranquillement chacun des invités pour se retrouver enfin seul et marcher parmi de grands arbres noirs.
Il avait décidé d'oublier ses nuits, et n'accordait plus qu'une attention modérée à ses récits à elle. Il hochait la tête sans l'écouter et faisait passer le temps en jetant quand elle n'y prenait garde des coups d'oeil répétés à son cou. Son petit cou fragile et pâle qu'une lame bien affûtée aurait suffi à trancher. Il sentait entre ses doigts le mouvement du rasoir et soudain le sang jaillissait, comme l'eau d'un tuyau de canalisation qui lâche, et il souriait sans faire de bruit.
- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?
- Rien. Je te regarde et je te trouve jolie.
- J'ai une sale gueule, je ne suis pas maquillée.
Elle souriait pourtant en plissant le nez, imaginant qu'il trouvait ça mignon. Puis elle allait prendre sa douche en se cambrant juste ce qu'il fallait pour faire rebondir son cul mais cela faisait déjà quelques mois qu'il ne la suivait plus du regard. Il s'enfonçait dans son oreiller et fermait les yeux pour rêvasser en écoutant l'eau couler.
Elle l'avait quitté quelques mois plus tard, pour un prof d'université rencontré à la Bar Mitsvah de son neveu.
Depuis il avait timidement couché avec quelques filles, mais continuait à rêver de Julie : elle n'apparaissait jamais dans le grand parc, mais il imaginait toujours son petit cou.

Quand il se réveille il a mal à la tête. Dans la rue il n'y a pas de fille morte, pas de voiture tachée non plus. Il scrute le trottoir en passant, aussi discrètement que possible, et croit y distinguer quelques traces noirâtres qui pourraient être aussi bien des éclaboussures de merde laissées par un chien diarrhéique. Le chien de son rêve ?
Il marche et c'est comme s'il gardait un secret serré contre sa poitrine. Il passe devant le clochard barbu sans s'en apercevoir, il n'a plus besoin de baisser les yeux dans le métro.
Quand il arrive au travail il sourit à la brune de l'accueil, il sourit à Marie la comptable, il sourit à Clara sa voisine de bureau : il sourit à toutes les femmes qui occupent l'open space avec lui et il en voit qui se redressent sur leur chaise.
Puis il s'assied devant son ordinateur et consulte distraitement ses mails.

Il espère que la fille est morte, il entend le bruit que pourrait faire un poing serré contre un crâne. Il sait que la peau des tempes est fine, son père lui a dit qu'on pouvait tuer quelqu'un en y enfonçant deux clous. Mais au poing ? Faire éclater la peau, briser les os ? Ecrabouiller un regard, broyer un sourire ? Il imagine une grande pogne qui attrape et puis écrase tout. Le sang a dû gicler, comment a fait le type pour se laver les mains ? Ca va vite, quand même, ça tient à pas grand-chose.
- Salut, tu as lu le dossier Sherpa ?
Il lève les yeux, comme étourdi. Il sourit.
- Je m'y mets, tes désirs sont des ordres.

Elle lui sourit vaguement, se détourne. Il fixe sa nuque.

Demain il achètera Le Parisien.

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